Jean Aubry
de lui dire, pendant qu'il s'excite à son héroïsme : <c Prends garde, jeune stoïcien, en accomplissant certains devoirs, d'en trahir d'autres, non moins inviolables et sacrés. Tu renonces à la fortune : tu le peux, tu le dois. Tu renonces au bonheur dont cette fortune était Tinstrument : tu le peux, tli le dois encore, quoique tu brises avec ton bonheur celui d'une autre. Mais cette faute commise il y a vingt ans, es-tu bien sûr que tu aies le droit de là révéler, de la châtier, défaire rougir ta mère d'un mortel affront? Es-tu bien sûr que ton père, moins cruel que toi, ne l'ait pas connue et pardonnée?Et si, pendant ces vingt années, elle a été expiée par le repentir et les larmes, dois-tu n'en tejiir aucun compte? Prends garde, en te guindant sur un devoir si âpre et si haut, d'écraser sous tes pieds un sentiment bien noble aussi et bien délicat, la piété filiale ! » On aura beau dire : quelque chose souffre dans la conscience à voir un fils devenir ainsi l'inexorable justicier de sa mère.
L'hésitation est possible, on en conviendra. Plus récemment, dans un roman dramatisé, Cadio^ Mme Sand nous donnait des exemples pathétiques de ces situations fatales, où des parents, des amis, des frères, combattent pour des causes et sous des drapeaux contraires, l'un contre une patrie qu'il aime du fond du cœur, pour une idée qui lui semble plus sainte que 1» patrie même, tandis que l'autre, obéissant aux ordres de la nature, la suit jusqu'où elle lui dit d'aller, tout en gémissant des crimes et des excès qui se commettent en son nom. Eh bien ! entre ces deux partis : se révolter contre sa patrie ou
servir jusque dans ses plus funestes égarements.
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qui se flatterait, s'il fallait absolument faire un choix, de choisir à coup sûr , sans hésitation d'abord, sans regrets après ?
Quelle belle parole que cette parole, si souvent citée, de Royer-Collard : « Dans les temps de révolution, il est plus difficile de connaître son devoir que de le faire ! » C'est en effet dans de semblables alternatives que Ton voit éclater Timpuissance des déductions abstraites et des raisonnements inflexibles. Les représentants de la Morale indépendante semblent ne pas admettre des situations pareilles quand ils viennent nous dire que la justice est une science exacte et qu'ils en sont les géomètres. Prenez garde ! leur dirons-nous çncore, cette assimilation de la justice à une science exacte peut vous mener bien loin. Au terme de vos théories si rigides et si hautaines , je vois poindre une intolérance d'un nouveau genre. Car, remarquez-le bien : quand je ne comprends pas une vérité géométrique, nul n'en souffre que moi ; je méjuge ainsi moimême et je confesse implicitement l'infirmité de mon intelligence. Mais si je puis priver la géométrie de mon adhésion aux vérités qu'elle enseigne, sans faire de tort qu'à moi-même, jen'ai point le droit de priver la morale de mon adhésion intellectuelle et de mon concours pratique, et l'on peut exiger de moi cette adhésion et ce concours que j'ai illégitimement refusés. S'il y a quelque part des moralistes qui s'attribuent la possession d'une vérité absolue et inflexible jusque dans les dernières applications de leurs principes, comment ne seraient-ils pas tentés de nous imposer, un jour ou l'autre, non- seulement l'accomplissement de ces de voirs si certains — mais qui sait ? — une adhésion in-
tellectuelle à ces interprétations du problème moral, fixées une fois pour toutes par leur science de précision? géomètres de la justice, prenez garde de devenir un jour les grands inquisiteurs de la raison, les prêtres intolérants de la liberté I
Il faut bien admettre qu'il y ait des cas — et nombreux — où en regard de ce critérium positif de la moralité géométrique, auquel on prétend se référer, s'oppose un critérium tout intérieur, tout personnel, tout subjectif qui échappe à cette détermination inflexible : c'est la droiture de l'intention, c'est la pureté de rame, la loyauté de la conscience. Certes, je n'affaiblis pas le devoir en disant cela, mais je vois la vie humaine telle qu'elle est, dans sa réalité complexe et troublée; je vois la conscience humaine telle qu'elle est, dans ses perplexités et ses angoisses sincères, et je dis à ceux qui veulent réduire la morale à l'uniformité abstraite d'une science exacte : w La vie vous condamne ; elle déjoue à chaque instant vos théorèmes. Dans ces crises terribles où la conscience se déchire, de quel droit prétendez- vous nous imposer votre interprétation comme la seule juste, la seule vraie? Il y a lieu au moins à discuter, puisque la conscience hésite. Cela nous sufQt pour affirmer que la science morale n'est ni une science exacte, ni une science positive. Elle est science, sans doute, mais d'un autre ordre, et sa certitude n'est ni celle d'un théorème d'Euclide, ni celle du principe d'Archimède. »
Que faut-il donc penser de cette prétention de la Morale indépendante à se constituer en science parfaitenpient autonome, distincte, isolée même de toutes les autres sciences philosophiques, sinon que cette pré-
tention est la plus insoutenable des chimères ? Cette autonomie n'existe que pour les sciences exactes, et toute assimilation de la morale à Tune de ces sciences échoue contre une impossibilité, qui n'est au fond que la nature des choses réfractaire aux fantaisies d'un système.
C'est qu'au fond toutes les questions métaphysiques de nature et de fin sont si intimement mêlées à notre substance morale, qu'aucun effort de chimie intellec* tuelle ne peut parvenir à les éliminer d'une science qui a l'homme pour objet. Voilà pourquoi toute théorie morale rencontre cette alternative : ou bien par son développement naturel elle amène l'esprit humain à les poser et à les résoudre, ou bien elle les suppose antérieurement résolues. Combien il serait aisé de le démontrer par l'exemple de tous les moralistes dont les convictions personnelles en métaphysique, alors même qu'ils voudraient s'en désintéresser, déterminent les pentes secrètes de leurs théories morales et en dirigent le cours, même à leur insu, sous l'apparence de la plus froide logique I
L'école nouvelle est donc la dupe d'une singulière illusiQu en s'imaginant qu'elle se fonde et s'organise en dehors de la métaphysique, et que seule, enfin, elle a pu se soustraire par la force de sa méthode à rinfluence de ces notions supérieures, auxquelles la morale est liée par la nature des choses. Chacun de ses théorèmes implique comme résolue quelque haute question de philosophie. Elle est pénétrée, enveloppée de toutes parts^ sollicitée en un sens déterminé par la métaphysique ; elle obéit, sans le savoir , à un principe invisible d'attraction; Elle a beau se procla-
mer indépendante; de fait, elle ne Test pas. J'imagine une planète prenant conscience d'elle-même, et s'écriant orgueilleusement : « Et moi aussi, je gravite librement dans les espaces, je m'oriente librement dans le ciel; les orbites que je décris, je me les trace à moi-même. Le chemin que je suis, c'est celui de ma volonté. » Elle ne manquerait pas de se déclarer indépendante, parce qu'elle ne sentirait pas le poids matériel qui pèse sur elle, et ne verrait pas l'attache du lien subtil auquel elle est suspendue. Il existe cependant, ce lien ; c'est l'invisible chaîne de cette attraction puissante qui soutient les corps astronomiques, dirige leur course et règle même le caprice de leurs apparentes déviations. Il en est ainsi de la morale nouvelle. Elle peut sans doute se considérer en elle-même, par un effort d'abstraction, en s'isolant du système auquel elle appartient. Mais qu'elle le sache ou non, elle dépend d'un principe secret d'attraction qui la régit et la dirige. Elle a beau ignorer ou méconnaître sa dépendance, elle la subit. Chacune de ses dépiarches, chacune de ses évolutions est liée, dans son apparente autonomie, par la force toujours agissante de l'esprit métaphysique, centre irrésistible et souverain d'attraction.
Je suis loin de prétendre que la doctrine des mœurs doive enchaîner sa fortune à celle d'une théorie philosophique quelconque, comme serait celle d'Aristote