CHAPITRE V
efforts de M. Littré pour la mener à fin. Il se propose de montrer comment naît et se développe le sens moral à l'occasion des phénomènes physiologiques. Pour cela, il établit « que le procédé qui produit les phénomènes moraux est analogue à celui qui produit les phénomènes intellectuels; que des deux parts il y a un apport sur lequel le cerveau travaille.... Cet apport est Tœuvre des sens externes pour les phénomènes intellectuels ou idées; il est l'œuvre des sensations internes pour les phénomènes moraux ou sentiments. Dans les deux cas, le cerveau est organe élaborateur, non créateur ». C'est donc dans le cerveau que s'élabore la morale ; mais ce n'est là que le laboratoire d'affinage et d'épuration. Pour trouver les origines organiques des phénomènes moraux, il faut descendre plus avant dans les profondeurs de la vie; il faut aller « jusqu'à la trame de la substance vivante, en tant qu'elle s'entretient par la nutrition et se perpétue par la génération.... Cette substance vivante a des besoins; s'ils ne sont pas satisfaits, elle périt soit comme individu, soit comme espèce ». Il y en a de deux sortes, qui constituent toute la vie morale de l'homme : les besoins qui ont pour point de départ la nutrition et pour objet la conservation de l'individu , puis ceux qui ont pour point de départ la génération et pour objet la conservation de l'espèce.
Ces besoins, à chaque instant engendrés dans la substance vivante, arrivent au cerveau où ils deviennent passions et sentiments : comment cela? on ne nous le dit pas. Mais on nous fait observer qu'il doit y avoir deux sortes de sentiments élaborés dans
le cerveau, puisqu'il y a deux sortes de besoins engendrés dans la substance vivante, les uns se rapportant à Tindividu, les autres à Tespëce, les uns partis du fait initial de la nutrition et produisant Végo'tsmey les autres partis du fait initial de la génération et produisant Vallruisme. — M. Littré nous montre cette évolution des sentiments dans le développement de rîndividu humain. Chez l'enfant, les sentiments égoïstes, déterminés par les besoins de la nutrition, se montrent d'abord et régnent exclusivement. Mais à mesure que Tenfant croît et se développe, « son organisation tant viscérale que cérébrale^ disposée conformément à la sexualité^ le prépare peu à peu à la vie altruiste ». M. Littré nous prévient que sous ce terme de sexualité, il faut comprendre toutes ces dispositions qui, pour faire durer Tespèce, déterminent Tensemble d'impulsions aboutissant à l'amour, à la famille, puis, avec un caractère de généralité croissante, à la patrie et à l'humanité. L'égoïsme, de son côté, se multiplie et se diversifie à l'infini. Il comprend l'amour-propre, l'intérêt personnel, toutes les formes imaginables de l'amour de soi. Au plus bas degré, c'est la satisfaction des besoins indispensables sans lesquels la vie ne continuerait pas. Au-dessus de ce degré élémentaire, l'égoïsme comprend l'emploi judicieux de ces satisfactions, les moyens de conserver la meilleure santé, d'atteindre la plus grande somme de travail, le plus long terme de l'existence.
Voilà les deux ordres de besoins et de sentiments en présence. La lutte s'établit entre eux ; c'est la vie morale qui s'éveille. Mais qui réglera la lutte ? qui terminera le conflit entre les passions égoïstes et les pas-