CHAPITRE I
Quelques auteurs ont soutenu avec raison que la sensibilité, c'est-à-dire la vie affective et ses phénomènes, ne devraient pas être étudiés avec les procédés applicables aux états intellectuels : mais, outre que ces auteurs sont très peu nombreux, ils n'ont pas été toujours fidèles à leur consigne. Le but de cet essai n'est pas de traiter cette question de méthode, bien qu'il s'en approche. Il s'agit de montrer la nature propre de la sensibilité, son fond, sa matière, son contenu; d'établir que la vie affective et la vie intellectuelle sont hétérogènes, irréductibles l'une à l'autre, et que de cette différence foncière résultent des conclusions dont l'importance pratique est grande.
Pour éviter tout malentendu, je fais remarquer qu'il ne s'agit pas ici d'hypothèse métaphysique sur la
Ribot.' — Problèmes. *
nature dernière de la sensibilité. Il y en a deux principales. Pour les intellectualistes, les sentiments sont de l'intelligence confuse, des jugements et des raisonnements qui ne peuvent s'expliquer qu'en termes intellectuels. Pour les volontaristes, elle n'est qu'une forme de la volonté prise au 'sens le plus large, comme dans la philosophie de Schopenhauer et autres. Nous n'avons rien à dire de celte recherche de l'unité à tout prix, quiobsèdeles métaphysiciens; une simple remarque suffira. Si les fonctions psychologiques sont toutes issues d'une seule et même source — ce qui est probable, — il s'est produit au cours de leur développement une telle différenciation qu'elles sont devenues en réalité totalement distinctes dans leurs manifestations, leurs effets, leurs buts. Pris comme faits d'expérience — * et telle est la position scientifique, — les étals affectifs peuvent être l'objet d'une étude spéciale qui ne suppose ni n'exclut leur réductibilité à des éléments plus simples. Les physiciens et les chimistes procèdent de même : ils étudient les propriétés de la matière, indépendamment de toute hypothèse sur une unité probable, telle que leur réduction à Téther ou à l'électricité. Notre position est donc psychologique, non philosophique.
La difficulté est ailleurs. Il s'agit de saisir la conscience affective, à l'état pur, en elle-même, dans sa nature propre, non adultérée, isolée de tout élément intellectuel; de montrer qu'elle est la constatation de notre état organique plutôt qu'une connaissance proprement dite, parce qu'en elle le sujet et l'objet sont inséparés.
Une séparation nette entre la conscience affective
et la conscience intellectuelle est très difficile, même impossible dans beaucoup de cas, en raison de leurs influences réciproques : car il faudrait pouvoir éliminer, d'une part, l'action de l'intelligence sur la sensibilité pour susciter les sentiments d'ordre supérieur; d'autre part, l'action de notre nature affective sur les facultés intellectuelles dont elle fait des instruments à son service. Nous sommes donc presque toujours condamnés à ne pénétrer jusqu'à l'affectif qu'à travers les formes de notre connaissance, par conséquent à le dénaturer.
D'après le criticisine, les catégories (temps, espace, causalité; sont des conditions nécessaires qui s'imposent à la matière de toute pensée; sans elles il n'y a que confusion et chaos, rien n'est pensable, c'est-à-dire intelligible. Les conditions sont les mêmes pour les modes de notre connaissance quant à la matière affective. Sauf des cas peu fréquents ou très simples qui seront énumérés ci-après, l'affectif fait corps avec les perceptions, images, idées, associalions et fusions complexes; il semble n'exister que par elles, parce qu'il n'est connu que par elles. Il en résulte que pour nous l'affectif est presque toujours couvert d'un masque. Détaché des modalités de la connaissance qui le déterminent et le limitent, le sentiment parait s'évanouir dans le néant et n'avoir par lui-même aucune existence. C'est que nous lions l'être au connaître.
Ce fait que, par raison d'une différence foncière de nature, le sentir est réfractaire à une réduction à l'intelligence, c'est-à-dire aux formes ordinaires de notre pensée, a été très bien noté par Ward dans son article bien connu de YEncijclopœdia Britannica :
ce Le sentiment, comme tel, peut être posé comme matière d'existence plutôt que de connaissance directe et tout ce que nous en connaissons, nous le connaissons par ses antécédents ou ses conséquents à nous présentés1 ».
Toutefois on peut sur ce point dépasser l'hypothèse et montrer que ce n'est pas une simple vue de l'esprit.
Une preuve directe est fournie par l'existence d'états de conscience purement affectifs, vides, ou à peu après, de contenu intellectuel.
Une preuve indirecte peut être établie d'après la méthode des variations concomitantes : d'abord, par les effets que produit la disparition totale de la vie affective ou par son extrême affaiblissement; ensuite par les cas inverses, c'est-à-dire la prédominance exagérée de la vie affective sur la vie intellectuelle.
Dans l'organisation de l'homme, éliminons un premier groupe : les sens spéciaux de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût et toutes les connaissances qui en dérivent. Eliminons un second groupe composé des sensations cutanées, cinesthétiques, de chaud, de froid et les connaissances qui en dérivent2. Reste un troisième groupe, celui des sensa-
1. Feeling as such is, so to put it, a malter of being rattrer than direct Knoroledge; and ail tbat wc know about it \xe know from its antécédente and conséquents in présentation. Encyc. brit., t. XX, art. Psychology., p. 44.
2. 11 convient de remarquer que la sensibilité des téguments ne peut être supprimée et que par conséquent notre hypothèse
tions organiques, internes : révélation directe et immédiate de la constitution, elles ne nous apprennent rien du dehors. C'est ce dernier groupe seul que nous avons à scruter dans sa valeur psychologique, à l'exclusion des deux autres qui impliquent une connaissance quelconque du monde externe.
Supposons donc un tel être, ainsi dépouillé de tous moyens de connaissance objective (peut-être s'en trouve-t-il à quelque degré de Féchelle animale). En négligeant les formes inférieures, amorphes, et les agrégats coloniaux, l'animal, sous sa forme individuelle, est un tout circonscrit, une unité dans le temps et l'espace : toute réaction qui ne vient que de lui-même est la matière de sa sensibilité affective. En ce sens, on a pu dire qu'il est une force individuelle; mais elle est la somme d'un grand nombre d'autres forces.
1° Considérons d'abord les conditions physiologiques de cette sensibilité affective et leur complexité.
L'hypothèse de l'énergélisme est actuellement pour la plupart des physiologistes l'explication la plus plausible des phénomènes de la vie, et elle est conciliablé avec toutes les théories métaphysiques. L'univers est un immense réservoir de forces dont l'animalité est une infime portion et les phénomènes vitaux sont dc> métamorphoses d'énergie comme les autres phénomènes de la nature.
La matière vivante est en état de mobilité incessante. Les éléments moléculaires seraient, d'après les physiciens, décomposables en corpuscules effectuant 500 trillions de tours par seconde. Ces chiffres nous
est irréalisable; mais cette sensibilité peut être réduite à une connaissance vag-ue, presque nulle des agents extérieurs.
donnent une idée de l'énorme travail qui accompagne le métabolisme. Toutefois ceci n'a pour nous qu'un intérêt très général. A moins d'admettre — sans preuves — avec Cope l'existence dune sensibilité primordiale consciente et contemporaine de la vie ou toute autre forme hypothétique du panpsychisme, les mouvements du protoplasme amorphe, de l'amibe et leurs analogues, nous éclairent peu sur cette sensibilité affective que nous étudions. 11 faut chercher plus haut, là où quelque différenciation fonctionnelle s'est produite, où quelque rudiment de système nerveux a paru.
Récemment Jenkins1 a soutenu qu'il y a une façon d'agir primitive et fondamentale de tous les organismes depuis l'amibe jusqu'à l'homme : c'est la méthode d'essai (trial) ou de tâtonnement. L'énergie intérieure accumulée par le métabolisme, lorsqu'elle est dérangée par quelque stimulus extérieur ou intérieur, déborde en plusieurs directions, produit des réactions variées et fortuites. Ces changements se poursuivent jusqu'à ce que l'un d'entre eux réussisse à délivrer l'animal du stimulus perturbateur : à la suite de mouvements d'essais (testing), il maintient ceux qui sont utiles. Les périodes d'essai s'abrégeant toujours, les réactions aux stimulus les plus fréquents tendraient peu à peu à se sléréolyper en un processus fixe de réponse. Les réactions négatives seraient donc les premières, d'après Jenkins, et les réactions positives seraient d'origine secondaire. Ce dernier point a été contesté en raison de la tendance primordiale de la vie à s'étendre partout où elle trouve des conditions favorables. Cette discussion n'importe pas ici.