‹ Problèmes de morale socialeChapitre 70 sur 228 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

moralité de la lutte entre Vcgoïsme dont le point de départ est la nutrition et ïaltruisme dont le point de départ est la sexualité? C'est que le choix du principe de la justice n'est pas indéfini. Quand on s'écarte des voies tracées par la tradition spiritualiste, on retombe forcément dans Tenipirisme physiologique, lequel est très-limité, n'offrant à l'observateur que le champ rétréci des instincts, des besoins ou des sensations.

Mais ce n'est laque le fait initial, le commencement de cette vaste construction d'hypothèses au terme de laquelle M. Darwin aura relevé successivement toutes ces grandes notions du devoir, du droit, de la justice. S'il y réussit, il faudra bien admettre que ces idées, qui jusqu'ici nous semblaient marquer l'avénement du règne humain, ne sont que la continuation et le développement des instincts qui régissent le règne animal.

On nous a demandé déjà de supposer bien des choses. Supposez encore que l'animal, déjà préparé par l'activité de son cerveau, acquière un jour la faculté du langage. Cette supposition, dit M. Darwin, n'a rien en soi d'invraisemblable, certains animaux offrant les germes d'un langage, un commencement d'interprétation des signes, avec l'aptitude d'exprimer des sensations et des besoins. Il suffira d'une nouvelle variation, d'une supériorité dans l'exercice de la voix et le développement des organes vocaux, acquise par un accident heureux et transmise par l'hérédité, pour que le langage se perfectionne indéfiniment, réagisse à son tour sur le cerveau, le modifie et le développe. Voilà dès lors une faculté considérable fixée dans une espèce privilégiée, et qui donnera naissance

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à des facultés nouvelles, conservation des images par les mots, création illimitée d'abstractions, raisonnement même. Grâce à la faculté d'abstraire qu'il aura créée, le langage deviendra principe de raison et de moralité dans Tanimal transformé. Il deviendra en même temps le créateur et l'interprète d'une opinion commune, l'opinion d'une espèce, d'une tribu, d'un groupe social, formée sur le mode suivant lequel chaque membre de la communauté doit concourir au bien public. Cette opinion sera naturellement le guide de l'activité de chacun, le modèle que chacun sentira qu'il doit suivre, le plus considérable motif d'action, toujours présent, grâce au langage, dans le cerveau de l'animal, devenu quelque chose comme une conscience humaine. L'habitude enfin, ce principe supplémentaire que l'on invoque dans les nouvelles écoles pour combler toutes les lacunes, en consolidant les associations d'idées, en fortifiant les instincts, aura bientôt consacré cet ensemble de modifications successivement acquises, et transformé en obligation subjective l'obéissance aux désirs et aux jugements de la communauté. A dater de cet instant, l'animal sera devenu un être moral.

Cette série d'hypothèses n'est pas autie chose, selon le chef de l'école transformiste, que l'histoire trèsprobable du concept de la moralité. En suivant pas à pas cette évolution possible de l'instinct social dans l'animal, nous avons assisté à la création de la conscience dans l'humanité, à l'apparition de la justice, à la révélation du droit qui n'a plus, on le voit, rien de mystique ni de transcendant. Comme l'animal hypothétique de M. Darwin, dont il a sans doute repro-

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