CHAPITRE II
(le cette énergie qui le constitue, échappe à la fatalité des mouvements de son organisme et des sensations qui en résultent, — mouvements matériels dont il subit le contre-coup, mais dont il se distingue, et à Tempire desquels il se ravit lui-même. L'homme est libre, précisément en vertu de ce privilège qu'il a de se placer en dehors de ses sensations et au-dessus de ce monde physique dont les derniers retentissements viennent émouvoir les profondeurs de son organisme. — Mais à quelle condition? Il faut pour cela concevoir qu'il y a une distinction radicale dans la série des forces et dans l'ordre des phénomènes : l'ordre des forces et des phénomènes physiques où règne le mécanisme,* et l'ordre moral où se déploient les causes libres.
L'école indépendante reconnaît en termes formels cette distinction. Elle proclame en toute occasion que l'ordre physique se fonde sur une loi fixe et fatale, l'ordre moral sur une force libre. Dans Tordre physique la cause n'est qu'une condition relative et seconde, au delà de laquelle on ne peut remonter. Dans l'ordre moral la cause est une raison première et en ce sens irréductible, absolue, dont la source échappe à l'analyse. Et contrairement à ce qui se passe dans le inonde des phénomènes physiques, cette cause ou raison première de nos actes n'étant ni saisissable ni déterminable, on ne saurait la reproduire à volonté, ni avec elle ses effets. — A merveille, mais ne voyez-vous pas qu'en établissant cette distinction des deux ordres de phénomènes et des deux mondes de causes, vous faites de la métaphysique? Notre pliilosophie prend précisément son point de départ dans cette première affirmation du règne humain de la liberté et des fins,
opposé au règne des causes mécaniques et aveugles. — Vous dites que la liberté est un fait, et qu'un fait porte avec lui sa lumière et sa démonstration. Sans doute, si l'œil de l'esprit est préparé pour recevoir celte lumière ; mais si notre esprit est aveuglé par la préoccupation d'un système, son regard passera à côté du fait, sans le voir, ou, s'il s'y arrête, ce sera pour l'expliquer de telle manière que cette explication l'anéantit.
Par la simple affirmation de ce fait, vous vous mettez en opposition avec les variétés innombrables de l'école naturaliste, qui n'attribue point à l'humanité une liberté d'une autre sorte que celle des autres séries animales, consentant tout au plus à reconnaître des différences, non de qualité, mais de quantité, de mesure et de développement. Vous vous mettez surtout en contradiction manifeste avec la seule doctrine naturaliste qui ait le courage scientifique d'aller jusqu'aux dernières conséquences de son principe, le matérialisme. S'il est en effet une doctrine constante dans le matérialisme, c'est assurément celleci, à savoir qu'il n'existe pas de distinction essentielle entre l'ordre physique et l'ordre moral, que l'unité de la nature est absolue, qu'elle est toujours et partout identique avec elle-même sous l'apparente diversité des phénomènes qu'elle produit. A la base de tout, il n'y a qu'un fait, le mouvement inhérent à l'atome. Dans certaines combinaisons, le mouvement produit la vie ; dans des combinaisons extraordinaires et rares, la pensée. Quant à la volonté, elle n'échappe pas à la loi de la nature ; elle ne commence pas un monde nouveau dans le monde ; elle est une suite et une dépendance