CHAPITRE V
jour-là seulement que la justice a pris naissance. Elle a commencé le jour où, pour la première fois, dans les antiques forêts ou dans les cavernes primitives, un sentiment de respect s'est élevé dans une âme humaine, non pas pour la force (ce n'est là qu'un sentiment de crainte), mais pour la faiblesse humiliée ou menacée. Le respect pour la faiblesse, c'est-à-dire pour la personne humaine que Ton sent inviolable et qui est hors d'état de se faire respecter elle-même, pour la femme, pour l'enfant, pour le vieillard, voilà la première et la plus claire révélation de la justice sur la terre. C est ce sentiment et cette idée dont j'ai cherché vainement la trace dans les pages savantes de M. Littré; nous n'y avons trouvé rien qui répondit à cette attente, et nous persistons à croire que les origines de l'idée de justice n'ont pas encore cette fois rencontré leur historien.
Consultons l'école de l'Évolution qui occupe une si grande place dans les préoccupations de la philosophie contemporaine, et qui, d'abord confinée dans la question de l'origine des espèces, a peu à peu rattaché à son domaine tous les problèmes de la psychologie comparée et même de la morale. Cette école a présenté sous des formes variées tout un ensemble d'aperçus sur l'origine de l'idée et du sentiment de la justice, qui ne doivent guère différer, pour le fond, des explications
IdO PROBLÈMES DE MORALE SOCIALE.
de M. Moleschott, le principe étant le même, Tunité de la nature sous les manifestations les plus diverses. Cependant il ne se peut pas que des esprits aussi ingénieux que M. Darwin, M. Spencer ou M. Bain n aient pas introduit quelques modifications importantes dans leurs théories physiologiques sur le droit naturel. Nous ne pouvons donc nous dispenser d'indiquer les principaux de ces amendements, qui offrent un certain intérêt historique, ne fût-ce qu'à titre d'expression momentanée et accidentelle de Tes* prit humain.
A quoi se réduit le principe de la morale sociale, pris au point de vue de la science expérimentale et positive? Une foule d'écrivains anglais ont traité cette question, parmi lesquels les plus remarqués ont été Lubbock, l'historien des temps primitifs et des races sauvages, Bain, l'auteur célèbre de la Science mentale et morale^ Spencer, qui nous promet une Sociologie complète et qui nous en a donné d'intéressants préliminaires*. Mais M. Darwin se distingue de tous les autres par la franchise de sa méthode. Il aborde le problème exclusivement au point de vue de l'histoire naturelle. Dans le cours de ses études spéciales, il rencontre ce problème, il le traite et le résout, avec une sorte d'imperturbable candeur, par ses procédés ordinaires. Ce n'est pour lui qu'une question comme une autre de psychologie ou de physiologie comparée, se rattachant à cette question plus générale : « quelle lumière l'étude des animaux infé-
1 . Study of sodology^ traduit en français sous ce titre : Introduciion à la science sociale.