CHAPITRE V
Le type le plus raffiné de l'empirisme en morale est assurément la doctrine utilitaire, renouvelée avec la plus féconde subtilité d'esprit par l'école expérimentale anglaise. Nous donnera-t-elle l'idée de la justice ? Et M. Stuart Mill a-t-il pu tenir jusqu'au bout l'engagement qu'il a pris de faire sortir de l'expérience le principe et la théorie complète du droit naturel ?
On connaît Tesprit et la méthode de cette doctrine, exposée avec une grande clarté dans V Utilitarianhme ou Théorie du bonheur. Nous devons en rappeler les traits essentiels : rien en dehors de l'expérience, rien avant elle, rien au-dessus d'elle ; ce qui ne s'explique pas par l'expérience, n'existe pas scientifiquement. D'où la nécessité de constituer une morale inductive ou expérimentale en opposition avec la morale intuitive ou rationnelle. Celle-ci pose l'évidence a prwn\ l'autre l'induit. — Cette morale, purement empirique, se constitue en harmonie paifaite avec le caractère de ce siècle, qui est incontestablement l'influence et la prédominance des méthodes et des sciences positives, la lassitude des systèmes, la défiance de l'a priori et de la métaphysique. Elle offre de plus des affinités particulières avec le caractère de l'esprit anglais, positif, ami de l'expérience, exclusivement docile aux faits. Plusieurs fois déjà de pareilles tentatives se sont produites en Angleterre, avec Bacon par
exemple, avec Jérémie Bentham; mais, c'est une juslice à rendre à M. Stuart Mill qu'il résume toutes les tentatives antérieures en les dépassant.
Un seul principe d'action peut se déduire de Texpérience : la sensation agréable, qui, généralisée, donne naissance à l'idée d'utilité. Le seul but, le seul objectif que l'expérience impose à la conduite humaine, c'est la réalisation de la plus grande somme de bonheur possible. La doctrine tout entière peut se ramener à ces deux propositions : le bonheur (c'est-à-dire le plaisir et l'absence de douleur) est désirable ; de plus, il est l'unique désirable, toutes les autres choses ne Tétant que par rapport à lui. Cette dernière proposition est fondamentale. Le bonheur est le seul bien ; sans cela, il pourrait y avoir un autre critérium de la morale, et toute la doctrine de l'expérience, qui n'en fournit qu'un seul, serait renversée. Il est certain cependant que les hommes désirent des choses distinctes du bonheur, l'argent, le pouvoir, la.renommée, bien d'autres choses encore ; mais il est facile de démontrer que ces différents objets ne sont différents qu'en apparence du bonheur; ils en sont les instruments et les moyens, selon les aptitudes et les goûts de chacun. Or, c'est une règle d'expérience que la chose souhaitée d'abord comme instrument et moyen, peut finir et finit souvent par être souhaitée pour ellemême. C'est ce qui arrive aussi bien pour la vertu. On la désire d'abord, soit parce que la conscience de le pratiquer est un plaisir, soit parce que la conscience d'en être dépourvu est une peine, soit pour ces deux raisons réunies. La vertu, étant ainsi moyen du bonheur, peut devenir partie du but et se confondre avec