‹ Problèmes de morale socialeChapitre 72 sur 228 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

tique. On nous dira toujours : « qui peut nous empêcher (le supposer ce que nous voulons? » A cela que répondre? Et pourtant, dans cette histoire naturelle de la morale, que de vagues analogies concluant de ranimai à Thommel que de transitions brusques, que de lacunes restées ouvertes ou arbitrairement remplies! L'impulsion instinctive graduellement changée en sentiment moral par la réflexion et par Fhabitude du langage, puis confirmée par la tradition, devenant Topinion publique de la communauté, laquelle approuve et consacre telle ou telle conduite conforme au bien de tous, y a-t-il un seul de ces degrés, si aisément franchis par M. Darwin, où Ton ne puisse l'arrêter pour lui demander une preuve, une raison expérimentale quelconque qui lui permette de passer de l'un il l'autre, de l'instinct social, par exemple, au sens moral, ou de l'opinion d'un groupe, d'une tribu à la notion d'un devoir ou d'un droit? Je n'insiste pas pour ne pas m'exposer à des redites inévitables. Par son point de départ, l'instinct et la lutte des instincts, la théorie transformiste de la moralité se confond avec celle de l'école matérialiste, dont nous avons montré le vice radical et l'impuissance ; à son point d'arrivée, l'utilité générale, le bien de l'espèce, elle rejoint la doctrine utilitaire dont nous aurons à parler tout à l'heure. Toute l'originalité de cette théorie est dans la liaison des hypothèses qui nous conduisent d'un simple fait physiologique au concept delà moralité; mais aucune de ces hypothèses n'apporte ses titres avec elle. Les raisonnements de M. Darwin ont pour type celui-ci : « les choses ont dû se passer ainsi, » ou bien : w il est possible que les choses se soient

passées ainsi. » A quoi se prendre dans un tissu si' lâche de possibilités tressées entre elles par le bon plaisir d'un ingénieux auteur, pour la plus grande gloire et la justification d'une idée préconçue?

Mais enfin, sans discuter la méthode elle-même, nous pouvons nous' demander si c'est bien là l'image exacte de la vie humaine, des phénomènes les plus élevés qui l'ennoblissent, du progrès de la conscience et de l'éducation morale de l'humanité. M. Darwin et M. Huxley, qui lui a prêté le secours de sa dialectique, réduisent le motif moral au plaisir de l'approbation ou de la désapprobation sociale. Que font-ils donc de tous ces actes, souvent les plus héroïques, ces actes silencieux et si parfaitement désintéressés, qui n'ont pour témoin que la conscience et qui, s'ils viennent à être connus, sont souvent injuriés, bafoués par les hommes ? Un Socrate, un Polyeucte ont-ils donc pris pour règle l'opinion de la communauté à laquelle ils appartenaient? Ils se sont honorés au contraire en opposant leur conscience à celle de tout un peuple, en condamnant et répudiant avec éclat la morale traditionnelle et vulgaire au nom d'une morale supérieure dont ils étaient les confidents solitaires jusqu au jour où ils se sont dévoués, pour la proclamer, au mépris de la foule et à la mort. Et combien de Socrates et de Polyeuctes inconnus dans tous les temps, victimes ignorées d'un bien supérieur qu'ils ont pressenti au delà des exigences momentanées de l'espèce et bien au-dessus de l'opinion vulgaire que l'humanité en avait conçue?

L'inconvénient et le péril de cette morale de l'évolution, c'est précisément qu'elle perd son caractère de

Page 1