CHAPITRE V
lui. Mais si Ton remonte à l'origine, la dislinelion du moyen et du but apparaît clairement et l'unité de fin n'est pas un instant douteuse.
Si le seul critérium expérimental et scientifique des actes humains est la plus grande somme de bonheur possible, il faut bien se rendre compte que cette somme ne peut être atteinte, réalisée que par l'harmonie sociale, en d'autres termes, que Tutilité individuelle a besoin, pour se développer et se sentir en sécurité, de l'utilité générale, comme condition et comme garantie. C'est de là que se tire la définition du bien et du mal : les actions sont déclarées bonnes ou mauvaises par la conscience humaine, interprète de Futilité générale, en proportion de leur tendance à développer le bonheur de tous ou à le contrarier ; il n'y a de bien que ce qui favorise cette tendance et de 7nal que ce qui lui fait obstacle.
Que sera donc la justice? Que va devenir le droit naturel, si l'utilité est la règle unique d'après laquelle on peut apprécier et diriger la conduite des hommes? Il semble bien que la justice et le droit naturel ne sont plus que des mots. Vous nous dites : « il faut travailler à Futilité générale, parce qu'elle est la condition et la garantie de mon bonheur personnel. » C'est donc uniquement au nom de mon intérêt propre que vous me recommandez l'intérêt général. — Soit, mais il quel titre prétendez-vous m 'imposer votre interprétation? C'est la vôtre. Que m'importe, si ce n'est pas la mienne? La règle de travailler au bien de l'humanité est une règle très-belle, si c'est au nom de la justice qu'elle parle ; c'est une règle absolument contestable, si vous parlez au nom de mon intérêt. Je
suis le seul juge de la manière de le comprendre ; ma sensation, mon goût, voilà les seuls arbitres. Pourquoi m'opposez-vous votre sentiment ou votre calcul? Opposez-le tant que vous voudrez au mien, vous n'avez aucun droit de me l'imposer.
C'est à peu près le genre d'arguments que M. Jouffroy, dans son Cours de Droit naturel^ élevait sur ce point contre Jérémie Bentham. Il niait la légitimité et même la possibilité logique du procédé de Bentham , passant trop facilement de l'utilité individuelle à l'utilité générale. C'est le mot d'utilité qui fait ce passage; mais il a deux sens différents dans les deux cas. L'utilité individuelle me prescrit de faire ce qui doit me procurer la plus grande somme de plaisir à moimême. L'utilité générale ne regarde que l'humanité. Cette dernière règle s'accorde-t-elle avec l'axiome utilitaire que le plaisir et la douleur gouvernent le monde? Assurément non. De quel plaisir et de quelle douleur s'agit-il ? Évidemment d'un plaisir et d'une douleur sentis. Or, nous ne sentons que les nôtres, nous ne sentons pas ceux des autres. Toute doctrine morale qui prétend se déduire de l'idée du bonheur sensible, c'est-à-dire d'une sensation, se met dans l'impossibilité, à moins d'employer la méthode dangereuse des substitutions et des équivalents, de sortir de la sphère strictement individuelle. Issue de la sensation, elle y demeure confinée.
Stuart Mill a fait un effort plus vigoureux que Bentham pour sortir de ce cercle fatal où la logique enferme les utilitaires. Y a-t-il réussi? J'en doute^ et son effort plus grand ne fait que révéler plus clairement l'impuissance de sa tentative. Il prétend établir une