‹ Problèmes de morale socialeChapitre 212 sur 228 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

et les manifestations du divin, que le poëte répudie avec trop de haine pour n'y pas croire un peu. On n'injurie ainsi que ce qu'on est habitué à craindre et ce qu'on redoute encore.

Lisons ensemble quelques vers de ce Prométhée qui a su être original même après celui de Byron, celui de Shelley, celui de Gœthe. C'est un des sujets favoris de la poésie moderne et l'un de ceux qui se prêtent le mieux à l'inspiration philosophique. Byron, dans le transparent symbole qu'il emprunte au vieil Eschyle, montre l'homme en lutte avec la destinée, rompant cette trame artificielle du sort dans laquelle les faibles seuls restent captifs. Gœthe crée un Prométhée spinoziste, s'écriant qu'il est le maître même de la nature par son activité, et qu'en dehors de la nature et de l'homme il ne pourrait y avoir que des pouvoirs vassaux (lu destin^ ce qui les placerait au-dessous de l'homme. Le drame de Shelley, c'est la délivrance du prisonnier de Jupiter par l'avènement d'une foi nouvelle, la foi à la puissance de la nature, la seule divinité ; il célèbre la chute des idoles, la ruine des vieilles tyrannies qui tombent devant la science. C'est évidemment de la pensée de Shelley que se rapproche le hardi Prométhée de Mme Ackermann. La pièce s'ouvre par des imprécations :

Frappe encor, Jupiter, accable-moi, mutile L'ennemi terrassé que tu sais impuissant; Écraser n'est pas vaincre, et ta foudre inutile S'éteindra dans mon sang.

Quel est son crime? Il a. voulu relever l'homme, jeter l'étincelle de la pensée dans l'obscur limon dont cette

pauvre et tremblante créature était pétrie ; il a tenté de le faire croire à des dieux cléments, il a voulu inaugurer une ère d'amour sur cette terre cruelle, abreuvée de sang :

mes désirs trompés I ô songe épanoui I ^

Des splendeurs d'un tel rêve encor Tœil ébloui, Me retrouver devant l'iniquité céleste, Devant un dieu jaloux qui frappe et qui déteste. Et dans mon désespoir me dire avec horreur :

ce Celui qui pouvait tout a voulu la douleur! »

Mais la vengeance est là qui s'apprête. Un esprit de révolte, descendu de ce rocher expiatoire, va transformer la terre. Le vieux captif du Caucase a choisi son héritier. Déjà grâce à lui, la raison s'est affermie, le doute va naître. Bientôt les mortels s'enhardiront au point de citer le tyran divin à leur tribunal. « Pour^ quoi nos mailx ? s'écrieront-ils ; pourquoi le caprice et la haine d'un dieu ? » Et alors s'élèvera contre ce dieu un juge, la conscience humaine ; elle ne pourra l'absoudre, et le rejettera. Ce sera le vengeur promis à la détresse de Prométhée :

Délivré de la foi comme d'un mauvais rêve, L'homme répudiera les tyrans immortels, Et n'ira plus, en proie à des terreurs sans trêve, Se courber lâchement au pied de tes autels.

Las de le trouver sourd, il croira le ciel vide. Jetant sur toi son voile éternel et splendide, La nature déjà te cache à son regard ; D ne découvrira dans l'univers sans borne Pour tout dieu désormais qu'un couple aveugle et morne, La Force et le Hasard.

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