CHAPITRE XV
doctrines, les vieilles institutrices et les consolatrices de l'humanité, sur le commencement et la fin des choses, la destinée de Thomme, le caractère indélébile et sacré de la personnalité qu'il crée par la souffrance et la vertu, sous le regard de Dieu. Il n'est pas possible qu'un poëte vivant dans un temps pareil au nôtre, où tout est remis en question, l'avenir et le passé du monde, le mystère de la vie et de la mort, ne ressente pas profondément dans son âme l'émotion de ces problèmes si violemment agités, et ne s'en fasse pas à un jour donné l'interprète dans des vers qui resteront comme l'expression inspirée d'un moment vraiment tragique dans l'histoire de Thumanité.
Ce poëte s'est rencontré. Au milieu des frivolités galantes, des jeux plastiques, des ciselures où s'amuse la poésie contemporaine, au-dessus des mièvreries sentimentales où elle s'attarde, voici qu'un grand cri a retenti, impie et désespéré. Je l'ai recueilli. C'est l'accent authentique d'un vrai poëte, supérieur à la plupart de ceux que l'on cite aujourd'hui, indépendant des petits groupes, des pléiades et des coteries, bien digne d'attention par le sentiment des problèmes, par l'ardeur qu'il apporte à les étudier, par la profondeur des émotions qu'il en reçoit et qu'il nous communique dans une langue parfois étrange, incorrecte, mais puissante, imagée, forte jusqu'à Tâpreté, lyrique, où circule une âme de feu. On ne s'y trompera pas cette fois : c'est la révélation d'une intelligence remuée jusque dans ses profondeurs par les philosophies nouvelles, soit celle de M. Auguste Comte, soit celle de M. Darwin ou de M. Herbert Spencer. Cette poésie ardente mérite d'éti*e retenue comme le témoi-
gnage d'une crise morale et religieuse, rexpression momentanée de Tesprit humain à cette heure de lutte et de trouble. A ce titre, elle appartient à la philosophie; elle nous apporte Técho des souffrances et des luttes d'une génération dans une conscience profonde et grave. Que nous voici loin soit de l'éclectisme railleur de Voltaire nous racontant gaiement les contradictions des Si/sihmes^ soit de la sérénité de Gœthe luttant de calme et de splendeur poétiques avec l'indifférence et la magnificence de la nature ! Ici nous sommes dans une tout autre région de sentiment et. d'idée, et pour ainsi dire sous un autre climat moral. C'est la révolte contre les vieilles croyances qui domine dans cette sombre poésie; mais c'est aussi la tristesse des nouvelles doctrines, c'est l'effroi devant le vide entrevu, parfois le désespoir et quelque chose comme Thallucination du néant.
Ce petit livre, composé d'une douzaine de morceaux, qui n'était pas dans l'origine destiné par son auteur à la publicité^, il est né d'une inspiration de colère, on le sent. On assure que l'auteur est une femme; on ne s'en douterait pas à la virilité presque excessive de la pensée. Tout cela d'ailleurs n'importe guère; c'est une partie de l'âme moderne que nous voyons à découvert dans ce livre, avec ses agitations morales, ses emportements, ses découragements. Cela seul nous intéresse. Ses protestations contre le Dieu que le poëte abandonne, voilà ce qui frappe l'esprit dès que l'on ouvre ces pages. Le lecteur est saisi par la violence des anathèmes contre toutes les formes