CHAPITRE VI
jet la conservation artificielle des membres les plus faibles», et la société, vivant sous les mêmes lois que les autres espèces, s'épurera continuellement d'elle-même. Les plus forts survivront seuls dans la concurrence vitale et feront souche de vaillants; les autres disparaîtront et emmèneront avec eux dans le néant, d'où ils n'auraient jamais dû sortir, leur triste postérité, qui nous encombre aujourd'hui de maladies de toute sorte, d'infirmités physiques et mentales, de misères, de crétinisme et de crimes. Laissez mourir tout ce qui appartient à la mort; n'aidez pas ce triste résidu de l'humanité à vivre, et surtout empêchez par tous les moyens possibles ces unions déplorablement fécondes qui font un si étrange contraste avec la stérilité relative des classes supérieures, et qui, par la prodigalité de la vie semée au hasard et l'insouciance de ceux qui la sèment, menacent la société d'une véritable décadence. N'oubliez pas qu'il y a parmi vous des multitudes d'êtres qui n'ont de l'homme que la figure et le nom et qu'une « infériorité originelle de nature » condamnait à disparaître. Vous venez à leur secours, et voici que se prépare contre vous et vos descendants une nouvelle invasion de barbares, mais de barbares indigènes que vous aurez vous-même amenés en sauvant l'inutile existence de leurs pères.
Voilà ce qu'on nous dit en plein dix-neuvième siècle, dans ce siècle et dans cette société dont la gloire la plus pure peut-être aura été un admirable esprit de charité, qui a fait et qui fait tous les jours des miracles. Je ne veux pas jeter un anathème commun et sans restriction sur toutes les parties de ce réquisitoire. M. Darwin mérite d'être écouté^ quand il demande que
« des législateurs ignorants veuillent bien ne pas fermer obstinément leur esprit aux principes de la reproduction et aux lois de l'hérédité, ni repousser avec dédain un plan destiné à vérifier si, oui ou non, les mariages consanguins sont nuisibles à Tespèce » M. Maudsley mérite aussi d'être entendu, comme un témoin considérable dans une grave question, quand il réclame, au nom des mêmes principes, que la loi, à défaut de la prudence personnelle ou de l'opinion, empêche certaines unions condamnées d'i^ance à ne produire que des idiots ou des fous ; mais c'est bien autre chose en vérité qu'exige M. Spencer et que semble indiquer M. Darwin en certains endroits de son livre. C'est une exclusion en masse du droit au mariage, prononcée par une législation rationnelle contre « tous les faibles de corps, tous les faibles d'esprit, les insouciants, ceux qui semblent voués par état à une abjecte pauvreté^ et qui nous menacent d'un nombre toujours croissant d'imbéciles, de paresseux et de criminels ». Grand Dieu ! où l'énumération s'arrêtera-t-elle ? Et devant des catégories si nombreuses, qui ne voit que c'est l'utopie seule qui les ouvre, et seul un abominable despotisme qui pourrait les remplir ?
Les moralistes de l'évolution ont toujours une idée fixe devant les yeux : c'est la sélection; quand ce n'est pas la sélection naturelle, c'est la sélection artificielle, celle des agricultoiurs, des jardiniers, des éleveurs de bétail, des propriétaires de haras, qui, en empêchant et en favorisant certaines alliances, en détournant les circonstances contraires et choisissant les conditions favorables, finissent par produire les plus belles variétés de céréales, ou de fleurs, ou de bêtes. £st-ce donc