‹ Problèmes de psychologie affectiveChapitre 26 sur 30 · Angell, Psychology, p · texte numérisé non relu

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En définitive, ce problème, intéressant peut-être pour le moraliste et le philosophe, me paraît oiseux et sans valeur pour nous. Même admise sans réserve et supposée sans exception, l'antériorité de la douleur n'a aucun rapport avec cette question : Le plaisir est-il la marque de la vie normale? Ou bien, elle aboutirait à cette conclusion étrange que l'état naturel, ordinaire, positif de la vie chez les êtres sentants est pathologique.

Quoique la nature du plaisir normal soit l'unique objet de cette courte étude et qu'à ce titre les formes anormales et morbides en sont exclues, qu'on me permette quelques remarques sur une manifestation de la vie affective souvent critiquée par les moralistes, mais très négligée par les psychologues, c'est le plaisir-passion. Je dois avouer avec confusion que dans un essai spécial sur les passions, je l'ai complètement oubliée. Elle est très fréquente, très connue quant à ses apparences, beaucoup moins dans sa constitution intime et son mécanisme psychologique qui est particulier.

Posons d'abord clairement la question.

A l'origine, le plaisir est un effet. Il signifie que certaines tendances positives ou négatives ont atteint instinctivement leur but, sont satisfaites.

Plus tard, il devient une cause d'action. Instruits par l'expérience l'homme et même les animaux le recherchent parce qu'il est une augmentation de leur bien-être ; ils se placent dans les conditions propres à éveiller ou renforcer des appétits, des désirs,, c'est-

à-dire à évoquer le plaisir. Le procédé est le même pour le gourmet, le libertin, l'esthète, le mystique, etc.

Toutefois ceci n'est pas une passion, car toute passion est constituée par une tendance obsédante, durable, fixée sur un objet. Ces caractères se rencontrent dans la passion du plaisir. Elle consiste dans la recherche incessante d'impressions agréables, sans cesse renouvelées. Son idéal est la possession du plaisir. Mais elle diffère des autres passions de deux manières.

1° Toute passion a un but qu'elle poursuit obstinément; le plaisir est le couronnement du but atteint; mais la route à suivre n'est pas toujours agréable. Ni l'amour avec ses incertitudes et ses accès de jalousie, ni l'ambition avec la lutte contre les rivaux, ni la soif de l'or qui exige des efforts incessants; en un mot, aucune grande passion ne se satisfait sans mécomptes. Il faut conquérir et maintenir sa conquête. Tout balancé, on peut se demander si l'histoire d'une passion quelconque qui possède fortement l'individu, n'est pas faite de douleurs plus que de plaisirs.

Pour celle qui nous occupe, le plaisir en lui-même et pour lui-même est le but unique; tout le reste n'est que moyen. L'orgie, l'amour, le jeu, les voyages et même la délectation esthétique ou religieuse : tout cela est essayé tour à tour et abandonné dès que les profits ne dépassent pas les pertes.

2° La poursuite obstinée et exclusive du plaisir nécessite une inversion dans le mécanisme psychologique. Pour les autres passions, le point de départ est dans une tendance qui, rapidement ou lentement,

accapare la vie de l'individu. Pour elle au contraire, le point de départ est dans une représentation de plaisirs éprouvés ou imaginés qui travaille à renforcer la tendance correspondante. Dans un cas l'activité se propage de bas en haut, dans l'autre de haut en bas, du cerveau aux fonctions organiques. Mais l'artifice est presque toujours inférieur à la nature. Les tendances ainsi provoquées s'épuisent vite. Excitées Tune après l'autre et devenant impuissantes, elles font l'homme blasé en qui les désirs ne peuvent être éveillés, par des causes externes ou internes, sensations ou représentations, parce qu'elles sont sans ressort. C'est que la passion du plaisir est bâtie sur des effets plutôt que sur des causes, faite non de phénomènes, mais d'épiphénomènes. Aussi les moralistes, en critiquant cette forme de l'hédonisme, n'ont pas eu de peine à en montrer la fragilité : c'est une passion-mirage l.

Elle est quelquefois une réaction contre le milieu et les événements, un remède voulu qui réussit comme il peut. Gela se voit chez les individus et mieux encore dans les foules. L'histoire nous apprend qu'à toutes les époques, les grandes épidémies, les calamités générales suscitent un état d'éréthisme qui se satisfait par la passion du plaisir ; il se forme des sociétés de viveurs. De même de nos jours dans les expéditions lointaines, les grands travaux en pays malsain (l'isthme de Panama) où la mort frappe rapidement et sans pitié; la frénésie du jeu, de

1. Il ne s'agit que de la forme passionnée de la vie de plaisir, non des formes mitigées : le dilettante, l'épicurien au sens courant du mot.

l'amour, de l'alcool est cherchée non pour elle-même, mais comme moyen de s'étourdir.

Il serait hors de propos de discuter les théories sur la cause dernière du plaisir. Elles sont peu variées, Actuellement, elles me paraissent réductibles à deux. L'une l'attribue à un surplus d'énergie vitale; l'autre à l'activité libre ou non entravée des tendances. D'ailleurs, l'une ne paraît pas exclusive de l'autre.

La première est équivoque1. S'agit-il d'un surplus d'énergie accumulée, statique, ou dépensée, dynamique? Les plaisirs sont-ils, suivant les cas, l'effet de l'une ou de l'autre? C'est soutenable. Les plaisirs de repos, de réparation, dépendraient du surplus statique; les plaisirs d'activité dépendraient du surplus dynamique. — A mon avis, cette explication a le défaut d'être partielle et de reposer sur une base peu stable. D'abord, le plaisir qui, croissant en intensité devient douleur (c'est-à-dire en termes plus exacts suscite des conditions nouvelles dans notre sensibilité), se traduit souvent par des mouvements dont la fréquence et la violence n'indiquent pas une pénurie d'énergie. De plus, c'est une évaluation, la quantité d'énergie étant traitée comme une valeur variable en degrés dont l'appréciation est assez vague.

L'autre explication s'appuie sur un jugement de fait, ce qui, par nature est moins précaire qu'un

1. Pour un exposé complet, voir Rutgers Marshall : Pain, Pleasure and Aeslhelics. London, 1894.

jugement de valeur. La tendance qui a libre carrière, crée le plaisir. Gela signifie que les dispositions innées ou acquises, — étoffe dont la vie affective est faite, — sont des coordinations spéciales, adaptées à un but, analogues à ce que les biologistes appellent un appareil, une fonction. Les circonstances peuvent favoriser l'essor d'une tendance, directement par Tapport d'une énergie suffisante ou surabondante, indirectement par l'absence de tendances antagonistes qui l'empêchent ou l'entravent.

On a observé chez des malades (déments précoces ou séniles, paralytiques généraux) un état de « béatitude » que, s'il ne peut être qualifié plaisir est néanmoins agréable dans son ton général et se traduit par un optimisme inébranlable1. Cependant, on constate la faiblesse de la tension sanguine et du pouls, le ralentissement de la nutrition, des fonctions intellectuelles, sensitives, motrices : symptômes très différents de ceux de la joie. Cette contradiction est difficile à expliquer à moins d'admettre que « cette torpeur agréable, analogue à la somnolence » est due à l'absence de tout effort, de toute attention, de toute action inhibitoire : c'est un plaisir de repos, effet de la placidité des tendances qui sont peu exigeantes.

Ceci, on le voit, n'est nullement en désaccord avec la théorie de la distribution variable de l'énergie. Seulement le problème est posé sous une autre forme, considéré sous un autre aspect et l'explication, ramenée aux conditions fondamentales et premières de la vie affective, paraît plus générale.

1. Dr Mignard, La Joie passive, etc., dans Journal de Psychologie normale et pathologique, mars-avril 1909, et Paris (F. Alcan), 1910.

Ribot. — Problèmes. 9

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