‹ Problèmes de morale socialeChapitre 65 sur 228 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

sions altruistes? L'une nVst qu'une transformation du besoin de nutrition, l'autre procède de la sexualité. Qui me prouvera que le besoin de nutrition doit se subordonner à l'autre? Pourquoi les passions dérivées de la sexualité ont-elles une plus haute valeur que les autres ? Quel principe détermine les rangs entre eux ? La seule réponse que M. Littré fasse à cette question est qu'en biologie on considère comme inférieur ce qui est plus simple et primordial, et comme supérieur ce qui est pluô compliqué et plus développé ; en d'autres termes, que des fonctions plus hautes et des actions plus éminentes correspondent à un accroissement de complication et de développement. — Voilà tout. Or, comme il y a plus de complication dans les fonctions de la sexualité que dans celles de la nutrition, sans doute parce que les unes exigent deux termes et que les autres n'en exigent qu'un, c'est le signe de I9, supériorité des unes sur les autres, et le conflit moral se termine là. Des deux éléments de la moralité humaine, l'un ne regarde que l'individu, l'autre est un principe d'expansion hors de l'individu. L'un doit donc l'emporter logiquement sur l'autre ; il l'emporte aussi historiquement, nous dit-on. C'est par les rapports ou le conflit de ces deux principes que se forment les morales variables des différentes époques et des différentes nations, morales relatives, mais aussi toujours progressives « à mesure que la notion de l'humanité, se dégageant, resserre l'égoïsme et dilate l'altruisme ».

Voilà tout, absolument tout le système moral. Nou n'insisterons pas sur les bizarreries des explications proposées, sur la singularité « de la base .biologique »

choisie pour les phénomènes moraux, réduits, en dernière analyse, à l'instinct nutritif et à Tinstinct sexuel. Mais y a-t-il là quelque chose qui ressemble à une morale? M. Littré confond constamment les phénomènes affectifs et les phénomènes moraux, les sentiments qui sont la matière de la moralité et le sens moral qui leur impose une .règle, une détermination, un hut. Se peut-il imaginer de confusion plus grave et moins philosophique? En tout ca8| c'est une signification tout arbitraire et toute nouvelle que Ton impose aux mots. Qu'est-ce qu'une morale où il n'est question que de la nutrition et de la génération et des sentiments dérivés de ces deux besoins, sans qu'on y rencontre une seule fois ni l'idée et le mot de liberté, ni l'idéeetle mot d'obligation, ni le droit, ni la justice? Il faut croire que M. Littré lui-même a senti Finsuffisance de sa théorie. Car il a essayé d'y suppléer dans un chapitre de son livre la Science au point de vue philosophique, où il traite d'une manière toute différente et à un tout autre point de vue, de YOriginc de Vidée de justice^ sans qu'on puisse rétablir le lien entre ces deux théories. Ici le chef du positivisme français a tenté de se rendre compte du caractère d'évidence qui s'attache à l'idée de juste, et que n'explique pas l'origine biologique des besoins. Il transforme cette idée en un phénomène de l'ordre purement intellectuel. Il la ramène « à un fait psychique irréductible ». Irréductible, qu'est-ce à dire? Ou ce mot ne signifie rien, ou ce mot signifie que la justice n'a pas son origine dans les besoins organiques. — Ce fait psychique irréductible, ce fait primordial est pour M. Littré l'idée d'égalité de deux termes.

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