‹ Problèmes de morale socialeChapitre 71 sur 228 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

duit rhistoire dans une longue suite de siècles, Thomme est né animal sociable. Gomme tel, il a une tendance (naturelle ou acquise, peu importe) à la fidélité envers ses semblables, avec une certaine aptitude à la discipline. Cet instinct revêt chez lui une forme trèsgénérale. On ne trouve pas en lui, comme chez Tabeille ou la fourmi, d'instincts spéciaux qui Tavertissent et le guident dans Taide qu'il doit apporter aux membres de sa communauté. L'amitié et la sympathie qui l'attachent à la fortune de ses semblables, peuvent bien lui révéler certains actes particuliers qui seront utiles à quelques-uns d'entre eux ; mais elles sont impuissantes à le guider, par de sûres impulsions, vers la satisfaction des exigences de l'espèce. Cette règle des besoins de l'espèce n'a pu être que le résultat de l'expérience, confié au langage, quand l'homme, animal muet jusqu'alors, par la croissance continue de ses facultés intellectuelles et le développement réciproque de son cerveau, a franchi ce dernier pas et fait cette dernière conquête, gage et condition de tous ses développements ultérieurs.

Voilà toute l'histoire de la faculté morale et juridique dans l'espèce humaine. Elle ne fait que reproduire fidèlement la série des hypothèses précédentes : prédominance des instincts sociaux sur les autres, supériorité de ces instincts montrée et ga rantie par la permanence, comparaison qui s'institue entre deux instincts dont Tun, plus faible, a prévalu par une force momentanée , mécontentement de soi, malaise, regret ou remords selon l'importance de Tacte et Ténergie du sentiment froissé, application et emploi du langage à la formation de l'opinion pu-

blique, importance particulière attachée par rbomme à rapprobation de ses pareils. Par là se détermine une règle de conduite en conformité avec ce sentiment, OU mieux un ensemble de règles qui constituent précisément ce qu'on appelle la morale sociale et qui s'imposent à chacun de nous par l'autorité de l'opinion commune, par l'énergie prédominante de l'instinct social, enfin par l'importance du but découvert au terme de tous ces progrès et qui n'est autre que le bien de Tespèce. A l'origine, les actions sont déclarées bonnes ou mauvaises selon qu'elles affectent le bienêtre de la famille ou de la tribu. Peu à peu on voit s'élargir le caractère de ces sentiments, d'abord restreints à l'association la plus étroite. La particularité, très-sensible au point de départ, s'efface devant la généralité croissante de l'instinct qui s'étend par degrés de la tribu à la patrie, à la race, à l'humanité. Mais en acquérant cette généralité, le phénomène n'a pas perdu sa nature; il reste ce qu'il était. La moralité n'est que l'expression dernière de la sociabilité ; le sens moral est une transformation pure et simple des instincts sociaux ; la justice est l'accord des actions de chacun avec les intérêts de l'espèce ; le droit est le sentiment que chacun représente à un certain moment l'intérêt de l'espèce et que les intérêts purement individuels doivent plier devant lui, l'espèce ne pouvant subsister que par cette harmonie des besoins de tous et de chacun.

Nous n'avons pas l'intention de réfuter en détail cette théorie qui n'est qu'un long enchaînement de suppositions. Des hypothèses aussi arbitraires échappent par leur caractère même à tout effort de dialec-

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