CHAPITRE V
rieurs peut-elle jeter sur les plus hautes facultés psychiques de Thomme ? » Tel est Tobjet de plusieurs chapitres du livre sur V Origine de V homme et la Sélection sexuelle; c'est dans le développement de ses idées sur ce problème que nous verrons naître tout naturellement et pour ainsi dire éclore spontanément toute une théorie sur la justice en parfaite conformité avec le reste du système.
On sait que dans ce dernier ouvrage M. Darwin accepte résolument l'hypothèse de l'origine animale de Thomme, ajournée ou déclinée dans ses livres précédents. « C'est alors, dit-il en marquant sa place précise dans Téchelle des temps et des êtres, c'est alors que les Simiadés se sont séparés en deux grands troncs, les singes du nouveau et ceux de l'ancien monde, et c'est de ces derniers qu'à une époque reculée a procédé ïhomme, la merveille et la gloire de l'univers. » D'après cette nouvelle histoire de la création, le sens moral n'est que le degré le plus élevé de ce qui est l'instinct social dans l'animal. L'idée de la justice est une idée complexe qui se résout en une multitude d'impressions associées, de sensations originaires liées entre elles, d'instincts successivement acquis et transmis. Les principaux facteurs de cette idée sont la force toujours agissante des transformations graduelles, l'hérédité, l'habitude, le langage enfin qui conserve chaque acquisition nouvelle dans la communauté et la transmet d'une génération à l'autre. Telle est la thèse qui semble à M. Darwin se rapprocher le plus possible de la certitude, et qui, en écartant toute illusion métaphysique, explique avec le plus de vraisemblance l'origine de toutes les facultés supérieures de l'homme
et spécialement de la faculté juridique, celle qui déclare le droit.
Cette thèse en implique plusieurs autres, à savoir : qu'on trouve dans les animaux les rudiments de tout ce qu'il faut pour faire Thomme, même les premiers éléments et comme les matériaux de la moralité future; qu'entre ces deux termes il ne saurait y avoir un abime; que les qualités morales et intellectuelles des races inférieures ont été prodigieusement surfaites, tandis que les facultés des animaux supérieurs ont été intentionnellement dépréciées; qu'il existe une gradation continue de caractères intellectuels et moraux entre les animaux et Thomme, ce qui permet de supposer que l'homme ne s'est élevé au rang qu'il occupe qu'après avoir traversé lentement tous les degrés intermédiaires et toutes les formes inférieures.
Tant qu'il n'était question que d'analogies de structure entre l'homme et le singe anthropomorphe, de gradation de formes organiques, de ressemblances ou d'identités ressaisies sous la diversité des aspects, de différences anatomiques expliquées par les variations des circonstances et des milieux, par le principe si étrangement souple et fécond de la sélection naturelle, par la loi plus capricieuse et plus arbitraire de la sélection sexuelle, par l'hérédité enfin, toute cette partie de la théorie darwinienne échappait à notre compétence directe, et nous devions laisser la lutte ouverte entre les naturalistes de profession dont plusieurs, du plus grand mérite ou du plus rare esprit, ne consentent à voir dans cette théorie qu'une hypothèse ingénieuse, démesurément enflée, hors de toute proportion avec les faits; mais dans l'ordre intellectuel