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CHAPITRE PREMIER

l'histoire des religions et les problèmes [ de la destinée humaiise.

l L'histoire des religions est, d'un commun aveu, l'un des sujets les plus dignes d'attirer l'attention des esprits éclairés et sérieux. La variété des croyances des différents peuples, la diversité de leurs rites et de leurs usages, la littérature, souvent étrange, quelquefois sublime , qui a été le produit et l'expression des idées religieuses de certaines nations, constituent évidemment, au simple point de vue de l'érudition et de la science, une des faces les plus remarquables et les plus intéressantes de l'histoire de l'humanité.

Néanmoins ce motif de curiosité n'est que secondaire, et l'histoire des religions mérite , par des raisons plus sérieuses, d'être l'objet des préoccupations de ceux qui réfléchissent et qui veulent s'instruire. Toute cette histoire en effet roule sur des questions très graves , très

élevées , et dont l'importance pratique est très grande.

11 n'est pas une religion qui ne prétende donner dans une certaine mesure la solution du problème de notre destinée. 11 n'en est pas une qui ne mette ses adhérents dans la continuelle présence d'un monde invisible et réel, et ne les assure que c'est là seulement, et non dans le monde visible et expérimental, que se trouvent placées, sous la forme d'êtres protecteurs ou redoutables, les conditions principales de leur sort heureux ou malheureux, soit dans cette vie, soit après la mort.

Il existe donc , entre la vérité des diverses religions et la destinée de l'homme, un lien extrêmement étroit. Tout est changé dans les craintes et les espérances futures, tout doit être changé pratiquement dans la vie humaine, suivant que l'enseignement commun de toutes les religions, ou l'enseignement spécial de chacune d'elles, se trouve bien ou mal fondé.

D'un autre côté l'histoire des religions , celle de leur origine et de leur développement , la comparaison qui peut être établie entre elles, est étroitement liée à la question de leur vérité.

Ce n'est donc pas avec une vaine curiosité , c'est avec le sentiment de la souveraine importance des questions soulevées, c'est avec un désir sincère de connaître ou de conserver la vérité, que cette histoire doit être étudiée. Si celui qui entreprend ce travail est dans le doute , s'il cherche la vérité sans avoir encore pu l'atteindre , cette histoire peut lui donner la solution qu'il poursuit avec anxiété. S'il est croyant, au contraire, il doit trouver dans cette étude, faite avec l'attention et les dispositions convenables , la confirmation de sa foi , la vérité souveraine du christianisme étant rehaussée par son contraste avec les erreurs religieuses; mais il peut aussi, si cette étude est mal dirigée , rencontrer sur sa route des objec-

tions capables d'ébranler sa croyance. II est surtout en danger s'il entreprend ce voyage à travers les religions de l'univers sans guide , et plus encore s'il se fie à des guides engagés eux-mêmes dans l'erreur.

Cette idée de la haute importance des questions que nous allons traiter ne doit pas nuire à la parfaite impartialité de notre étude. On s'imagine souvent de nos jours que l'impartialité suppose l'indifférence pour l'objet cherché. Rien n'est plus faux; c'est au contraire lorsqu'on attache le plus haut prix à la vérité , lorsqu'on est le plus profondément pénétré des dangers de l'erreur, que Ton est porté à observer les faits avec le plus d'attention , et à suivre avec le plus de scrupule les méthodes destinées à nous garantir de toute illusion. Aussi il me semble que la meilleure préparation que nous puissions apporter à cette étude consiste à bien examiner quelle est la nature du grand problème que les religions ont la prétention de résoudre , quel est le besoin de l'âme qu'elles veulent satisfaire et par quels moyens elles espèrent y parvenir. Ces considérations , en même temps qu'elles nous feront mieux comprendre l'importance du sujet, nous éclaireront dans notre route, et nous permettront de mieux poser les questions dont l'histoire devra nous donner la solution.

L'homme est placé sur cette terre au milieu d'un assemblage immense d'êtres vivants ou privés de vie , de phénomènes perceptibles pour les sens extérieurs ou sensibles seulement à la conscience. L'ensemble de ces êtres et de ces phénomènes , que nous pouvons voir, toucher ou sentir intérieurement, forme ce que nous pouvons ap-

peler le monde expérimental. Ce monde nous enveloppe de toutes parts ; nous sommes dans son sein au moment où la raison s^éveille en nous; nous y demeurons tant que le souflQe de la vie nous anime. Il est pour nous une source abondante de jouissances, une source plus abondante encore de souffrances et de peines. Nous entourant de tous côtés, il se présente comme un objet perpétuel à notre curiosité ; notre science en explore les secrets, notre industrie s'empare des forces qu'il contient et les tourne à notre usage. Mais ce monde expérimental, si grand, si vaste qu'il soit, est-il le seul et unique monde? Se suffit-il à lui-même et nous suffit-il? Pouvonsnous y vivre tranquilles, sans regarder au delà, sans que notre nature même nous force à chercher des réalités invisibles qui dépassent notre expérience ?

Si la réponse à ces questions était affirmative , si vraiment l'homme pouvait se tenir renfermé dans les limites du visible, s'il trouvait dans ce monde expérimental tout ce qui lui est nécessaire, la religion n'aurait jamais existé, jamais le regard des mortels ne se serait levé vers le ciel pour y chercher Dieu, jamais on n'aurait élevé de temples ni d'autels. Et s'il devait arriver un temps où, par suite des progrès de la science, l'univers visible, mieux connu et plus complètement soumis à la puissance de l'homme, deviendrait pour lui ujie demeure de félicité où tous ses instincts intellectuels et moraux, tous les besoins de son esprit et de son cœur seraient satisfaits, il est à croire que cette époque de béatitude terrestre sonnerait le glas de tous les cultes, que les temples se fermeraient et que la religion disparaîtrait de la face de la terre. Mais ce danger n'est pas à craindre, ou, si l'on veut, ce bonheur n'est pas à espérer. Le jour où l'humanité serait si contente de son sort terrestre

qu'elle ne chercherait rien d'autre, le jour où la raison et le cœur de Thomme trouveraient dans le monde visible et sensible leur pleine satisfaction, cejour ne luira jamais sur notre globe. L'attendre, c'est s'attacher à la plus creuse des chimères, à la plus irréalisable des utopies. Il est en effet quatre éléments essentiels de la destinée humaine qui ne se trouvent pas et ne se trouveront jamais dans le monde expérimental, et qui constituent et constitueront toujours un vide profond , un desideratum immense que la science positive est impuissante à combler. Le monde visible ne contient en lui-même ni V origine y ni la /î», ni la loi, ni V idéal de la vie humaine.

L'origine d'abord échappe à l'expérience. Nous, naissons sans savoir d'où nous venons. Notre raison s'éveille sans pouvoir dire si elle sort d'un sommeil antérieur, ou si elle entre pour la première fois en possession de l'existence. C'est vainement, en effet, que nous chercherions dans la loi mystérieuse de l'hérédité qui nous rattache aux générations qui nous ont précédé l'explication de la production de notre être. Cette loi ne pourrait expliquer, si tant est qu'elle le puisse, que l'origine de la partie visible de nous-même. Mais le principe vivant, le principe pensant, la personne, d'où vient-elle? Sort-elle de la matière au moment où l'être organique commence d'exister? Est-elle une émanation de l'âme et de la vie des parents? Vient-elle directement de Dieu? La philosophie par des arguments rationnels peut traiter ces questions; peut-être peut-elle les résoudre, mais l'expérience pure ne saurait y répondre et^e montre absolument impuissante. L'être qui s'éveille à la vie et à la pensée ne sait pas comment il est entré dans le monde , il ne sait d'où il vient. Arriverait-on d'ailleurs à connaître l'ori-

gine de l'individu vivant, la même question se poserait pour Tespèce. EUe se poserait encore , supposé qu'elle fût résolue pour l'espèce, pour l'univers entier. D'où vient l'univers? D'où viennent les premiers atomes, les éléments de cette nébuleuse primordiale qui, selon les hypothèses de la science moderne , a dû engendrer les mondes? Sur cette question l'expérience est muette. Le monde expérimental ne contient pas et ne manifeste pas sa propre origine, et par conséquent il ne nous dit pas d'où nous venons.

Peut-être pourrait-on se consoler de cette ignorance , si elle n'était accompagnée d'une autre ignorance tout autrement inquiétante par ses conséquences , tout autrement accablante pour le cœur et la raison : celle de notre fin. Ici, de théorique, le problème devient pratique. Sortis on ne sait d'où , si nous nous en fions à la seule expérience , nous marchons tous vers un abîme dont la nature et la profondeur nous sont parfaitement inconnus. Notre vie doit finir; de toutes les vérités expérimentales, c'est la plus certaine. Nous marchons tous dans cette route de toute la terre dont parlait David mourant : ego ingredior viam universœ ierrœ (1). Cette route conduit à un terme connu : au terme de la mort. Arrivés à ce terme , la partie visible de nous-même se dissout et se réduit en poussière ; mais que devient la partie invisible ? Que devient cette pensée si rapide et si changeante dont les actes se multipliaient sans un instant de repos? Que devient cette flamme vîvace de l'intelligence qui éclairait à la fois l'intérieur et les alentours de notre être ? Que devient cet océan de sensations, de sentiments et d'affections? Que devient ce foyer brûlant du cœur qui

(1) III Reg.,ii, 2.

PROBLÈME DE Uk DESTINÉE HUMAINE.

rayonnait avec tant d'éclat au dehors, et au dedans était une source perpétuelle de vives joies et de cruelles souffrances? L'expérience, sur ce point encore, doit reconnaître son impuissance. C'est vainement qu'elle interroge le cadavre , le corps inerte ne lui dit rien sur l'âme qui rhabitait. C'est vainement qu'elle chercherait à rappeler rame dans ce corps; celui qui a passé dans la route de la mort n'en revient pas. C'est vainement qu'elle chercherait à évoquer l'âme qui a quitté sa demeure terrestre. L'âme , si elle existe encore, est sourde à ses appels.C'est plus vainement encore que la science humaine tirerait de sou ignorance et de son impuissance la conclusion que l'âme a péri avec le corps. Pourquoi l'âme ne subsisterait-elle pas , tout en étant assez subtile pour échapper aux instruments dont notre expérience dispose? Dire qu'elle n'existe pas parce qu'on ne peut ni la voir, ni la toucher, c'est trancher témérairement la question de sa spiritualité. L'âme spirituelle, à laquelle croit une si grande partie, sinon la majorité de l'humanité, échappe par sa nature même aux méthodes de perception et de mesure qui s'appliquent aux corps.

Aux yeux de l'expérience , après la mort , c'est le silence, le grand et éternel silence; c'est bien souvent l'oubli. Mais le silence et l'oubli ne sont pas l'anéantissement. Combien n'y a-t-il pas de ces forces physiques, moins subtiles que l'âme, qui semblaient dormir inconnues dans le silence ou l'oubli, jusqu'à ce que l'homme eût su les éveiller? Cette puissance .électrique qui produit tant de merveilles, n'existait-elle pas déjà dans tous les corps avant que Galvani et Volta eussent commencé à arracher ce secret à la nature? Le silence n'est donc pas le néant, et la grande question d'Hamlet : mourir, c'est dormir, mais n'est-ce pas rêver? est l'exprès-

sion du bon sens lui-même. Malgré les' négations arbitraires du matérialisme , elle renaît toujours vivace et tourmente quiconque sait, ou plutôt quiconque ose réfléchir sur le mystère de la mort.

Voulez-vous entendre cette pensée si vulgaire , mais si frappante, exprimée poétiquement dans un vieux chant religieux de Tlnde? Écoutez cette parabole :

« Un sage des anciens temps offrait aux dieux des sacrifices. Son fils Nachiketas, voyant les offrandes préparées, dit à son père : « Ces offrandes ne suffisent pas ; il faut une autre victime : c'est moi que vous devez offrir; à quel dieu m'offrirez- vous? »

Il répéta trois fois cette demande. A la fin, le père, qui était resté silencieux, répondit avec colère : Je t'offre au dieu de la mort.

Nachiketas partit pour la demeure du dieu de la mort. Averti par une voix céleste, il entra dans la maison de cet être mystérieux et y resta trois jours, sans aucune nourriture.

Au bout de trois jours, il se montra à son terrible hôte, qui lui demanda s'il avait été bien reçu dans sa maison. Sur la réponse qu'il n'avait pris aucune nourriture, le dieu lui dit :

Eh bien ! puisque tu as été trois jours chez moi sans être accueilli avec les honneurs dus à un hôte , je te dois une réparation. Demande-moi trois faveurs.

Nachiketas demanda d'abord de pouvoir retourner vers son père, de se réconcilier avec lui ; ce qui lui fut accordé.

En second lieu, il demanda que ses bonnes œuvres lui obtinssent une récompense durable; le dieu le lui accorda encore.

Gomme troisième et dernière demande, il dit au dieu :

Quand les hommes sont arrivés au terme de leur vie et qu'ils sortent de Texistence terrestre , vivent-ils encore?

Cette question , reprit le dieu , est profonde et obscure ; y répondre est une tâche trop difficile ; les hommes et les dieux sont impuissants à donner la solution. Je t'en prie , jeune homme , demande-moi une autre faveur.

Nachiketas sans se troubler répondit : C'est précisément cette" faveur que je demande. Qui peut mieux que loi me répondre? Aucun bien ne saurait être comparé à la connaissance de ce secret.

Mon fils, réprit le dieu, demande-moi tout ce que ton cœur peut désirer : une famille nombreuse, des fils dont la vie se prolongera, des troupeaux, de Tor. Choisis un vaste domaine. Demande-moi une longue vie. Cherche ce que la terre ne produit pas, Tanjour d'une fiancée céleste, toutes les joies qui sont le partage des dieux. Mais cesse de porter tes regards ambitieux sur ce qui suit la mort.

Nachiketas reprit : La force de l'homme n'est que faiblesse. Les excès de la joie détruisent ses organes. Notre plus longue vie est comme la trame du tisserand. La richesse ne saurait nous satisfaire. Devant ta face, ô dieu terrible, le plaisir s'évanouit : notre vie ne dépend que de ta grâce. Encore une fois, réponds-moi, de toutes les faveurs je te demande la plus grande.

A cette réponse , le dieu , saisi d'admiration , lui dit :

Il y a deux choses dans ce monde : les plaisirs vains

et passagers et les vrais biens. Puisque tu estimes les

vrais biens à leur valeur, tu es digne de connaître le

secret de l'avenir.

Le dieu lui explique alors , selon la philosophie de

rinde , les châtiments du vice et la délivrance qui s'obtient par la vertu et consiste à se perdre dans TÊtre infini (1).

Nous n'avons pas pour le moment à nous occuper de cette réponse, mais la question : L'homme vit-il après la mort? reste toujours devant nos yeux. Comme Nachiketas, nous attendons l'arrêt fatal et inconnu de notre destinée. Gomme lui, si nous sommes raisonnables et prudents, nous jugerons que la connaissance de ce grand secret vaut plus que toutes les richesses. Comme lui enfin, malgré les dédains du. positivisme et les négations vaines du matérialisme, nous reconnaîtrons que le monde expérimental et la vie terrestre sont complètement insuffisants pour rendre raison de notre destinée, et nous checherons, si nous le pouvons, ime autre lumière.

Ignorant d'où nous venons et où nous allons, sans renseignements certains provenant de l'expérience sur notre point de départ et notre terme, traversant rapidement cette courte vie comme l'oiseau qui entre par une fenêtre d'une salle pour sortir par la fenêtre opposée, savons-nous au moins notre route? Avons-nous une lumière pour nous guider ?

Oui, nous en avons une : celle de la conscience. Par une étrange contradiction qui est elle-même un signe de l'insufQsance du monde expérimental, dans ce voyage de la vie dont le terme nous est inconnu, une voie nous est tracée. Semblables à des barrières , des préceptes

(1) Muir, Sanscrit Text, tome V, p. 329, donne une paraphrase en vers anglais de ce récit extrait du traité philosophique nommé Katha Upanishad.

La traduction exacte en anglais de ce traité se trouve dans la /?»blioiheca indica, t. XV, p. 99.

inflexibles se manifestent à notre intelligence : — Ne fais pas cela , cela est mal. — Ne va pas de tel côté , cela est défendu. — Accomplis telle action, c'est ton devoir. — Ces avertissements intérieurs appartiennent, nous devons en convenir, au monde de Texpérience, car nous les sentons en nous-même ; ce sont des faits ; tout homme a une conscience; tout homme sent Fobligation qui pèse sur lui ; tout homme sait quand il fait bien ou quand il fait mal. Mais si l'avertissement même de la conscience, en tant qu'il retentit en nous, est un phénomène du monde expérimental, l'origine de cet avertissement est ailleurs. Nous entendons une voix, mais nous ne savons pas qui nous parle. On pourrait appliquer à la conscience ces mystérieuses paroles de l'Évangile : « L'esprit souffle où il veut ; vous entendez sa voix, mais vous ne savez ni d'où il vient, ni où il va... » Cette obligation que nous sentons, d'où vientelle, qui nous Timpose? Cette loi que nous entendons, qui la promulgue, qui la proclame dans nos âmes? Nous l'ignorons; ici encore nous sentons la limite de l'expérience pure et le besoin d'une lumière plus haute. Cette loi de la conscience a d'ailleurs le caractère de toutes les lois : non seulement elle ordonne , mais elle menace. Le châtiment doit tôt ou tard suivre le crime; le remords est toujours mêlé de crainte.

Or maintenant, est-ce dans le monde visible et expérimental que se trouve le pouvoir qui doit exécuter les arrêts de la conscience? On l'a cru chez certains peuples anciens. Nous voyons dans la Perse le rôle de témoin et déjuge attribué au soleil. C'est Mithra, le soleil avec ses mille yeux, qui, contemplant tout ce qui se passe dans l'univers, voit les actes des coupables et prépare leur châtiment. Pour les Aryas de l'Inde, c'est le ciel qui

enveloppe Tunivers, c'est Varuna qui voit tout et qui retient le pécheur dans ses mystérieux filets. Mais pour trouver ainsi le juge et le vengeur que la conscience annonce dans le monde visible, il faut déjà que ce monde soit transformé par la mythologie ou surnaturalisé par ridée religieuse. Réduit à lui-même et à sa vraie nature, il n'est qu'une mécanique physique aveugle et sourde et ne nous montre aucune force qui soit au service de la morale. Le soleil luit et les fléaux tombent sur le juste et sur le pécheur avec une apparente indifférence. Ici encore il faut reconnaître l'insuffisance de l'expérience pure. Le positivisme, en ôtant à la voix de la conscience son autorité et sa sanction , est destructif de l'autorité de la morale. Par là cette doctrine manque à ses promesses même et à ses prétentions. Échouant à tracer à l'homme une ligne de conduite raisonnable, échouant à remplacer la vieille morale par une morale scientifique, cette doctrine cesse d'être ce qu'elle prétendait être avant tout, une doctrine pratique. Cette faiblesse du positivisme a été récemment démontrée en Angleterre d'une manière irréfutable par un livre qui a fait une sensation profonde, celui de Mallock : La vie vaut» elle la peine de vivre ? En France la même démonstration a été faite, avec toute la supériorité de clarté qui appartient à notre langue et à notre pensée nationale, dans l'étude magistrale de M. Garo sur M. Littré.

Mais poursuivons. Non seulement le monde expérimental ne contient ni le principe, ni la fin de la destinée humaine, non seulement il faut chercher en dehors de ce monde l'auteur de la loi qui s'impose à notre conscience, mais il y a une aspiration extrêmement puissante et absolument indestructible de l'âme humaine qui ne trouve pas sa satisfaction quand on veut renfer-

mer Thomme dans la prison de ses destinées terrestres : c'est Taspiration à Tidéal.

Je n'ai pas besoin de définir cette aspiration ; qui ne la comprend? Que ce soit la beauté visible, ou la perfection morale, ou le bonheur dans Taffection, ou les splendeurs de Tart, ou même simplement la paix du cœur, la sécurité de la vie, quel est Thomme qui n'a devant ses yeux un idéal qu'il poursuit? Quel est l'homme aussi à qui l'expérience n'apprend pas assez vite qu'il n'atteindra jamais ce qu'il cherche? Doudan nous décrit gracieusement, dans une de ses lettres, cet idéal sous la forme d'un animal doux et sauvage que l'on aperçoit au milieu des arbres, qui se montre de temps en temps à distance, mais que l'on ne peut jamais atteindre. Nous pourrions le comparer encore à ces visions du désert produites par des phénomènes de lumière, à ces lacs bordés d'arbres verdoyants que le voyageur aperçoit de loin et qui, dès qu'il approche, s'évanouissent et ne laissent plus, à la place dé cette image riante, que la monotonie d'un sable sans fin.

Que l'homme cherche l'idéal, cela est évident; c'est le cri du cœur humain. Que l'idéal cherché et désiré par l'homme ne se trouve pas ici-bas et ne doive jamais s'y trouver, c'est encore ce que prouve la plus universelle des expériences. Que voudrait en eff*et notre cœur? Il voudrait voir réunis dans le même être, objet de ses désirs, la réalité vivante et la perfection absolue. Or, dans ce bas monde, dans cet univers expérimental dont nous cherchons les limites, ces deux attributs sont exclusifs l'un de l'autre. Partout la forme idéale se corrompt au contact d'une matière grossière. Partout la beauté du rêve se déforme quand le réveil de l'âme la met en contact avec la réalité. L'illusion sans cesse re-

naissante, parce qu'elle sort du fond même de la nature humaine, est partout suivie d'un désenchantement plus ou moins grand, plus ou moins complet. Toujours l'homme qui a jeté sur l'avenir des regards de convoitise ambitieuse et d'espérance avide est obligé de se contenter d'un demi-bonheur, d'une demi-perfection, d'une demi-beauté, hélas! souvent aussi d'une demivertu.

Aussi l'aspiration à un monde différent de celui où nous habitons, à un monde où régnerait l'idéal, estelle un des plus indestructibles sentiments de notre cœur, et c'est l'humanité tout entière qui s'écrie par la bouche du poète :

Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère, Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres deux, Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire, Là je retrouverais et l'espoir et l'amour.

Et ce bien idéal que toute âme désire, £t qui n'a pas de nom au terrestre séjour (1).

Ce vide immense, ce desideratum si profond du monde expérimental, étant constaté, nous avons à examiner comment la religion cherche à le remplir. Mais il sera nécessaire auparavant que nous nous demandions s'il n'y a pas dans la nature humaine quelque autre moyen de suppléer à cette insuffisance de la pure expérience.

Il en est un qui mérite toute notre attention. Il est une

(1) Lamartine, Méditations poétiques, première méditation.

science qui a pour but précis la solution de ces grands problèmes que Texpérience ne peut trancher, la découverte de ces régions supérieures auxquelles notre monde se trouve rattaché si étroitement, de ces réalités que notre cœur pressent et que notre raison devine, bien qu'elles échappent à notre observation directe. Cette science, c'est la philosophie. La philosophie, la vraie philosophie, celle qui cherche sincèrement la vérité, celle qui s'attache à la vérité et la conserve quand elle Va trouvée, n'est pas impuissante en présence de ces grands problèmes. En partant des faits d'expérience, en partant de Tordre du monde physique et des lois manifestées par la conscience, la philosophie peut, par un raisonnement solide et sûr, s'élever jusqu'à la solution de ces graves questions. En cherchant Torigine de l'homme et de l'univers, la vraie philosophie aboutit à l'idée d'un Dieu unique, intelligent, souverain, créateur, cause universelle et suprême de tout ce qui existe. En scrutant la destinée de l'homme dans l'avenir, elle arrive à démontrer la nécessité d'une rétribution future et, par conséquent, d'une existence après la mort. Avec moins de certitude, mais avec les plus hautes vraisemblances, elle conclut à une existence immortelle pour ceux qui ont pratiqué la vertu. En étudiant la loi morale et les principes de la conscience, la philosophie démontre que l'Être suprême, celui qu'elle a découvert comme cause de l'univers, est en même temps la loi morale personnifiée, que la conscience n'est que sa voix parlant au cœur de l'homme, et qu'il est le juge et le vengeur dont nous entendons au-dedans de nous-méme les promesses et les menaces. Enfin, c'est dans cet Être suprême, vivant et réel, tout en étant parfait, que la philosophie reconnaît l'idéal que

l'humanité poursuit, la beauté parfaite dont ce monde ne nous montre que des images affaiblies, le pôle de l'attraction vers le bien et le beau qui soulève les âmes des habitants de cette terre.

La vraie philosophie découvre ainsi aux hommes un monde supérieur et invisible : celui de Dieu et de la vie future. Elle nous affirme que le monde expérimental est incomplet par lui-même, et qu'il est rattaché et comme suspendu à ce monde supérieur.

Cette grande et belle philosophie, que Ton appelle ordinairement spiritualisme, par opposition à la doctrine qui réduit tout à la matière, est le dernier et le plus sublime résultat des efforts de l'esprit humain. Peut-être serait-elle mieux désignée par le nom de théisme, car c'est l'idée du Dieu suprême et unique, fondement de. l'ordre, qui en est la doctrine fondamentale.

Loin de nous la pensée de rabaisser les efforts glorieux de la pensée humaine, ni de mettre en doute la valeur de la solide argumentation qui, partant de l'ordre du monde, des idées de la raison et du témoignage de la conscience, s'élève jusqu'à Dieu et à sa justice. Cette théologie naturelle est le préambule logique de la vraie religion; sans elle, il n'est pas possible d'établir sur des bases solides la démonstration de la foi chrétienne; elle est souverainement et éternellement vraie. Mais cette solution philosophique, fondée sur le seul raisonnement, du problème de notre destinée, suffit-elle à l'humanité ? La connaissance qu'elle nous procure est-elle assez complète , est-elle assez pratiquement assurée, est-elle susceptible d'être assez populaire pour servir de guide au genre humain tout entier dans ce voyage de la vie? Remplit-elle d'une manière suffisante le vide que laissent dans notre âme la pe-

lilesse et les limites du monde de Texpérience ? L'histoire répond à cette question. Si en effet on considère la philosophie chez les peuples qui n'ont pas reçu renseignement spiritualiste de la religion chrétienne, ou celui des prophètes d'Israël, on ne trouve que de rares individus qui se soient élevés jusqu'à la notion claire d'un Dieu juste et d'une vie future. En Grèce, Socrate et Platon y sont parvenus; mais à partir d'Aristote, cette notion s'altère et finit piar s'écrouler dans le scepticisme. Chez les autres peuples, dans l'Inde et la Chine, nous trouvons le même spectacle d'impuissance. D'autre part, chez les peuples qui ont reçu l'enseignement chrétien , mais qui s'en sont écartés, la philosophie spiritualiste elle-même a rapidement perdu son crédit et son influence, et n'est plus représentée^ en face du naturar lisme et de l'athéisme, que par des maîtres éminents, mais formant peu de disciples. Il en résulte que si logiquement la doctrine spiritualiste doit être présupposée comme base de toute révélation bien fondée, en pratique cependant, la croyance au spiritualisme n'a existé que très rarement partout où une religioij positive n'est pas venue compléter et fortifier les vérités rationnelles que la philosophie peut démontrer, mais qu'elle découvre difficilement et conserve plus difficilement encore.

Sans énumérer les diverses raisons de cette faiblesse pratique de la philosophie, je m'arrêterai aux deux principales : son défaut d'autorité et l'insuffisance des solutions qu'elle fournit. Résultat du pur raisonnement, • la philosophie est nécessairement . une étude individuelle. Le maître, dans la recherche de la solution

de ces hautes questions, ne peât que diriger l'élève et lui indiquer de quel côté et par quelle méthode il doit chercher la vérité. Il n'a jamais le droit de lui im-

poser ses solutions. Or rhumanité a besoin d'être enseignée. En présence de ces problèmes si graves et si redoutables, la plupart des hommes s'effraient, sentent leur' impuissance, et demandent un guide. Ils demandent donc à la philosophie ce qu'elle est impuissante à leur donner, ce qu'elle est obligée de leur refuser pour rester fidèle à ses propres principes.

Si d'ailleurs elle consentait à s'écarter de cette règle pour le bien des hommes, si elle exposait comme des vérités certaines et nécessaires à admettre les résultats ,de ces études, l'humanité ne serait guère plus avancée. Nulle part, en effet, cette triste et universelle loi de la distance qui existe ici-bas entre la réalité et l'idéal n'apparaît avec plus d'évidence qu'en ce qui concerne la philosophie. Si la philosophie idéale , la philosophie vraie, celle des grands maîtres, celle de Platon dans ses meilleurs passages, celle des philosophes chrétiens, celle de quelques-uns des maîtres modernes, est capable d'enseigner à l'homme sa destinée, il existe, à côté de cette noble science, une fausse philosophie, une philosophie négative et sophistique, qui ne fait qu'égarer les mortels et les dépouiller de leurs espérances. Or, en fait, n'est-ce pas, sur le terrain philosophique, cette voix négative qui parle le plus haut? Ne sont-ce pas les écoles de cette fausse sagesse niant la réalité de l'idéal cherché par le cœur humain, qui font le plus de disciples?

En outre, même chez les meilleurs des maîtres spiritualistes , la philosophie ne donne que des solutions très insuffisantes des problèmes qu'elle soulève. Par delà les questions qu'elle résout , il s'en élève toujours de nouvelles d#nt la solution lui échappe. S'appuyant sur le raisonnement seul, elle ne peut d'ailleurs donner des problèmes qu'elle étudie, que des solutions

abstraites. Elle nous dit ce qui peut être, ce qui doit être ; elle ne saurait nous dire ce qui est. Elle nous dit qu'il faut un Dieu, qu'il faut une vie future, que ce sont des nécessités réclamées par la raison et la conscience. Elle ne nous fait point entendre la voix de Dieu qu'elle déclare nécessaire; elle ne peut que balbutier son nom ; elle nous dit encore moins sur notre destinée ; elle nous laisse dans une incertitude très grande sur la nature des récompenses et des châtiments qui nous attendent; elle nous dit d'une manière générale que le mal sera puni et le bien récompensé, mais elle ne nous éclaire pas sur une question éminemment pratique, celle du pardon et des moyens de réparer nos fautes et d'en éviter les conséquences.

Les philosophes sincères conviennent d'ailleurs de ces imperfections de leur science, et Jouffroy, dans un essai où il annonce le triomphe de la philosophie et la fin des religions , dit qu'il ne peut apporter, au sujet des problèmes que la foi résolvait, ni des solutions complètes ni des solutions incontestables (1).

On comprend donc que l'humanité ait partout et toujours senti le besoin d'un autre secours, d'une voix plus ferme et plus sûre d'elle-même, d'une autorité qui mît fin à ses doutes et lui enseignât, sous cette forme affirmative et dogmatique qui convient à des êtres faibles et incertains par eux-mêmes, ce qu'elle doit penser de son avenir et ce qu'elle doit faire pour parvenir à sa fin et obtenir l'immortalité à laquelle elle aspire.

(1) Jouffroy, Mélanges philosophiques des problèmes de la destinée humaine.

Répondre à ce besoin du cœur humain, c'est le but et la prétention de toutes les religions positives. Voyons comment elles essayent de le réaliser, et ce qu'elles substituent à TinsufTisance de la pure recherche rationnelle.

Le premier caractère commun à toutes les croyances religieuses, c'est l'affirmation commandant la foi. Tandis que la philosophie commence par la recherche et le doute, la religion pose d'abord comme un fait réel et incontestable l'existence de ce monde supérieur qui contient le secret de la destinée de l'homme et l'objet suprême des aspirations de son cœur. L'homme religieux est un croyant ; il adhère à une conviction d'une manière volontairement ferme et exclusive du doute. Sans doute, cette foi est obscure et souvent vacillante; mais cependant elle est une foi, c'est-à-dire l'adhésion à une doctrine considérée comme certainement vraie. Là où une telle croyance n'existe à aucun degré , il ne peut exister qu'une religion de pure forme extérieure , qu'un ensemble de cérémonies sans signification et sans valeur réelle. Que tel soit l'état d'esprit des populations adhérant à certaines religions, qu'il existe même des cultes où la forme est à peu près tout, cela ne fait rien à la question que nous traitons. Ce sont alors des déviations, des dégradations de l'idée religieuse dont nous n'avons pas à nous occuper ; c'est l'essence de la religion, c'est la religion rempUssant sa fonction naturelle et tendant à sa fin que nous voulons définir. La croyance ferme, l'adhésion à une affirmation non contestée, ou plutôt qu'il est coupable de contester, est donc l'élément essentiel des religions.

Le fondement de cette croyance, le motif de cette adhésion est variable. Quelquefois ce fondement consiste dans une tradition dont Forigine se perd dans le passé. Les hommes croient ce que leurs pères croyaient, à cause de la foi de leurs pères ; ils reçoivent et acceptent un enseignement qui leur vient du passé et dont ils ne peuvent connaître la source première. Il est rare cependant que ce fondement purement traditionnel soit absolument isolé. Il est presque toujours accompagné de la croyance à une communication primordiale avec ce monde supérieur, à un enseignement divin primitif dont renseignement traditionnel ne serait que l'écho. Que cette croyance soit bien ou mal fondée , peu importe quant à la nature de la conviction religieuse ; il reste toujours vrai que le croyant s'appuie sur ce qu'il croit être une parole divine.

Dans d'autres cas, la croyance est également traditionnelle, mais la tradition a une origine connue ; elle remonte à un fondateur de religion , à un être supérieur revêtu, selon l'opinion de ses disciples, d'une mission divine et muni d'une autorité infaillible.

Il est enfin un autre motif de conviction qui quelquefois peut être joint aux précédents , mais qui peut aussi en être séparé. C*est la croyance à un surnaturel actuel, soit extérieur, sous la forme de miracles, soit intérieur, sous la forme d'inspirations, de révélations , ou même seulement d'un sentiment mystique qui assurerait ceux qui l'éprouvent de leur communication avec un autre monde.

Nous n'avons pas à entrer pour le moment dans l'analyse et l'appréciation de ces divers motifs de crédibilité; nous remarquons seulement que leur existence prouve que la croyance religieuse n'est pas nécessaire-

ment aveugle, qu'elle peut reposer sur des motifs avouables pour la raison.

Elle reste cependant toujours très différente de la conviction purement philosophique, résultat de Texamen individuel. C'est toujours plus ou moins sur la parole d'autrui que le croyant s'appuie, que cet autre soit un homme organe de la tradition!, un prophète ou même Dieu lui-même parlant dans le cœur. S'il peut se réserver le droit de juger si celui qui lui parle a droit d'être écouté, il n'en est pas moins toujours un auditeur recevant sa conviction et ne la créant pas, jugeant les litres de celui qui l'enseigne, mais acceptant, sans la juger, la doctrine elle-même. Le philosophe au contraire n'admet que ce qui lui paraît évident; il écoute son maître, non pour croire ce qui lui est dit, mais pour exciter et développer sa propre intelligence et sa propre raison, qui n'admet que ce qu'elle a reconnu vrai par elle-même.

Si les motifs d'adhésion propres à la philosophie et à la religion sont distincts, les objets de l'une et de l'autre conviction sont aussi profondément différents. Nous avons dit plus haut combien étaient incomplètes les solutions abstraites de la philosophie.

Avec leur principe d'autorité dogmatique , les religions traitent ces mêmes questions d'une manière tout autrement complète et tout autrement satisfaisante pour le cœur et pour l'imagination. Imposant la foi , elles ne craignent pas le mystère ; elles habituent l'homme à admettre sur la parole d'un Être supérieur ce qu'il ne comprend qu'imparfaitement. Au raisonnement abstrait qui prouve une cause, elles subs^ tituent des cosmogonies détaillées qui exposent à l'homme comment a été formée la terre qu'il habite

et comment il a été formé lui-même. Elles le mettent en rapport avec une divinité vivante qui lui parle et dont le caractère et les attrihjuts se manifestent dans une parole quelquefois sublime et touchante, toujours écoutée avec vénération par les fidèles. Elles donnent de la vie future des descriptions allégoriques ou littérales, mais toujours frappantes et formées de vraies images. Elles fournissent par leur liturgie des moyens, considérés comme doués d'une souveraine efficacité, pour communiquer avec le monde supérieur qu'elles nous décrivent, pour obtenir le secours des êtres divins qu'elles vénèrent. Elles exposent les principes moraux avec une netteté et une précision qu'aucune philosophie ne peut atteindre. Elles donnent à l'homme des conseils détaillés correspondant à ses diverses situations morales. Pénétrées de cette pensée éminemment vraie que l'homme commet de nombreuses fautes et se trouve toujours au-dessous de l'idéal qu'il s'est proposé, les religions lui proposent des moyens très variés d'expiation et de purification, des remèdes pour sa faiblesse morale et des pratiques qui servent à réparer le mal qu'il a commis.

Munies de ces ressources variées et précieuses, qui toutes, remarquons-le, proviennent de cette double idée d'une foi affirmative et d'une communication réelle et spéciale avec un monde supérieur, les religions ont exercé sur l'humanité une très puissante influence. Tandis que la philosophie n'a été enseignée que dans des écoles à un petit nombre de disciples choisis, les religions se sont adressées à la foule, elles sont entrées dans la vie même des nations ; elles se sont associées à la destinée des peuples les plus grands et les plus puissants. Parfois même on a vu, comme le montre l'isla-

misme, des empires, des sociétés, des peuples créés par une pensée religieuse. Un grand nombre de législations existant dans le monde reposent sur la base d'un livre considéré comme sacré. L'art, la poésie, la littérature, l'architecture de la plupart des peuples ont une origine religieuse.

Il n*est pas de fait plus certain et plus incontestable que celui de cette immense influence, de cette puissance créatrice de la pensée religieuse. M. Réville, en définissant la religion, l'appelle une détern^ination de la vie humaine (1). C'est certainement de toutes les déterminations de cette vie, de toutes les influences morales, intellectuelles et sociales, Tune des plus puissantes, et celle qui s'est manifestée la première et que l'on rencontre à l'origine de toutes les sociétés.

Nous pouvons donc dire, en résumé, que les religions ont pour but de combler le vide que laisse dans l'âme humaine le monde expérimental, d'une manière plus efficace que ne le fait la philosophie, en apprenant à l'homme quelle est son origine, sa fin, sa loi, son idéal.

Nous pouvons ajouter qu'elles y parviennent en inspirant aux hommes une double croyance : 1® la croyance à l'existence d'un monde réel, supérieur, distinct du monde expérimental, dans lequel se trouve précisément ce qui manque au monde inférieur : le principe, la fin, la loi de notre destinée, l'idéal suprême auquel notre cœur aspire ; 2° la croyance à des communications spéciales entre ce monde supérieur et le monde expérimental, ayant lieu actuellement ou ayant eu lieu dans le passé, et devant se renouveler dans l'avenir.

Enfin, nous pouvons dire que si nous ne considérons

(1) Prolégomènes de Vhistoire des religions, parRÉYiLLE.

que Tefflcacité extérieure, que l'influence exercée sur la pensée et le cœur de Thomme, les religions en général sont parvenues à un succès que la philosophie n'a pu obtenir : celui de faire vivre les hommes dans une relation continuelle, réelle ou imaginaire, avec ce monde supérieur; celui de soulever leur pensée vers le ciel, et qu'en un mot elles sont arrivées à faire de la croyance à ces objets invisibles et idéaux une des plus puissantes déterminations de la vie humaine.

Nous arrivons à la question capitale que soulève l'histoire des religions. Les religions, si puissantes, si efficaces sur l'humanité, adaptées à des besoins si universels, contiennent-elles une véritable solution du problème de notre destinée?

Elles sont puissantes, elles se font aimer et obéir, mais sont-elles vraies? Nous apprennent-elles mieux, plus sûrement et plus complètement que la philosophie ce qui se trouve au delà du voile épais de la tombe? Pouvons-nous nous fier à elles? En est-il une à laquelle nous devions nous fier plus qu'à toutes les autres? En est-il une qui ait les paroles de la vie éternelle?

Ce qui soulève le problème, ce qui cause le doute, c'est là diversité de ces religions, ou plutôt c'est leur opposition dogmatique. Toutes nous parlent d'une divinité, d'une vie future, d'un salut à faire par certains moyens; mais elles nous donnent de ces objets des notions diff'érentes et contradictoires entre elles.

S'il n'existait qu'une seule religion sur la terre, si à toutes les époques et dans tous les pays les hommes adoraient un même Dieu, s'ils attendaient un même

avenir après la mort, s'ils croyaient à une même loi révélée, si de plus cette religion unique et universelle produisait sur Tesprit et le cœur des hommes les mêmes effets que produisent les religions diverses que Thistoire nous montre, si les adhérents à cette religion unique avaient la même puissance de conviction qui anime les catholiques, les protestants, les musulmans dans la défense de leur propre foi, il serait difficile, je crois, de conserver un doute et de ne pas être entraîné par l'autorité d'une si puissante affirmation. Cette adaptation exacte aux besoins du cœur humain, cette satisfaction si complète de ses aspirations les plus élevées, serait un signe manifeste de vérité ; il serait impossible de croire que l'humanité entière fût emportée vers l'abîme d'une complète erreur par une si universelle et inexplicable illusion.

Mais Dieu n'a pas voulu, dans ses desseins insondables, que la connaissance de ces hautes vérités fût si facile ; il a voulu que la foi à l'invisible, pour être plus méritoire, rencontrât plus d'obstacles.

Les religions sont diverses; elles affirment des doctrines qui se contredisent mutuellement. Aucune n'a pris possession de l'humanité entière, et si le christianisme a une plus grande universalité, en ce sens qu'il est répandu dans tous les pays et qu'il y a des chrétiens de toute race, il ne semble pas cependant, quant au nombre, qu'il dépasse les autres grandes religions.

Dès lors, les témoignages des diverses religions relatifs à la vie future s'affaiblissent par leur contradiction. 11 devient certain que le succès seul n'est pas la preuve de la vérité d'une religion, et que les hommes peuvent se passionner pour une erreur aussi bien que pour une doctrine réellement divine. L'objection devient

plus forte lorsqu'on remarque que les bases de l'adhésion des croyants aux diverses religions sont analogues : tradition remontant aux origines de l'humanité , prophéties, miracles, révélations, communications avec le ciel, action mystique sur l'âme, tous ces motifs de croyance se trouvent, plus ou moins bien fondés, dans les diverses religions qui se partagent l'humanité.

Dès lors, les esprits superficiels ou ceux qui secrètement désirent échapper au joug d'une conviction arrêtée, se hâtent de prononcer un arrêt d'interdit contre tous les cultes à la fois. Les religions ne peuvent être toutes vraies, puisqu'elles se contredisent. Il en existe donc de fausses. Mais s'il en est de fausses*, comme elles se ressemblent toutes, pourquoi ne le seraient-elles pas toutes? .Pourquoi tout au moins leur vérité ne serait-elle pas considérée comme douteuse, leur autorité comme incertaine, et par conséquent leur prétention exclusive de s'imposer aux hommes comme une usurpation sur la liberté de la pensée?

Si cette objection était fondée et sans réplique, l'homme reprendrait, il est vrai, sa liberté à l'égard des croyances religieuses, mais il perdrait en même temps tout Fappui et la force que ces croyances lui apportent dans le combat de la vie. La loi qui vient d'en haut disparaîtrait, mais avec elle la croyance au monde invisible s'écroulerait. En sortant de l'enceinte d'une croyance positive, l'homme ne ferait que changer de liens; il serait de nouveau renfermé dans la prison du monde visible que les nuages du doute envelopperaient de toutes parts. Il échapperait au joug d'un maître qu'il a cru jusqu'alors infaillible, mais cette terrible question : que devient Thomme après la mort? se poserait de nouveau devant ses yeux , et si la philosophie ne l'a pas satisfait , si les

28 HISTOIRE DES REUGIONS.

voix humaines lui ont semblé impuissantes à lui donner une certitude sur l'avenir, il lui semblerait entendre précisément la réponse du dieu mystérieux de Tapologue hindou que nous avons cité : « Tu demandes si Fhomme vit après la mort? C'est une question trop difficile, ni les dieux ni les hommes ne peuvent la résoudre. Les hommes se perdent dans la vanité de leurs pensées et dans les contradictions de leurs systèmes, et les dieux adorés par les diverses religions se détruisent par leur opposition et perdent ainsi toute autorité. »

Cette conclusion désolante est-elle définitive? Cet arrêt, porté contre toute croyance certaine par la première vue de Thistoire des religions, est-il un arrêt sans appel?

Nullement. Il suffit en effet d'un peu de réflexion pour reconnaître que la contradiction, signe d'une erreur partielle, ne saurait conduire légitimement à Tidée d'une universelle illusion dans l'humanité. La contradiction prouve que toutes les religions ne doivent pas être crues dans leurs' affirmations, mais prouve-t-elle qu'aucune ne doit l'être? Quand a-t-on vu un juge renvoyer des plaideurs sans les entendre, uniquement parce qu'ils prétendent avoir tous deux des droits sur un même héritage?

Qui empêche de croire que les prétentions de Tune de ces religions sont bien fondées , tandis que celles de toutes les autres seraient sans valeur? Pourquoi, dfitns ce conflit d'autorités, n'y en aurait-il pas une qui serait légitime, en présence d'autres qui seraient usurpatrices?

Une telle solution est possible aux yeux du bon sens. Pour nous chrétiens, elle est certaine, parce que, connaissant les titres de notre religion à une autorité divine, nous savons d'avance que les titres contraires ne peuvent

être authentiques. Nous sommes dans la situation d'un propriétaire qui sait de qui il tient ses biens, qui est sûr de la valeur de son droit, et qui n'est obligé d'examiner les prétentions de ceux qui lui contestent son bien qu'autant que cela lui est nécessaire pour sa défense.

Mais, aux yeux mêmes de celui qui n'a de conviction formée sur la vérité d'aucune religion déterminée, l'idée que l'une seulement de ces religions serait vraie et les autres erronées, est tout aussi plausible que la supposition que toutes seraient également indignes de confiance. La première hypothèse est même plus probable en un sens; car elle permet, tout en reconnaissant à une seule religion le droit de parler au nom de l'Être suprême, d'admettre dans les autres une vérité partielle d'autant plus grande qu'elles se rapprochent plus de la vraie religion; tandis que l'hypothèse rationaliste, qui rejette à la fois le témoignage de tous les cultes, conduit à cette conséquence étrange que l'humanité se serait toujours trompée en cherchant à communiquer avec le monde invisible où règne l'idéal, que cette erreur aurait été nécessaire , et qu'elle aurait été la condition de la vie morale du genre humain.

C'est sur le choix entre ces deux hypothèses : celle d'une seule religion vraie d'une manière absolue, les autres n'ayant qu'une vérité partielle, ou celle de l'absence totale d'autorité ayant droit d'être crue dans toutes les religions de l'univers, que nous devons consulter l'histoire des religions.

Si cette histoire nous montrait entre les diverses religions, non seulement des analogies et des ressemblances partielles, mais une complète équivalence dans les preuves et une égale autorité, nous serions obligés de reconnaître que leur témoignage relativement au monde in-

visible est sans valeur, parce qu'elles se détruiraient Tune Tautre par leur contradiction mutuelle.

Mais si nous reconnaissons au contraire qu'il est une religion unique qui se détache de toutes les autres et s'élève au-dessus d'elles, qui a des caractères inimitables et sublimes qu'on ne rencontre nulle part ailleurs , qui plonge plus haut dans le passé, qui repose sur des bases infiniment plus solides, qui satisfait tout autrement la raison, qui élève l'homme au-dessus de lui-même; si parmi les fondateurs de cultes il en est un qui puisse dire avec vérité qu'il a fait des œuvres qu'aucun autre n'a faites, alors nous reconnaîtrons que là, dans cette parole unique, dans cette œuvre éminenté et transcendante, peut et doit se trouver la vérité absolue, et que partout ailleurs nous ne devons rencontrer que des débris de vérité mêlés à de graves erreurs. Alors la contradiction sera levée, et le témoignage de cette religion supérieure et transcendante pourra servir d'appui à une conviction prudente et bien formée ; alors nous verrons ouverte devant nous une route sûre, conduisant au monde invisible après lequel notre cœur aspire.

Et s'il arrive que le témoignage de cette religion unique se trouve d'accord avec les résultats de la philosophie sublime qui s'élève jusqu'à Dieu, et dont les arguments, tout abstraits qu'ils soient, sont cependant fondés sur les bases mêmes de la raison humaine, alors encore ce nouvel accord affermira notre espérance et nous établira dans une plus solide conviction.

Tel est le but et le plan de l'étude que nous allons entreprendre, telle est la pensée fondamentale qui va

nous servir de lumière dans notre rapide examen des religions de Tunivers.

Je crois devoir dire en terminant quelques mots au sujet de l'esprit qui doit nous animer, et des dispositions avec lesquelles cette étude doit être faite.

L'apologue hindou, que j'ai cité plus haut, me semble admirablement convenable pour traduire ma pensée sur ce sujet délicat. La première réponse faite par le dieu de la mort à la question du jeune Hindou consiste à dire que la question est insoluble. Les dieux et les hommes ne peuvent la résoudre. Tel est aussi le résultat du premier aspect, de la première vue superficielle de l'histoire des religions. En présence de cette multiplicité de cultes et de ces convictions contraires si puissantes , on est ébloui et l'on se dit volontiers : la vérité n'est nulle part.

Si l'on reste sous cette impression sans prolonger son étude, si l'on se borne à un regard indifférent et de pure curiosité sur la longue procession des dieux, des doctrines et des institutions religieuses qui se déroulent dans l'histoire du monde , cette impression de scepticisme devient plus forte et on reste dans le doute.

On y reste encore avec plus de fixité, on s'y enfonce davantage , si l'on aime le doute pour lui-même , si on le considère comme un oreiller de paresse, ou plutôt si l'on se laisse balancer au vent changeant des doctrines, et si l'on s'endort bercé par leurs alternatives et leurs contrastes. C'est une disposition d'esprit très fréquente de nos jours. On dit très haut que l'on cherche la vérité et, au fond, on ne tient pas à la trouver. Ou aime ces enchanteurs qui, par leurs phrases mollement cadencées, par leur bienveillance apparente pour toutes

choses, pour le mal comme pour le bien, savent endormir rame et lui faire oublier ce qu'il y a de personnel et de poignant dans le problème de notre destinée. On les écoute volontiers, on leur passe tout. Ils ont le droit de se contredire, ils peuvent énoncer des paroles vides de sens, et échapper cependant aux railleries qui seraient le châtiment de quiconque n'aurait pas comme eux un privilège spécial d'indulgence. Ils peuvent invoquer Dieu comme un père et dire, à la page suivante, que Dieu n'est qu'un mot; ils peuvent se confier à la bonté infinie du néant, sans qu'on s'étonne de leur langage; on leur permet de profaner la langue sacrée de la foi, en en faisant le voile transparent d'un athéisme railleur. Dans leur bouche, les hypothèses les plus vaines et les plus invraisemblables sont opposées avec succès aux faits les plus certains et aux témoignages les plus évidemment authentiques. Tout leur est permis; rien chez eux ne tire à conséquence. On ne leur demande qu'une chose : amuser et faire oublier les questions sérieuses. On recherche la lecture de leurs ouvrages, comme les Orientaux recherchent ces narcotiques qui font disparaître pour un instant tous les soucis.

Singulière sagesse, étrange philosophie. Dans cette navigation de la vie, où le navire marche sans cesse et • 'approche à chaque instant, quoi qu'on fasse, de l'écueil ou du port, l'art de ces dangereuses sirènes est d'endormi r le pilote et d'amuser l'équipage, comme si le scepticisme et le divertissement d'aujourd'hui pouvaient empêcher le naufrage de demain ou détruire d'avance les regrets éternels qui doivent en être la suite.

En suivant cette méthode, en se servant de la science pour cette œuvre funeste, on reste aisément dans le doute; les faits de l'histoire se prêtent assez docilement

à une interprétation de ce genre, et on peut les disposer de manière à entretenir cette molle incertitude.

Mais telle n*est pas Tattitude des esprits sérieux en présence d'un si grave problème. Telle n'a pas été la conduite de notre jeune Hindou. Il ne se contente pas de la première réponse évasive de l'hôte mystérieux qu'il est venu visiter. Il insiste, il poursuit ses questions. Il déclare que ce qu'il demande est la seule chose importante. Il semble avoir deviné d'avance la grande parole de l'Évangile : Une seule chose est nécessaire. Il ne se laisse pas plus séduire par les promesses vaines qu'effrayer par la grandeur du problème. Il renouvelle sa demande, il fait pour ainsi dire violence au Dieu qui lui refuse le grand secret qu'il cherche avec ardeur, et finit par le lui arracher.

Faisons de même, apportons à cette étude les mêmes sentiments, le même désir sincère d'avoir la possession de la vérité, ou de la conserver si nous avons déjà le bonheur de la posséder. Si nous agissons ainsi, notre bonne volonté sera certainement récompensée, et l'histoire des religions, semblable à ce dieu qui connaissait seul l'avenir de l'homme, nous révélera le secret de notre destinée et nous montrera la vraie route de Télernité.

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