‹ Problèmes de morale socialeChapitre 99 sur 228 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

là le modèle suprême de la civilisation scientifique? L'humanité n'a-t-elle pas d'autres fins que Tamélioration de son bien-être, de ses formes et de ses types? A ce compte, l'idéal du progrès sera un liaras humain. Est-ce là ce qu'on veut? Quelle conception étroite du but de la vie et de la société ! Ce but est en réalité le développement esthétique et moral de Fhomme. Le développement physique n'y nuit pas assurément, mais il intervient comme auxiliaire, comme moyen. N'y a-t-il donc pas pour Thomme d'autres fins que pour les autres espèces vivantes, et pour atteindre ces fins, pour les réaliser, est-il nécessaire absolument d'obtenir parla sélection méthodique une race calquée sur l'Apollon du Belvédère? Ce serait sans doute une belle chose, dans Tordre naturel, qu'une population saine et vigoureuse, reproduisant sans altération un type choisi, et d'où certains procédés auraient exclu toutes les laideurs, les difformités et les infirmités qui déparent d'ordinaire notre pauvre espèce; mais prenez-y garde. Parmi ces êtres innombrables que vous aurez exclus du droit de vivre ou de se perpétuer à cause de leur faiblesse de corps ou de quelque débilité d'organe, peut-être avez-vous repoussé dans le néant une intelligence supérieure, une âme d'élite, quelque génie qui aurait jeté à lui seul plus d'éclat sur sa patrie et sur son siècle que tous ces beaux produits, obtenus avec tant de peine et de soins par l'application réfléchie des principes de la reproduction et des lois d'hérédité. Et qui sait si, dans une société construite d'après les règles de cette science, Pascal, le faible et maladif Pascal, aurait obtenu le droit à l'existence et au génie ?

La vérité sociale peut-elle être dans de pareilles théories, qui choquent si justement nos habitudes d'esprit, disons mieux, nos consciences? Serait-il donc vrai que la c^harité eût tort contre les lois de la nature? La charité en effet va juste à l'opposé de la sélection. Elle a pour but d'aider les faibles, de les faire vivre en dépit de la nature qui les condamne à mourir, de les arracher à la concurrence vitale qui les détruit. C'est qu'elle voit autre chose dans ces corps 4ébiles et souffrants qu'un organisme impropre à la vie. Elle y devine une intelli^nce capable de concevoir le nécessaire et l'infini, une sensibilité capable des plus idéales affections, une volonté que l'on peut élever par les nobles élans jusqu'à l'héroïsme. C'est tout cela que la charité cherche avec une admirable sollicitude à travers les souffrances et les iAfirmités de ces pauvres corps; ce sont ces semences de bettes âmes qu'elle recue^le pieusement et s'efforce de cultiver. Et quand elle a réussi, elle a fait mieux et plus que la science de l'évolution, qui ne sait que suivre la nature et l'imiter. La charité est comme l'art : elle n'imite pas la nature, elle la transforme ; comme le sculpteur qui prend une pierre et la marque à feffigie de sa pensée, la charité prend rbtimanité souffrante, elle la cisèle, si je puis dire, elle la transfigure en lui imprimant une beauté supérieure, celle que d'abord elle puise en elle-même, puis celle qu'elle réussit à tirer de toutes ces intelligii^ces qui se seraient éteintes sans elle, de tous ces cœurs qui ne se sentant pas aimés, n'auraient pas aimé.

Voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles les moralistes de l'évolution, malgré leurs titres incontes-

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