CHAPITRE V
Quoiqu'on ait beaucoup écrit sur les illusions des sens, du cœur et de l'esprit, il me semble que celles qui font l'objet de cet article ont été très peu étudiées. Elles sont de nature affective, mais forment un groupe à part qu'il est tout d'abord nécessaire de circonscrire avec précision. Cette tâche est d'ailleurs assez facile. S'il s'agissait ici de toutes les illusions dont la cause est affective, notre matière serait presque sans bornes, les sentiments, émotions et passions étant, comme chacun le sait, une source inépuisable d'illusions et d'erreurs. A défaut des psychologues, les moralistes de tous les temps l'ont montré à satiété. Mais nous retrancherons absolument de notre étude les jugements illusoires que nos dispositions affectives — momentanées ou permanantes — nous déterminent à porter sur nos semblables et leurs actes et même sur les choses, c'està-dire en dehors de nous. Nos tendances attractives et répulsives, sous toutes leurs formes (amour, haine,.
ambition, orgueil, etc.), suscitent en nous des jugements de valeur sur notre milieu social et physique : ainsi nous attribuons à la nature ambiante notre gaieté ou notre tristesse; notre caractère se traduit en une conception optimiste ou pessimiste du monde ; nous jugeons de même dans beaucoup d'autres cas.
Élimination faite de tous ces jugements affectifs dont l'objet est extérieur, il reste un groupe beaucoup plus restreint : les cas où l'illusion reste intérieure et subjective au sens strict, où l'individu juge lui-même ses sentiments et se forme une opinion erronée de leur nature ou leur valeur. Ce petit groupe est le seul que je me propose d'étudier et si, par hasard, malgré la séparation qui vient d'être indiquée, il reste dans l'esprit du lecteur quelque obscurité sur la matière de ce travail, de nombreux exemples l'éclaireront suffisamment dans la suite.
Il s'agit donc d'une illusion de l'observation intérieure et c'est sous ce titre que J. Sully l'a mentionnée dans son livre sur les Illusions (ch. xi). Cependant, prise en détail, la question apparaît plus complexe, parce que l'erreur, comme nous le verrons, provient de causes diverses et varie en conséquence.
Tout d'abord une objection se pose : comment un état affectif, au fond assez simple et dont nous avons la conscience immédiate, peut-il être illusoire? Je sens en moi nettement un état d'affection vive, de haine ou d'indifférence ; je l'affirme au dehors par mes actes. 11 a pour moi toute la réalité de la perception la plus claire : il fait jour, j'entends du bruit. Mieux encore, car il semble que l'état affectif — tout subjectif — sortant de nous-même pour rester en nous-même ne peut donner prise à aucun doute.
Cette question n'est qu'un cas particulier d'une autre plus générale : celle de la validité du témoignage de la conscience. On sait les débats qu'elle a suscités et il est inutile de revenir sur un procès qui paraît clos. Sous prétexte que les données les plus simples de la conscience sont directement et immédiatement connues, la plupart des anciens psychologues les tenaient pour évidentes et indiscutables. Pas plus que toute autre, la connaissance de nos états internes n'a de valeur absolue; elle est sujette à des lacunes et à des erreurs qui peuvent être rectifiées. Mais sans nous attarder à des généralités, bornons-nous à notre sujet pour l'analyser.
Dans l'illusion affective, il y a deux moments. (J'emploie ce terme uniquement pour la clarté de l'exposition.)
Le premier moment est un état spontané, réceptif, pour ainsi dire passif. Par la nature de notre esprit, il est accompagné d'une croyance instinctive qui lui confère une réalité. Mais la croyance est insignifiante tant qu'elle ne s'attache qu'à l'état actuel, momentané. Dans cette position fugitive, il n'y a à proprement parler ni vérité, ni erreur, ni par conséquent illusion.
Le second moment est un jugement, une affirmation implicite ou explicite et alors l'erreur devient possible. Ainsi, un état momentané, superficiel, est jugé durable, profond ou inversement. Nous croyons descendre dans le tréfonds de nous-même et nous restons à mi-chemin. La vérité affective — au sens expérimental — consiste en ceci : que l'état de conscience soit l'expression exacte, adéquate de notre cénesthésie, de nos tendances et dispositions, au
moment actuel. Or, quand nous signalerons plus loin les causes de l'illusion, on verra que la plus grave, c'est la difficulté de connaître tous les éléments constitutifs d'un état affectif donné; la conscience ne les révèle que partiellement; nous acceptons comme une synthèse complète ce qui n'est qu'une fraction de l'événement total; d'où un jugement erroné : et pour qui douterait qu'un état aussi simple que l'illusion affective enveloppe une affirmation, il suffira de faire remarquer qu'elle se renforce par la contradiction, que d'implicite elle devient explicite, si quelqu'un prend devant nous une attitude sceptique et conteste notre verdict.
Il faut maintenant faire connaître d'abord la nature de ces illusions affectives par un exposé de faits, ensuite rechercher leurs causes.
Dans la sommaire exposition de faits qui suit, je mentionnerai séparément les étais affectifs et les dispositions affectives. Cette séparation est artificielle, puisque tout état suppose nécessairement une disposition correspondante dans l'organisation de l'individu; mais l'état est actuel et plutôt instable, la disposition est souvent latente et plutôt stable. De plus cette disposition permettra de mieux voir les aspects multiples de notre sujet.
I. Les faits. — Commençons par les faits les plus simples, en rapport direct et immédiat avec l'organisme et qui se réduisent à des états de plaisir ou de douleur physiques. La finalité du plaisir et de la
douleur, ces deux marques essentielles de la vie affective, est un principe philosophique généralement admis. Les uns l'expliquent par des raisons transcendantes telle que la Providence; d'autres, comme les transformistes, par les conditions d'existence de Tanimal et la survivance du plus apte, parce que l'expérience vérifie cette thèse que la douleur accompagne ordinairement les états de désorganisation, le plaisir les processus ou actes utiles; mais les exceptions à cette loi sont nombreuses. Si on a pu en expliquer plusieurs avec quelque apparence de raison, il en est d'autres dont la réduction à la loi me paraît bien difficile et n'a suscité que des justifications fragiles l. Un grain de sable dans F œil, une névralgie dentaire causent une douleur dont la disproportion est énorme avec le dommage subi par l'organisme. Par contre, souvent la dissolution d'organes essentiels à la vie est presque indolore. Le cerveau peut être coupé, cautérisé, sans souffrance notable. Une caverne peut se former dans le poumon, un cancer dans le foie sans que rien nous avertisse du danger. La douleur, cette « sentinelle vigilante » des causes finales, reste muette ou ne nous informe que quand le mal est incurable.
A rigoureusement parler ces faits ne sont pas des illusions affectives au sens exact; mais ils nous indiquent la voie où plus tard il faudra chercher la cause principale de ce phénomène. Si, en effet, le plaisir ou l'indifférence coexistent avec des processus destructeurs ou, inversement, si un état pénible
1. Pour les débats sur ce point, voir notre Psychologie des sentiments, lre partie, ch. vi.
accompagne des processus réparateurs; comme d'ailleurs, le plaisir et la douleur supposent des conditions physiologiques spéciales, il faut admettre que, dans ces cas, le travail vital s'opère sous des formes diverses et même contraires et par conséquent que l'événement total est plus complexe qu'on ne le suppose sans réflexion.
Voici des faits plus nets d'illusion relatives à la vie organique. Souvent un état de conscience qui simule la faim ou la soif est tenu pour véridique, quoiqu'il n'exprime qu'une irritation anormale du tube digestif. Il y a de même de faux besoins sexuels. On se sent accablé, somnolent et on s'illusionne sur l'approche d'un sommeil réparateur qui ne viendra pas. On éprouve un sentiment de grande fatigue que l'exercice dissipe au lieu d'accroître. Rappelons la joie du paralytique général ou du maniaque, à certains moments de leur évolution morbide, la conscienee de bien-être (euphorie) qui envahit et trompe certains malades ou mourants.
Si l'on s'élève aux formes supérieures de l'activité psychique, les cas d'illusion affective abondent : quelques exemples suffiront.
Fréquemment, on s'imagine ressentir pour une personne un attachement profond et solide (amour, amitié); l'absence ou la nécessité d'une rupture en démontrent la réelle fragilité. Inversement l'absence ou la rupture nous révèlent profonde une affection qui semblait tiède et proche de l'indifférence. Là on supposait un déchirement, tout se passe en tranquillité. J'attendais, un jour, l'arrivée très vivement désirée d'une personne; mal disposé au dernier moment, je souhaitais un retard; une lettre imprévue
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me l'annonce et, à ma grande surprise, je me sentis tout à fait désappointé. — Une forme d'illusion plus rare, que la précédente — et sa rareté n'a pas besoin d'être expliquée, est celle de l'admiration dissimulant l'amour. Des femmes s'éprennent d'un auteur, sans lavoir jamais vu, pour ses œuvres littéraires, artistiques, musicales : d'où correspondance, confidences et le reste. Ainsi pour Chateaubriand, Gœthe et beaucoup d'autres. Plusieurs critiques ont noté ce fait psychologique. « L'admiration littéraire, dit Joubert, n'est chez la femme qu'une forme de l'amour. » Un autre retourne cet adage et dit « cet amour qui n'est chez la femme qu'une forme de l'admiration littéraire ». Évidemment, malgré un fond commun, la psychologie de cette illusion n'est pas identique dans tous les cas et je n'ai pas s en faire ici l'étude. Il y a toujours au début une éclosion d'amour intellectuel, né d'une communauté d'idées et d'aspirations vers un même idéal, enveloppé d'admiration, c'est-à-dire de respect pour celui qui l'a réalisé dans ses œuvres. Parfois l'illusion persiste sans métamorphose ; parfois aussi le tempérament et les circonstances se chargent de la dissiper et de révéler franchement l'amour.
Le sentiment religieux n'est pas pauvre en illusions sur sa propre nature. Rappelons le fait tant de fois signalé de l'amour mystique dissimulant une autre forme d'amour moins éthéré ; — fait analogue à cette illusion fréquente où, sous le nom d'amitié, on dissimule l'amour. D'un autre côté, tel se croit sincèrement athée, dont les discours et les œuvres sont pénétrés d'un sentiment religieux profond, comme Lucrèce dans son poème sur la Nature. Par anti-
thèse, tel autre, profondément convaincu de sa piété, n'est qu'un égoïste qui assure son salut par des pratiques superstitieuses et puériles, mais reste totalement étranger au sentiment du divin.
Régie par l'imagination, la vie esthétique est une mine d'illusions, mais presque toutes échappent à notre sujet, parce qu'elles rayonnent en dehors de l'individu, s'appliquent à ses œuvres ou à son milieu ou bien le trompent sur sa vocation, son talent, son habileté technique ; bref sur des qualités purement intellectuelles. Mais il y a des illusions affectives purement intérieures; celle du littérateur ou de l'artiste qui savoure la joie d'être ignoré du public, voyant en cela une marque de sa haute supériorité : mais qui s'il pouvait lire au fond de son être, ne découvrirait dans sa joie qu'une consolation de son dépit. — Une autre illusion plus fréquente est l'engouement, la passion qu'on croit ressentir pour un auteur, pour un art : état artificiel produit par l'imitation, la suggestion, les influences ambiantes, mais sans attaches profondes dans l'individu.
Il y a aussi les illusions morales. On peut se croire meilleur ou pire qu'on ne l'est. On a conscience sincèrement d'avoir pardonné une offense ou un préjudice et au fond il n'en est rien. D'un autre côté, on se croit quelquefois fort en colère et l'indignation est en réalité très superficielle : ceci est bien fréquent pour les crimes, actes de cruauté et malversations dont on entend le récit. Beaucoup qui s'imaginent sentir les injustices sociales ne font guère que se les représenter avec tiédeur et en passant. La vie en commun nous impose certains sentiments convenus qu'on finit par tenir pour réels. « C'est ainsi qu'on a
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dit que les hommes sont en société moins pour avoir du plaisir que pour croire qu'ils en ont et, pourvu qu'ils ne soient pas blasés, ils trompent eux-mêmes et les autres. » (Sully, ouv. cité.)
Je signale en terminant l'illusion affective par transfert. Elle consiste à attribuer à autrui notre état affectif actuel. A la vérité, elle sort des limites rigoureuses de notre sujet. Elle est de nature mixte, puisque l'état est en nous, mais que nous le localisons chez un autre. Tel, n'ayant pas conscience d'être triste, se plaint de l'humeur sombre de son entourage. Un autre mal disposé, nerveux, agacé, prétend que son interlocuteur est acariâtre. Le caractère particulier de ces faits et des analogues, c'est que notre état intérieur est extériorisé et localisé hors de nous par un processus qui ressemble à celui de l'hallucination.
Existe-t-il des hallucinations affectives? Cette question n'a été traitée que par un très petit nombre d'auteurs qui sont pour l'affirmative. D'abord, il convient de remarquer que, par nature, l'hallucination affective ne peut être localisée comme l'hallucination sensorielle (vision, audition, toucher) qui est projetée extérieurement au lieu d'origine des perceptions qu'elle simule. Le sentiment est intérieur et les mouvements qu'il provoque ou qui l'accompagnent ne l'extériorisent pas au sens propre. Le caractère hallucinatoire doit donc être cherché ailleurs. Il est dans l'intensité du phénomène qui, bien qu'il ne soit qu'une répétition, un souvenir, une reviviscence d'événement passé, surgit dans la conscience, si complet et si intense qu'il s'impose comme la réalité elle-même. Pitres et Régis, dans
leur Séméiologie des obsessions et des idées fixes (1897, pp. 25-26), ont rapporté plusieurs observations qui, pour eux, sont de nature hallucinatoire. Une femme a vu sa grand'mère mourir subitement à table en mangeant sa soupe. Trois jours après, elle est prise de la peur obsédante de mourir comme elle. Quand la malade se met à table, l'angoisse survient et est si pénible quand elle essaie de manger de la soupe, qu'elle a dû y renoncer. La grand'mère est morte un dimanche; la peur est de plus en plus intense à mesure qu'on avance vers la fin de la semaine. — Un homme, très impressionnable, se faisant raser un jour, se vit peu à peu pâlir dans la glace et fut pris de syncope. Depuis, il est toujours en proie à la crainte d'un évanouissement; s'il se regarde dans une glace, il éprouve un état de demidéfaillance. — Les auteurs rapportent d'autres cas similaires et ils en concluent « que cette reproduction de la sensation première, qui en arrive à être reconstituée intégralement, soit dans la veille, soit dans le sommeil, est une sorte dlial lue i nation » Féré [Pathologie des émotions, p. 510) appelle de môme « l'émotivité morbide » une hallucination du sentiment. En réalité, elle consiste en états affectifs extériorisés ou objectivés. « L'extériorité renforce l'émotion (c'est-à-dire l'état affectif), provoquant des phénomènes physiques aussi intenses que s'il y avait une excitation réelle du dehors, comme dans l'hallucination sensorielle. » Pour plus de détails, je renvoie aux ouvrages cités; ce n'est pas le lieu d'insister : j'ai voulu seulement signaler un sujet d'étude qui me paraît neuf et intéressant.
IL Les dispositions. — J'entends par ce terme
des tendances physiologiques et psychologiques, innées ou acquises, existant probablement chez tout homme normal, mais prédominant chez tel homme particulier. Elles sont dans la vie affective l'équivalent des aptitudes intellectuelles pour un art, une science, une profession quelconque : c'est une modalité du caractère, une marque affective1. De ces dispositions ou tendances, je ne connais aucune liste qu'on puisse accepter comme complète; ce qui nous est d'ailleurs indifférent : il s'agit seulement d'en énumérer quelques-unes prises au hasard dans Texpé rience journalière.
Prenons d'abord comme type les émotions généralement admises comme primitives : peur, colère, tendresse, amour de soi (selffeeiing). Aux poussées brusques et courtes des formes émotionnelles pures correspondent des dispositions, états plus stables qui donnent au caractère individuel un ton affectif propre, une marque spéciale. Ainsi, on est peureux, irascible, aimable, orgueilleux et ambitieux : inversement on est hardi, pacifique, maussade, porté à l'humilité; il y a aussi la disposition très générale à la joie ou à la tristesse, à l'exaltation ou à la dépression. Ces dispositions, bonnes ou mauvaises, l'individu refuse sincèrement de se les attribuer, quoiqu'elles soient évidentes pour tout le monde, même pour les moins clairvoyants. Il peut tout au plus avouer des
Paulhan (la timidité qui se dissimule sous un masque hautain, l'astuce sous une apparence de bonhomie, etc.). Ils sont très différents de l'illusion sur nos dispositions personnelles. Pourtant, il faut avouer que, à la limite, l'illusion et le mensonge demiconscient sont proches.
moments, des accès; il ne concédera pas une tendance permanente.
Même remarque pour des sentiments plus complexes, tels que les passions. La jalousie en est un exemple excellent par sa banalité même, Il est peu de formes de caractère qu'on répudie plus volontiers, qu'on nie avec plus d'énergie en prétextant des raisons futiles. Quoique l'hypocrisie suppose la pleine conscience, il semble aussi que beaucoup d'hypocrites ne croient pas l'être.
Il faut signaler encore une autre espèce d'illusion : on se déclare incapable d'un sentiment, uniquement parce que les circonstances ne lui ont pas permis de se produire. Ainsi pour l'amour paternel, maternel et pour d'autres affections plus rares. C'est ce qui arrive à beaucoup de gens à l'égard des animaux domestiques (chevaux, chiens, chats). Indifférents aujourd'hui, ils seront très épris demain. Il est rationnel de supposer qu'en pareil cas, la disposition n'est pas très forte; car toute tendance vigoureuse fait éruption d'elle-même; le plus léger excitant suffit.
Ces dispositions latentes, oubliées parce qu'on les ignore, ont une grande influence sur la genèse de l'illusion, comme on le dira plus loin.
Quoique très incomplète, rénumération de faits qui précède était nécessaire pour fixer les idées et pour montrer que l'illusion affective, même réduite aux limites étroites que nous avons indiquées, n'est pas un phénomène psychologique négligeable.
Ces illusions ont des causes secondaires : la faiblesse du jugement, l'impossibilité d'une comparaison directe, la suggestion sous ses diverses formes, et une cause fondamentale : l'impossibilité de connaître notre vie subconsciente dans son intégralité.
1° La faiblesse du jugement n'est mentionnée que pour mémoire. Inhérente à la constitution d'un esprit individuel, elle impose sa mauvaise empreinte, en général, à toute matière quelle qu'elle soit. Le jugement faux est une infirmité innée, analogue à un vice congénital de la perception visuelle, auditive ou tactile. Il peut dépendre de la débilité de l'attention, de l'inaptitude à saisir les rapports ou de toute autre tare intellectuelle; mais il n'est pas une cause spécifique spéciale de l'illusion affective comme celles dont l'examen va suivre.
Je laisse aussi de côté comme trop générale et trop connue une cause permanente d'erreur : l'influence de nos inclinations et passions sur nos jugements.
2° L'impossibilité ou l'extrême difficulté d'établir les jugements sans une comparaison préalable, est une cause presque irrémédiable d'illusions. La comparaison suppose deux états coexistants dans la conscience; or les états et dispositions de nature affective ne permettent ni cette coexistence ni même une alternance rapide, parce qu'ils envahissent l'homme tout entier et sont plus profondément enfoncés en lui que les notions intellectuelles, objectives. En
effet la comparaison nest pas entre deux perceptions, images ou idées; mais entre deux manières de sentir dont l'une, pour exister, doit expulser l'autre. Pour juger que nous exagérons notre amour, il faudrait qu'en restant le même, il devînt plus grand; alors le premier état serait rapetissé par le second. L'athée qui a un fond religieux et l'ignore, devrait pour dissiper son illusion être l'athée vrai, positif, indifférent ou hostile, et en même temps sentir en lui-même les aspirations vagues du sentiment religieux. L'homme à disposition maussade, pour se sentir tel, devrait se changer brusquement en un caractère aimable. Les mêmes remarques sont applicables à tous les cas ci-dessus énumérés.
On peut essayer de tourner la difficulté en se comparant à autrui pour se juger soi-même avec impartialité. Mais ce n'est qu'un remède précaire et partiel, parce que ne pouvant devenir complètement un autre, notre terme de comparaison reste incertain, mal fixé. De ce rapprochement des deux termes paraît sortir un jugement de fait, de constatation, qui n'est en réalité qu'un jugement de valeur, d appréciation, par suite exposé à toutes les fluctuations du jugement affectif. Nous avons une tendance inévitable à nous sus-estimer ou à nous sous-estimer.
Remarquons aussi la difficulté d'une rectification. Pour les illusions sensorielles et intellectuelles, l'opération est facile. Une fausse perception est corrigée • par la répétition, par un effort d'attention, par un examen critique; les illusions de la mémoire, par la réflexion, par un calcul chronologique, par le témoignage d'autrui; et il en est ainsi de toutes les illusions qui n'ont pas pour matière un sentiment. Au
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contraire, l'illusion affective n'est jugée telle que lorsqu'elle a disparu pour faire place à un autre état : Terreur n'est reconnue que rétrospectivement.
Je rattache à la même cause une forme d'erreur qu'on pourrait appeler Villusion de la permanence : elle consiste en ce qu'un état passager nous paraît indéfiniment durable. Cette illusion est très connue en amour, mais on ne remarque pas qu'elle est, en fait, beaucoup plus générale. Un engouement momentané pour les voyages, pour un art, pour une localité, peut nous décider à changer toute notre vie, fasciné par l'illusion que cela durera toujours. « Nous transportons nos habitudes actuelles de pensée et' de sentiment dans un avenir très éloigné, imaginant follement qu'à cette lointaine période de la vie ou dans des circonstances très différentes, nous désirerons et aimerons les mêmes choses qu'au moment présent1. »>
C'est un fait d'expérience que nous avons une tendance naturelle à exagérer l'intensité et la persistance d'un sentiment présent, et cette tendance est d'autant plus forte que le sentiment est plus vif. C'est que l'état affectif étant une expression directe de notre personnalité (mood, Stimmung) a une puissance d'invasion et de pénétration et même de stabilité qui manque aux états de conscience dont l'ori-
1. (J. Sully, Illusions, p. 305). On pourrait donner beaucoup Vautres exemples. Ainsi l'illusion sur l'abandon d'après la mort, avouée par le poète dans les vers connus.
Sur la tombe où lentement j'arrive, Nul no viendra verser des pleurs.
Les biograplies de Napoléon rapportent que devenu roi de l'ile d'Elbe, il rêva quelque temps d'y organiser un état modèle qui rappelait l'utopie de Sancho Pança.
gine est hors de nous, comme les perceptions, les images et les concepts.
Sans doute cette illusion d'une pérennité chimérique peut être rectifiée : par la réflexion (mais beaucoup ne réfléchissent pas); par l'expérience des autres (on en profite rarement); en sorte que la perspective d'une fin possible reste une représentation sèche et sans efficacité l.
- 3° Une troisième cause est la suggestion, qu'elle vienne des autres ou de nous-même.
Le premier cas est le plus fréquent. Pour réussir, la suggestion suppose un caractère plastique et quelque puissance d'imagination. Le procédé d'action est simple; c'est la répétition. Il n'y a guère de sentiment — amour ou jalousie, crainte ou aversion ou tout autre — qu'on ne puisse avec un peu de patience suggérer à un esprit faible. A des gens doués d'un très modeste talent, on peut inculquer l'illusion d'ui profond amour pour les arts, les sciences, les lettres, qu'ils ne ressentent pas réellement; par suite la croyance en une supériorité qu'ils n'ont pas et que les mécomptes de la vie ne parviennent pas toujours à dissiper.
L'illusion produite par auto-suggestion est volon-
1. L'illusion et la persévérance, plus fréquente pour l'avenir, se produit quelquefois pour le passé. Quelque aventure ou événement sentimental donne sa couleur à une période de notre vie dont il n'a été qu'une minime fraction; par une illusion rétrospective, l'épisodique devient le principal. Je connais une personne qui, ayant subi dans un asile une opération dangereuse et dont les suites furent longues, a conservé de ce temps « un souvenir délicieux ». Je ne peux l'attribuer qu'aux charmes de la compagnie qui l'entourait; car ceux qui l'ont suivie durant ces longues semaines déclarent qu'alors tout se passa autrement et que le présent réel ne ressemblait pas au passé imaginé.
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taire ou demi-volontaire. Parfois, l'homme réussit à se persuader qu'il aime des gens et des choses, qu'il s'amuse, qu'il s'intéresse à diverses questions. S'il se connaissait mieux, il avouerait que tout cela lui est presque indifférent. Par contre, l'affectation d'indifférence n'est souvent que l'illusion née d'un dépit inconscient.
Je n'insiste pas sur des faits si connus. Le plus souvent, les illusions dont la suggestion est la cause sont artificielles et instables.
Faut-il comprendre dans ce. groupe les illusions émotionnelles ressenties par beaucoup d'acleurs? Sentent-ils réellement ou n'ont-ils que l'illusion de sentir? La question a été souvent discutée et quelques auteurs semblent avoir compté d'avance sur une réponse unique et uniforme : A tort, car chacun joue selon son tempérament1. Pour ceux qui sentent vivement, il me paraît inexact de taxer d'illusion un état qui, si court qu'il soit, est — tant qu'il dure — la réalité elle-même. Ensuite, éliminons les acteurs complètement maîtres d'eux-mêmes. Resteraient les cas moyens; mais étant produits volontairement et artificiellement, ils ne sont guère utiles pour notre étude.
4° La cause dernière et profonde des illusions affectives doit être cherchée dans la nature même du sentiment, dans sa constitution intime. La conscience ne peut jamais connaître le phénomène effectif dans sa totalité, parce qu'une partie des facteurs qui le composent échappent à son observation directe. Ces
1. Binet, « Sur le paradoxe du comédien », W. James, Psych., t. II, p. 446, sq., d'après Archer qui a publié sur ce sujet une enquête où les réponses des acteurs sont peu concordantes.
facteurs sont : les uns conscients avec des degrés dans la clarté et l'intensité, d'autres subconscients, d'autres inconscients : les plus obscurs ne sont pas les moins influents.
Le territoire qui s'étend au delà de la conscience claire est difficile à décrire, parce que sur les états subconscients et surtout sur les états inconscients (physiologiques) l'introspection n'a pas de prise.
On a distingué d'abord, à la limite, une conscience « marginale » qui est la portion non « localisée » de la conscience actuelle et répond au minimum d'attention.
Puis, en s'éloignant de la lumière, le subconscient, terme très usité mais équivoque, puisqu'il semble impliquer l'hypothèse gratuite et improbable que les états, qui ne sont plus dans la conscience actuelle, restent encore — malgré leur nature évanescente — conscients à quelque degré. Cette vie subconsciente se révèle, on le sait, dans le somnambulisme, l'hypnose et d'autres circonstances plus rares.
Enfin, plus loin encore, l'inconscient, si l'on peut désigner par ce mot négatif certains processus physiologiques qui ne deviennent conscients que par accident.
Sur la nature dernière du subconscient et de l'inconscient, on a le choix entre deux hypothèses. J'avoue pour ma part que l'interprétation physiologique, malgré beaucoup de difficultés et de lacunes, me paraît plus acceptable que celle d'une conscience qui vivrait perpétuellement, sans être connue, sauf par exception. Elle est plus simple et ne nous lance pas dans l'inconnaissable \ Au reste il est indifférent
1. La défense la plus récente de cette thèse est celle que A. II. Peirce a soutenue dans Studies in Philosophy and Psychology
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pour notre sujet qu'on adopte Tune ou l'autre. Dans les deux cas, la conclusion reste la même : c'est que dans ces bas-fonds obscurs sommeillent les dispositions latentes, s'amassent les impressions de la vie organique si importantes pour la formation du caractère et pour le ton général de la vie affective. En conséquence, dans nos sentiments, il y a des éléments connus, peu connus, inconnus; leur action et leur efficacité ne sont pas toujours en rapport avec leur clarté. Une antipathie inavouée couve souvent sous l'apparence illusoire d'une sympathie. On peut s'attendre à une mauvaise nouvelle, à un malheur, même en être certain, et avoir pris ses mesures en conséquence : malgré tout, l'événement produit un choc inattendu qui révèle au fond de nous-même la survivance d'une disposition latente à l'espoir. Le lecteur trouvera dans son expérience beaucoup de faits semblables qui démontrent que la connaissance
(Boston, 1906). II paraît disposé à ramener les processus subconscients au mécanisme de l'inhibition tel qu'il est admis dans la physiologie nerveuse. — Sur la valeur de l'activité subconsciente, on trouve deux opinions extrêmes. Les uns inclinent à la magnifier : elle est la source des guérisons miraculeuses, des révélations supérieures, de l'inspiration créatrice (Myers), des hautes aspirations religieuses (James). Les autres penchent vers une interprétation péjorative : notamment B. Sidis, Psychology of Suggestion a research into subconscious Nature of Man, 1898, New-York, qui fait du moi subconscient un portrait peu flatté : « Il est stupide sans critique, extrêmement crédule, dénué de moralité, essentiel, brutal, et son seul mécanisme mental est celui de la brute, l'association par contiguïté » (p. 293 et suiv.). Les deux opinions ne sont pas inconciliables, puisque ces avantages et ces défauts font partie de notre nature et sont inégalement répartis entre les hommes. D'ailleurs nous n'avons pas à traiter cet épineux problème qui a suscité des volumes; l'influence de l'activité subconsciente sur les illusions, constatée comme fait nous suffit.
de nos sentiments est toujours partielle, par conséquent toujours sujette à erreur.
Cette remarque peut être généralisée et ce fait incontestable — de quelque façon qu'on l'explique — qu'il y a en nous une vie souterraine qui n'apparaît qu'en passant et jamais en totalité, est d'une portée très haute : c'est que la connaissance de nous-mêmes (le yvwOt gs-vutov) n'est pas seulement difficile, mais impossible. Pour en expliquer la difficuté, on a allégué des raisons morales (influence des passions, faiblesse de la volonté); des raisons intellectuelles (insuffisance du jugement, pauvreté des facultés logiques, irréflexion). Tout cela est remédiable. Ce qui ne l'est pas c'est l'incapacité absolue de connaître notre individualité intégralement et d'en être certain. Ce précepte se heurte donc contre une impossibilité psychologique et finalement physiologique. Son idéal est inattingible et ne peut être qu'une approximation.
Les illusions affectives sont-elles utiles? On peut trouver la question étrange et répondre d'emblée que l'erreur est toujours nuisible. Cette réponse serait précipitée. On oublie que, dans la vie des sentiments, la logique rationnelle ne règne pas seule, et que son grand régulateur est la finalité. L'erreur est une non-adaptation et, comme telle, est ordinairement nuisible; la plupart des illusions affectives sont un mal pour l'individu. Mais, suivant la remarque de Tarde, « il y a des erreurs nécessaires parce que,
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en fait d'inventions nécessaires, il n'y a pas que des vérités ». Or, l'expérience montre que certaines illusions du sentiment sont utiles et la réflexion explique leur utilité.
Laissons les illusions instables, éphémères, moins probantes que celles qui ont quelque durée. L'illusion d'une estime exagérée de soi-même chez la majorité des hommes est un fait banal, et la croyance en leur valeur personnelle est parfois d'une extravagance ridicule. Cette tendance à se grandir est de tous les âges : elle apparaît chez l'enfant dès que l'idée de son moi se forme dans sa conscience; elle est au moins aussi grande dans la jeunesse, et ne rétrograde pas avec la maturité. «. Tout organisme vivant, remarque Sully, lutte ou agit comme s'il luttait avec conscience pour conserver sa vie et promouvoir son bien-être. Les actions des plantes sont clairement en rapport avec les besoins de la prospérité d'abord de l'individu, ensuite de l'espèce. Les mouvements des animaux inférieurs ont le même but. Ainsi, dans l'hypothèse que l'homme est sorti des formes inférieures par une évolution lente, il est clair que cet instinct à s'étendre doit être le plus profond et le plus indéracinable élément de sa nature et c'est cet instinct qui est au fond du sentiment rudimentaire de l'estime de nous-même1 ». A titre de contre-épreuve, remarquons les désavantages de l'humilité vraie et delà timidité pour la lutte. Voilà donc une illusion fréquente et multiforme dont l'utilité biologique est évidente.
Il y a d'autres illusions qui, quoique personnelles
1 Ouvrage cité, p. 320.
au sens restreint où nous les étudions, sont si répandues qu'elles ressemblent à des idola tribus. Elles se résument en une formule unique : les croyances consolantes fournies par les religions, la morale et même la médecine. Inutile de les énumérer. J'en signale une en particulier : sans parler de l'immortalité de lame, la foi en une immortalité posthume dans la mémoire des hommes et le lointain des âges, acquise par les actes ou par les créations intellectuelles, est une illusion affective; car, outre que beaucoup se promettent une immortalité qu'ils n'auront pas, les favorisés n'en pourront jouir puisqu'ils seront morts. Ne voulant produire que des faits nets, incontestables, j'en omets d'autres qu'on a cités quelquefois; l'illusion de l'amour d'après la thèse de Schopenhauer, — elle est trop métaphysique; l'illusion du libre arbitre comme utile à certains stades de la moralité, — son caractère illusoire est contesté et d'ailleurs elle n'est pas rigoureusement de nature affective.
Supprimez ces illusions dans la vie de l'homme et dans celle de l'humanité et une bonne part de ce qu'il y a de grand dans l'histoire disparaît. On ne peut nier leur puissance d'action. Sans doute le grand n'est pas toujours l'utile immédiat; mais la logique n'est pas l'histoire et nous ne sommes pas arrivés au présent par les routes les plus courtes et les plus aisées.
Cette utilité se présente sous un autre aspect. J. de Gaultier a désigné sous le nom de « Bovarysme » le pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est, et dans le livre qui porte ce titre, il a étudié le fait dans sa généralité. Notre groupe
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d'illusions affectives est un cas particulier de cette conception chimérique de soi-même auquel on peut appliquer les considérations philosophiques de l'auteur. L'existence phénoménale apparaît comme une chose en mouvement ; devenir autre est la loi de la vie. Or, dans Tétre conscient cette loi se transforme en une représentation et devient la nécessité de se concevoir autre pour vivre et progresser. Le « bovarysme » est donc dans son essence un appareil de mouvement. Son mode le plus favorable consiste pour un être à se concevoir autre qu'il n'est dans la mesure où cette conception nouvelle est assez proche de l'ancienne pour pouvoir s'y ajouter. La possibilité de varier, c'est-à-dire pour un être conscient, de se concevoir autre avec, efficacité, est d'autant plus étendu que cet être a varié avec plus de continuité depuis ses origines.
En termes plus strictement psychologiques, la représentation illusoire, si elle est vive, tend en raison de son intensité à se réaliser, par conséquent à nous faire autre — utilement ou non — sans réussir toujours; et c'est aussi pourquoi des illusions tendent à se perpétuer et à apparaître comme une croyance commune permanente.
En résumé, le jugement erroné sur nos propres sentiments provient soit d'un déficit, soit d'un excès.
Le déficit existe dans la majorité et peut-être dans la totalité des cas. Il résulte de notre ignorance ou imparfaite connaissance des facteurs subconscients.
L'excès est l'œuvre du travail de notre imagination. Nous en avons noté beaucoup de cas; par
exemple l'homme qui se donne l'illusion de s'amuser. On ajoute à la réalité, jusqu'au point de la faire autre. C'est la cause principale de cette transformation, utile ou nuisible, qui a été indiquée ci-dessus.