‹ Problèmes et conclusions de l'histoire des religionsChapitre 3 sur 38 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

LES PLUS ANCIENNES CROYANCES RELIGIEUSES ATTESTÉES PAR l'hISTOIRE.

On peut comparer les religions que l'histoire nous présente à un immense fleuve, dont les eaux, tantôt pures, tantôt troubles et limoneuses, descendent le cours du temps, se partagent en plusieurs bras et se répandent sur l'univers entier. Nous aurons à chercher plus tard parmi les nombreux embranchements de ce fleuve, quelle est la branche principale et maîtresse dont les eaux sont absolument pures et ne contiennent que la vérité sans erreur. Pour le moment c'est la source du fleuve que nous allons essayer de découvrir. D'où est venue la religion sur la terre? Est-elle descendue du ciel, ou bien est-elle une invention humaine? Quelle a été la plus ancienne religion qui ait existé sur notre globe? Est-ce le polythéisme, ou le monothéisme? La vérité a-t-elle précédé l'erreur ou lui a-t-elle succédé? Ces graves questions sont fort agitées de nos jours , elles sont souvent tranchées avec une extrême précipitation par les affirmations les plus erronées. Il se trouve des livres où sont racontées, comme s'il s'agissait de faits historiques, ou même comme si les auteurs en avaient été les témoins oculaires, les diverses étapes de la pensée religieuse s'élevant lentement du fétichisme au naturalisme, du naturalisme au polythéisme national, du polythéisme au monothéisme, pour aboutir enfin à la négation de toute divinité. Ce

ne sont point des théories aventureuses et brillantes de ce genre, que je désire exposer dans ce travail, ce sont des faits précis et certains que j'essaierai de relier par des inductions prudentes et réservées. Une telle manière de procéder m'oblige à chercher plutôt la solidité que l'éclat et à demander à mes lecteurs une patience et une attention toute spéciale. Mais cela est nécessaire en présence d'une question si grave et si vivement discutée de nos jours.

Je commence par observer que c'est dans l'histoire profane seulement que je vais étudier l'origii^ de la religion. Le texte de la Genèse fournit aux chrétiens sur ce point des données qu'ils ne sauraient mettre en doute et qui peuvent, comme nous le verrons, être facilement mises en accord avec ce que nous savons des plus anciennes religions des peuples païens. Mais je ne veux pas pour le moment me servir de ce texte. Son caractère de livre sacré, qui lui confère aux yeux des chrétiens une autorité dogmatique souveraine, le rend par là même suspect aux incrédules. Je m'abstiendrai donc de m'en servir et je ne chercherai mes arguments que dans l'histoire des peuples dont la tradition n'est pas, comme celle du peuple d'Israël, garantie par une parole divine.

Mais il importe de comprendre quelle est la conséquence de cet emploi exclusif des documents profanes. Le résultat de cette réserve est de supprimer toute histoire véritable, fondée sur des documents et des récits authentiques, des origines de la religion dans le monde. Si l'on écarte en effet le texte de la Genèse, tous les récits relatifs aux origines sont absolument légendaires. L'histoire de tous les peuples, sauf le peuple juif, commence par une partie incontestablement mythologique. Les dynasties humaines sont précédées par des dynasties de dieux^ de

demi-dieux et de héros qui n'ont aucune valeur historique. Ce n'est qu à une époque postérieure de la vie de chaque nation que commence une histoire véritable, c'est-à-dire une série de faits réels, sérieusement attestés et dont l'ordre chronologique mérite une certaine confiance. A cette époque, au temps où commencent nos premiers documents, la religion existait partout dans l'univers; elle y était déjà ancienne; les dieux étaient depuis longtemps adorés, les sacrifices étaient offerts en tous lieux et personne ne se souvenait d'avoir vu le commencement de ces antiques coutumes. Il n'est donc pas possible de faire une histoire proprement dite de l'origine de la religion, pas plus que de l'origine de l'homme. Les prétendus récits que l'on trouve dans certains livres modernes ne peuvent être considérés que comme de pures hypothèses qui sont souvent fort éloignées des faits, quelquefois même absolument arbitraires, et qui peuvent être modifiées au gré de l'imagination de leurs auteurs. Que devons-nous faire alors? Il faut prendre notre parti, puisque cela est nécessaire, d'avoir recours à l'hypothèse ou à l'induction qui n'est qu'une hypothèse plus rapprochée des faits. Mais il ne faut y recourir qu'à la dernière extrémité et après avoir rassemblé, pour servir de base à nos recherches théoriques, le plus grand nombre possible de faits rigoureusement constatés.

Conformément à cette méthode, nous allons commencer par examiner quelles sont chez les différents peuples les idées religieuses les plus anciennes, dont l'existence est prouvée par des documents certains. Puis, notre base étant bien établie, nous nous demanderons comment cet assemblage d'idées a pu se former à cette époque si reculée et nous essaierons de deviner où se trouve la source inaccessible de ce grand fleuve de la pensée religieuse,

dont les flots nous enveloppent de toutes parts et se répandent depuis les temps historiques sur la terre tout entière.

Si nous interrogeons sur les croyances des peuples les plus anciens les savants contemporains les plus sérieux et les plus sincères, nous trouvons, chose étrange, les opinions les plus contradictoires. Selon les uns, ce qui existe dans l'antiquité c'est le monothéisme, ce sont les idées les plus élevées sur la divinité; ce sont même, suivant quelques-uns d'entre eux, les mystères et les dogmes chrétiens voilés sous la mythologie; telle a été l'opinion de M. de Rougé sur la religion de TÉgypte. Selon d'autres au contraire, on trouverait à l'origine un polythéisme grossier, et ce serait les phénomènes visibles de la nature qui seraient figurés par les mythes païens. Ces opinions contradictoires sont toutes deux erronées dans leur sens absolu ; toutes deux contiennent une supposition inexacte, celle que les religions antiques doivent former un tout homogène , une doctrine unique, un ensemble de principes liés les uns aux autres et procédant d'une source commune. C'est dans cette supposition que se trouve l'erreur. Le paganisme antique n'est pas une doctrine, mais un ensemble de doctrines diverses et souvent opposées, un amas incohérent de croyances d'origine différente. C'est ce qui explique comment les savants qui ont soutenu les théories opposées peuvent sembler avoir tous raison ; le monothéisme et le spiritualisme élevé se trouvent dans les anciens documents; le naturalisme, le polythéisme, le fétichisme s'y trouvent également. Rien n'est plus singulier que les contrastes que

J'on rencontre dans les anciens livres. Tel hymne du Rig Véda contiendra des pensées qui rappellent la Bible, des accents d'invocation et de prière qui feront souvenir de ceux de David ; on sera tenté de croire que Tlnde connaissait la vérité religieuse aussi bien que le peuple d'Israël (1). Mais tournez la page, dans l'hymne suivant vous trouverez les pensées les plus basses et les plus grossières ; le sacrifice sera brutalement considéré comme un marché. « Nous vous donnons du beurre par notre libation, donnez-nous des vaches, dit le prêtre à son dieu. » Quelquefois même ToiTrande sera considérée comme la nourriture matérielle du dieu. «.Enivre-toi de ce soma, dira le chantre Arya au dieu de Torage; remplis-en ton ventre ; dans ton ivresse tu frapperas avec plus de force le serpent ténébreux (2). » L'Egypte nous présente les mêmes contrastes. La plus haute philosophie, le théisme le plus noble et le plus pur s'y heurte avec le plus grossier fétichisme, avec l'adoration du pharaon vivant, du taureau Apis ou des crocodiles sacrés.

Que faire en présence de ces étranges contradictions? Il faut d'abord les accepter telles qu*elles sont, avant de chercher à les résoudre. Il ne faut pas les dissimuler. Il est au contraire utile de les mettre pleinement en évidence, en classant les notions des peuples anciens d'après l'ordre des idées auxquelles elles correspondent., Il nous semble que cette classification peut se faire en distinguant trois ordres de notions , d'espèce et probablement d'origine diverses : les notions cosmogoniqtieSy ou la philosophie des origines, les notions mythologiqties ou l'histoire des aventures des dieux, et les notions ihéa^ logiques ou les croyances relatives à la divinité en géné-

(1) Max Muller, Essai sur V histoire des religions, p. 56.

(2) Barth, Religions ofindia, p. 33;.

rai, à sea altributs, à la vie future et aux rappurU enlip la divinité et la race humaine.

Les notions cosmogoniquea sont celles qui concernent l'origine du monde et de l'humanité. Presque toutes les religions ont leur genèse, quelquefois assez semblable ù la Genèse biblique , quelquefois très dilTérente du récit de Moyse. Nous devons reconnaître que dans toutes ces coamogonies, essais grossiers et primitifs d'une philosophie des origines, l'idée do création est absente. La Bible seule déclare que Ja cause universelle du monde est un être libre, produisant tout par sa seule volonté, pouvant anéantir tous les êtres comme il les a créés, et par conséquent indépendant de l'univers entier et infiniment supérieur à toutes ses œuvres. Celte notion est étrangère aux cosmogoniea païennes. Presque toutes se ramènent à deux idées, entre lesquelles elles alternent, et qu'elles s'efforcent d'associer, l'émanalisme et le dualisme. L'univers sort, suivant ces récits, d'un principe premier, d'un chaos obscur et indistinct, d'un œuf primordial qui se brise, d'un abîme, d'un océan ténébreux, de la nuit, ou du chaos. De ce principe premier procèdent, par des émanations successives, des principes plus distincts et mieux connus, et cette procession continuelle d'êtres sortant les uns des autres finit par produire l'univers, tel que nous le connaissons. Hais parmi L-es êtres il en est souvent deux qui se distinguent et s'opposent l'un à l'autre. Tantôt c'est le principe du bien el celui du mal, le principe de la lumière et celui des ténèbres. Souvent aussi c'est un principe intelligent et personnel, un véritable dieu qui organise l'unlvera : mais en face de ce dieu se trouve une matière qu'il n'a pas créée : cette matière est divine au même titre que lui et personnifiée par la mjlhologle ; elle deviendra sa mère ou

sa fille , suivant que l'on considérera Têtre intelligent comme procédant de la matière, ou celle-ci comme sortant de lui. Les plus élevées de ces cosmogonies païennes se rapprochent de celle de. la Genèse sur certaiûs points; on y trouve quelquefois un Dieu qui organise l'univers par sa simple parole ( 1 ). Mais le premier verset ûe Moyse : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, en est toujours absent. Le ciel et la terre, père et mère des autres dieux , quand ils ne sont pas des êtres tout à fait primordiaux , sortent eux-mêmes par émanation d'un abîme ou d'un océan mystérieux. C'est au second verset seulement, à celui qui nous représente l'esprit se mouvant sur les eaux , que l'accord peut se fadre entre le récit de Moyse et les autres cosmogonies.

Après la cosmogonie vient la mythologie.

La mythologie, ou l'histoire des dieux, de leur naissance, de leurs unions, de leurs querelles et de leurs aventures , n'a pas en général le caractère philosophique qui distingue les cosmogonies. Les cosmogonies prennent , il est vrai , la forme de couples divins et de naissances successives d'êtres adorables, et entrent ainsi dans la mythologie ; mais la mythologie est beaucoup plus étendue , et il serait déraisonnable de chercher à tous les récits et à tous les mythes qu'elle contient , un sens profond et philosophique, comme celui qui se rencontre dans les mythes relatifs à l'origine du monde. L'origine de la mythologie païenne est l'occasion de nombreuses théories et de fréquentes controverses. Chose étrange, à l'époque où l'esprit de discussion et de raisonnement s'éleva chez les Grecs, les fables mythologi-

(1) Maspero, Histoire ancienne de l'Orient. La cosmogonie égyptienne qu'il expose a de très grandes ressemblances avec celle de la Genèse , sauf le premier verset.

CHOVANCES DE LA I

rjues étaieirt déjà si anciennes que l'on n'en connaissait pas la source. Divers systèmes furent imaginés : le plus célèbre, celui d'Evhémère, philosophe rationaliste antérieur à. l'ère chrétienne, consistait à supposer que les dieux , demi-dieux et héros étaient des personnages humains réels, qu'une légende postérieure avait divinisés. Osiris, Bacchus, Hercule auraient élé d'antiques conquérants : Jupiter el Jimon auraient été primitivement un roi et une reine de Crète, Parallèlement k l'explicatitui évhémériquc, une explication, allégorique el naturaliste de la mythologie a eu cours dans l'antiquité.

La môme question a été discutée par les modernes et a engendré de nombreuses controverses. Une école, célèbre nu commencemfinL de ce siècle, a voulu voir dans la pluj)art des mythes païens des vérités révélées, des dogmes chrétiens ou des prophéties altérées et déligurées en se transmiitlant dans la mémob^ des hommes, M. Gladstone a repris dans nn hvre récent la défense de cette thèse. Ce système peut avoir une vérité partielle et donner l'explication de certaines tables païennes. Il n'est pas impossible que l'hit^toire de la boite de Pandore soit une altération du récit de la chute d'Eve. Néanmoins l'explication de la mythologie tout entière faite de cette manière est arbitraire et forcée ; dans la plupart des circonstances elle ne repose pas sur un fondement sérieux. En tous cas , le système de l'école traditionaliste n'est nullement Hé à la foi chrétieune, et chacun est libre d'interpréter comme il le juge à propos les fables du paganisme.

Au commencement de ce siècle égalemenl, Creuzer, auteur d'un savant livre intitulé ta Symbolique, prétendit que la mythologie n'était que l'expression figurée d'une ancienne et profpade, philosophie. Hais ce système a

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bientôt cédé la place à un autre , fondé par Max MuUer et Adalbert Kuhn. Selon cette nouvelle opinion, ce ne serait pas une doctrine philosophique , ce serait simplement le spectacle de la nature qui serait dépeint poétiquement dans la mythologie. La mythologie serait une maladie du langage ; des expressions imagées et métaphoriques auraient été prises à la lettre dans un temps postérieur et les phénomènes seraient devenus des divinités vivantes. Ce système a engendré d'interminables dissertations pour savoir quel phénomène doit être considéré comme la notion originaire de chaque divinité. Les mythologues se sont divisés ; M. Max Muller a prétendu que c'étaient les phénomènes réguliers qui devaient être la source des mythes. M. Adalbert Kuhn veut au contraire que ce soient les phénomènes extraordinaires : de là deux écoles, celle du soleil et celle de Torage.

Le système de Kuhn et de Max Muller a rencontré des adversaires. Un nouveau système, celui du fétichisme et de Tanimisme primitif a maintenant la faveur d'une partie des savants. Il consiste à supposer tout simplement que par un procédé naturel et spontané de son intelligence, l'homme a personnifié tant les phénomènes visibles que leurs causes cachées , et peuplé le monde d'êtres imaginaires. La mythologie ne serait pas alors une maladie du langage. Elle serait une maladie de la pensée (1).

Nous n'essayerons pas de nous prononcer maintenant entre ces différents systèmes,. qui tous probablement ont une part de vérité ; nous aurons d'ailleurs l'occasion d'en parler plus longuement dans un autre chapitre : pour le moment ce serait nous détourner de notre but qui est de chercher l'origine de la religion.

(1) Dechariue, Mythologie grecque. Introduction.

CROYANCES DE LA RACTE ANTIODITE. *■!

Lii mythologie, ensemble de fables, œuvre diiiiagination, est évidemment de création humaine. Lors même qu'elle représenterait d'anciennes vérités révélées, ces vérités seraient si profondément altérées qu'elles auraient perdu toute valeur réelle : leur sens aurait depuis longtemps cessé d'être compris. Ce n'est pas la source de l'erreur, que nous avons à chercher, c'est la source des vérités contenues dans l'antique tradition; or à. nos yeux , la mythologie ne peut prétendre à être une vérité ; elle ne pouvait même plus soutenir cette prétention au temps de Socrate et de Platon.

Aussi, laissant de côté cette brillante et fantastique création des poètes, nous chercherons dans les antiques croyances un autre ordre de notions tout autrement sérieuses et dignes d'attention. Ce sont celles que nous avons appeléesnotions théologiques. EUesconsistent dans les idées que les peuples anciens possédaient sur la divinité considérée dans ses rapports avec l'homme, et spécialement dans ses relations avec la conscience humaine ; elles comprennent les attributs divins auxquels correspondent riustinct de la prière, le remords, l'espoir de l'immortalité, la confiance en une providence juste et bienfaisante. Ici, nous ferons remarquer que notre dislinclion n'est pas arbitraire ni systématique; elle est fondée sur la natiu^ même des idées. Les cosmogonies étudientlesdieuxcommeprincipe de l'univers; la mythologie les considère en eux-mêmes et dans leur vie privée, leurs relations mutuelles et leurs aventures; la théologie primitive les considère dans leurs rapports avec l'homme. Les notions cosmogoniques sont philosophiques. La mythologie est l'œuvre de l'imagination et de la poésie. La théologie a un caractère spécialement moral et regarde œur et la conscience de l'homme.

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Or cette antique théologie , qui se rencontre dans les livres religieux primitifs , déjà engagée dans la gangue de la mythologie et mêlée aux conceptions bizarres des cosmogonies naturalistes , mais encore assez facilement reconnaissable , peut être ramenée à trois idées principales : 1** un Dieu suprême unique ; 2** ce Dieu ayant, les attributs que le christianisme lui reconnaît : sagesse, puissance, bonté, miséricorde, justice; 3® une vie future éternelle, sanction de la conscience, le sort heureux des bons, de même que le sort malheureux des méchants, étaient fixé pour jamais dès la fin de l'existence terrestre. En un mot, le théisme commun à la religion chrétienne , juive et musulmane et enseigné par la philosophie spiritualiste , se trouve déjà contenu dans les plus anciennes traditions des peuples que nous connaissons. L'importance d'une telle vérité est si grande que Ton nous permettra, avant d'aller plus loin, de nous arrêter pour en donner la démonstration.

Avant tout il importe de bien poser et de bien limiter notre thèse. Je ne dis pas en ce moment que les doctrines spiritualistes soient aussi anciennes que l'humanité : je traiterai plus tard la question de leur origine première. Je dis seulement qu'elles sont aussi anciennes que l'histoire, et qu'on ne peut montrer aucune époque où elles n'aient pas existé. Dès le commencement de cette étude, j'ai séparé les faits historiques des hypothèses relatives aux temps antérieurs à l'histoire. Je ne parle en ce moment que des faits historiques proprement dits. Ce que je soutiens, c'est qu'aux époques historiques les plus anciennes , on rencontre l'affirmation

de l'unité de Dieu, de ses attributs et de la vie future, chez tous les peuples qui nous ont laissé une littérature et des documents d'une certaine valeur. EIn second lieu, il importe de ne pas oublier ce que j*ai dit tout à Theure au sujet de Tincohérence des idées des peuples anciens. En soutenant que la croyance au Dieu unique se trouve chez ces peuples, je ne dis pas que cette croyance ait tellement dominé les esprits qu'elle ait porté toutes ses conséquences et détruit ce qui lui était opposé. Au contraire , j'ai montré que les cosmogonies païennes n'admettaient pas l'idée de création. Le dieu unique des païens n'est donc pas, en général, considéré comnàe dieu créateur. L'idée claire du Dieu créateur, cause libre et universelle de l'univers, est propre à la doctrine du peuple d'Israël. Le dieu suprême unique des traditions païennes n'est pas placé, comme Jéhovah, sur un trône élevé à une distance infinie au-dessus de l'univers. Il gouverne le monde, mais il fait partie du monde ; il y est contenu ; il en est comme la pièce principale. De cette différence résulte une conséquence très importante : le Dieu créateur, en raison de sa hauteur sublime, a droit à une adoration exclusive. Son uiiité est» absolue et exclut tout polythéisme. Le dieu du théisme païen, au contraire, faisant partie de l'ensemble de l'univers, admet plus facilement à côté de lui d'autres dieux. Souvent son unité se décompose, et il apparaît sous le nom et la forme de divers personnages.

L'unité divine du paganisme, molle et vague, se transforme constamment en multiplicité, et la multiplicité retourne de même à l'unité. Dès lors il serait inexact de soutenir que nous connaissons une époque historique de l'antiquité où le monothéisme véritable ait régné dans l'univers et d'où le polythéisme ait été exclu ; mais ce

serait une bien plus grave erreur de soutenir la thèse diamétralement contraire et de prétendre qu'il y ait eu un temps où Tunité divine a été inconnue. Aussi haut que nous remontions, nous trouvons ces deux idées, l'unité divine et la multiplicité des dieux, constamment côte à côte, ou plutôt fondues Tune avec Tautre. Le Dieu unique dont nous constatons Texistence n'est pas un dieu distinct des dieux païens, qui s'élève au-dessus d'eux tous, et s'oppose à eux comme celui des juifs; ce n'est qu'une dés faces de la divinité , dont la multiplicité polythéiste est comme l'autre face. La théologie fondée sur l'idée d'un Dieu unique et la mythologie qui multiplie les dieux, bien que distinctes et souvent contradictoires , sont toujours unies et associées dans les anciennes religions. Nous chercherons plus loin laquelle de ces deux formes de la pensée doit être considérée comme antérieure à l'autre. Pour le moment nous nous contentons de constater que toutes deux remontent aussi haut que l'histoire. Notre thèse ainsi expliquée a pour elle l'unanimité de la tradition païenne et le témoignage de tous les savants de bonne foi. La Chine a adoré de toute antiquité le Seigneur du ciel Shangti ; xe n'est que plus récemment que ce nom a été changé en celui de Tieng, le Ciel, mais sous l'une ou l'autre forme c'est le nom d'un Dieu suprême et tout spécialement d'un Dieu qui ordonne le bien et défend le mal (1). L'Egypte possède, pour exprimer la divinité dans ses rapports avec l'homme, un nom spécial, Nutar, Dieu, qui n'est le nom d'aucun dieu païen. Voci quelques maximes dans lesquelles ce nom se trouve et qui nous montrent que l'Égyptien parlait de Dieu comme nous : « Dieu aime l'obéissant et hait

(1) Legge, Religion of China,

celui qui désobéil. Un bon fils esl an don de Dieu. Dien connall les méchauls; il les punit (1). » En outre, les divers dieux païens de l'Égjpte ae courondent l'un avec l'aatre, et chacun est alternativement déclai'é éteruel, sans naissance, unique, celui qui a l'ail tout ce qui exisle. Quelques citations des hymnes égyptiens adressés à la divinité mettront cette vérité en pleine lumière.

« Le Dieu tout-puissant, qui existe par lui-m6rae, qui a Tait le ciel et la terre, les eaux, le souffle de la vie, le l'eu, les dieux, les hommes, les animaux, les reptiles. les oiseaux.

B Je suis hier, je suis aujourd'hui, je suis demain.

'< Salut à toi, Ammon fta, S'eigneur du trûne de la " terre, l'ancien du ciel, le plus vieux des Êtres de la terre. Seigneur de toutes les existences, le support de toutes choses. L'unique dans ses œuvres. Le Dieu de vérité, père des dieus.

« Très glorieux, Seigneur de la crainte, qui avez fait la terre à votre image, combien vos pensées sont élevées iiu-deasus de tous les dieux. Créateur des hommes, qui leur donnez la vie, écoutant le pauvre dans sa détresse, compatissant quand on s'adresse à vous ; vous qui délivrez le faible des mains du violent, qui êtes le juge du pauvre et de l'opprimé.

11 Écoutez mes vœux, mes humbles supplications de chaque jour, mes adorations delà nuit. Horus de l'horizon, il n'y a pas de Dieu semblable à toi, protecteur de millions d'êtres, libérateur de centaines de mille, défenseur de ceux qui t'invoquent. Ne me reproches pas mes nombreuses fautes (2). « L'Inde nous présente

(I) Lepai^-Henouf. Lfcliircs ofgrawlli and ileveloi'peiaeiii of religion». (H ibbert Lectures, 1B79.) % Lepaite-Renour, p. 125-216.

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sur ce point une doctrine semblable à celle de l'Egypte. Là encore, dans les vieux hymnes des Védas, les dieux éternels sont invoqués comme s'ils n'en formaient qu'un. Chaque fois qu'un nouveau dieu est invoqué, tous les autres s'effacent devant lui ; il attire à lui tous les attributs divins, il est le vrai dieu et la notion de la divinité s'attache à lui, sauf à être plus tard appliquée à un autre, ce qui prouve que l'idée du Dieu unique existait dans l'esprit de ces peuples (1). Citons encore un de ces vieux hymnes, pleins du sentiment religieux.

1. Fais que je n'entre pas encore, ô Varuna, dans la maison d'argile; aie pitié de moi, Dieu tout-puissant, aie pitié de moi.

2. Si je marche tremblant, comme un nyage chassé par le vent, aie pitié de moi, tout-puissant, aie pitié de moi.

3. C'est manque de force, ô Dieu fort et éclatant, si je me suis égaré; aie pitié de moi, tout-puissant, aie pitié de moi.

4. La soif est venue assaillir l'adorateur, quoiqu'il fût au milieu des eaux ; aie pitié de moi, tout-puissant, aie pitié de moi!

5. Toutes les fois que nous autres hommes nous commettons une offense devant la cohorte céleste, toutes les fois que nous violons la loi par inadvertance, ne nous punis pas, ô Dieu, pour cette offense.

La Chaldée reconnaît l'unité divine sous deux formes : celles d'Ilu, dieu primordial, sans attributs définis, sans temples et sans autels, et celle d'Assur, à Ninive, ou de Mardouk à Babylone, l'un et l'autre dieu national, mais souverain, roi de l'Olympe, représenté par un buste hu-

(1) Barth. the Religiotis ofindia, p. 26.

main, porlé sur les nuages. La Phénicie nous inonlnie miime Dieu aous le nom d*^ BaaI. le Seigneur. Baal Tie multiplie sans doute, mais il est primitivement uni- <fue. La Perse est plus précise et plus claire encore dans son alQrmalton de l'unilé dinne. Sur les rochers de Behistoun et sur les hauts sommets de l'Elvend, l'antique croyance de ses peuples est transmise à la postérité par ces remarquables expressions : «Orniuzdest un grand dieu, il est le plus grand des dieux; il a faille ciel, il a fait la terre, il a donné aux hommes l'autorité, il a Tait Darius roi. u La Grèce a son Zens qu'Homère nous représente comme le père des dieux et des hommes, el auquel il attribue, sous une brillante image, une puissance souveraine. « Vous apprendrei, dit Zeus aux autres dieux, combien je suis plus fort que vous tous. Attachez au ciel une chaîne d'or, h laquelle vous vous suspendrez tous, dieux et déesses. En dépîL de* tous vos elTorts, vous n'entraînerez pas Zeus, le souverain ordonnateur. Mais ai moi-même je voulais tirer la chaîne à moi, je tirerais avec elle la terre et la mer elle-même ; puis je l'attacherais au sommet de l'Olympe, et tout l'univers resterait suspendu , tant je suis au-desaos des dieux et des hommes. » Zeus est encore appelé le très-haut, le maître souverain; tons les dieux vont au-devant de lui quand U rentre dans l'Olympe. En même temps il est le gardien du serment, le protecteur des hûtes et des suppliants. En outre un passage de l'Iliade nous révèle un culte de Zeus, plus ancien que celui des Gre<rs, le cuite du Zeus Pélasgique, établi à Dodone avec un sacerdoce spécial. Là le Dieu suprême est adoré sans temple el sans idole; on écoute sa voix retentir dans le bruissement du rouillage des chênes. Ce Zeus pélasgique se rattachant au Dieu suprême des Aryas, à Dyaus, antique dieu de l'Inde re-

monte à une antiquité très élevée. Si de la Grèce nous passons à Rome, nous trouvons la même doctrine. M. Gaston Boissier, dans son ouvrage sur la religion romaine, nous montre que les divers dieux ne sont que des décompositions abstraites d'un dieu unique, des attributs ou des épithètes transformés en dieux distincts (1).

Citons un dernier témoignage pour asseoir définitivement notre conclusion. Nous remprunterons à un écrivain non suspect, car il est rationaliste d'une part, et d'autre part il est juif, et à ce titre tient avec une grande énergie à conserv er à sa nation le privilège d'avoir enseigné aux hommes la notion la plus élevée de la divinité, et d'avoir inventé le Dieu que nous adorons. Cet auteur, M. Darmesteter, dont le nom est une autorité en ce qui concerne la langue zende , recueillant dans un travail d'ensemble toutes les traditions des peuples de race indogermanique, Indous, Perses, Grecs, Latins, Germains, Scandinaves , Celtes , Slaves , arrive à la conclusion , qu'avant leur séparation, c'est-à-dire longtemps avant nos plus anciens documents historiques, ces peuples étrangers à la race sémitique adoraient un Dieu suprême, ayant tous les attributs du dieu des Juifs, sauf le litre unique de créateur universel (2). Ainsi toute l'antiquité s'accorde sur ce point ; la race aryenne , la race sémitique, la Chine de race jaune, l'Egypte, l'Asie, l'Europe reconnaissent, quand on remonte à une haute antiquité, un dieu unique et considèrent ce dieu comme l'être le plus puissant de l'univers, comme parfaitement sage, juste et bon, voyant tout, gouvernant le monde, exau-

(1) La religion romaine, par Boissier, chapitre I«', p. 6.

(2) Darmesteter, Essais orientaux. — Le Dieu suprême dans la mythologie aryenne.

çant les prières, récompeusant la vertu, punissant le vice et pardonnant au repentir. Hya des dieux multiples dans l'antiquité, mais ils sortent tous d'un même tronc, ne sont que des transformations du Dieu unique, adoré par les plus anciens peuples sous des noms divers, mais toujours le même.

Les croyances de l'antiquité au sujet de ta vie future sont de trois espèces distinctes.

I^'une de ces formes consiste dans la simple idée de la aiirvivance, sans caractère moral déterminé. Le délimt est censé vivre, soit dans le tombeau, soit dans un lieu souterrain. Quelquefois sa vie semble attachée au radavre; d'autres fois il subsiste k l'état d'ombre avec une demi-personnalité. Son sort avenir semble dépendre de circonstances extérieures et matérielles. Le mort non enseveli, celui auquel on ne rend pas d'honneurs, est dans la souffrance ; il revient alors sur la terre pour implorer ou ponr effrayer les vivants.

Une seconde conception est celle qui est semblable à la conception chrétienne. Après la vie, l'homme est jugé sur ses actions ; il jouit alors d'une félicité éternelle dans un lieu de délices, ou bien est jeté dans un lieu de souffrances. Mais son sort, quel qu'il soit, est définitif et Gxé sans retour.

fja troisième conception est celle de la métempsycose. L'être qui meurt renaît dans notre monde actuel, ou dans un monde semblable, soit comme homme, soit comme animal, et l'expiation de ses fautes, comme la récompense de ses actes vertueux, se produit par une renaissance dans un sort heureux ou malheureux, deins une condition noble ou dégradante.

Or il est un premier résultat maintenant avéré et incoDteslable, c'est que la conception de la métempsycose

est relativement récente. Elle n'apparaît en Egj^pte que dans quelques monuments d'une basse époque. Dans rinde, elle est non seulement ignorée, mais contredite par les hymnes du Véda et ne se manifeste que dans les commentaires postérieurs (1). En Grèce, elle est absente de la littérature primitive et apparaît au sixième siècle de notre ère , au temps de Pythagore et des premiers auteurs de la secte religieuse qui s'est appuyée sur le nom d'Orphée.

On ignore si la doctrine de la métempsycose est née dans l'un de ces trois pays seulement et a passé de là dans les autres, ou si elle s'est développée spontanément et d'une manière indépendante dans diverses régions de l'univers. Mais ce qui est certain, c'est que cette doctrine n'est pas une tradition primitive. Elle semble être le résultat d'une réflexion philosophique sur la succession des êtres qiii vivent et qui meurent, jointe à l'idée de la nécessité d'une rétribution, qui se développait dans la conscience des hommes.

A l'égard des deux autres formes de la croyance à la \ie future, leur origine, beaucoup plus ancienne, est moins facile à établir.

La forme grossière , celle de la simple survivance du défunt avec une existence pauvre et décolorée , comme celle que dépeint Homère, et l'idée de l'influence prédominante des actes extérieurs et principalement de la sépulture sur l'état plus ou moins heureux de l'être qui a quitté ce monde, remontent à une très haute antiquité et existent chez tous les peuples. Mais la conception d'une rétribution est aussi ^très ancienne. On la voit en Egypte dans de très anciens monuments. Le Livre des

(1) Max Muller, Essai sur l'histoire des religions, p. 85.

CROYANCES DE LA HAUTE AynQllTÉ. 53

morts parait, d*après les dernières découvertes, remcoter au premier empire égyptien.

En Chaldée on a trouvé de très anciennes représentations figurées des supplices des méchants.

Dans la Grèce, nous voyons les Iles fortunées, citées par Homère, et dans lesquelles Hésiode place les héros menant, sous le gouvernement de Saturne, une vie bienheureuse. Homère nous dépeint aussi les supplices de Tantale et Sisyphe, et bien que dans la haute antiquité grecque le Tartare semble être la prison des Titans plutôt que des hommes coupables, la distinction des trois séjours, l'Elysée ou les Iles fortunées, le Tartare et enfin l'Hadès correspondant au Scheol des Juifs, lieu triste où réside la masse des âmes, remonte bien au delà de tous nos documents dans la pensée et Timagination des Grecs.

Rien de plus certain également que les croyances des Iraniens à ce sujet. Nous aurons l'occasion de les décrire quand nous traiterons de la religion de Zoroastre.

Quant à l'Inde, voici comment le monument primitif de la littérature religieuse , le ïiig Véda , nous décrit le sort des justes et des méchants. « C'est Yama le premier homme, fils du soleil, qui aurait pu vivre immortel, mais qui a choisi de mourir et qui le premier est entré dans le chemin d'où on ne revient pas, ouvrant ainsi la route où devaient passer les générations à venir,

« Il est devenu le roi du séjour des morts. A l'extrémité du ciel, dans le séjour de la lumière et des eaux éternelles, il règne en paix et en union avec Varuna, le grand dieu du ciel. Par le son de sa flûte, il rassemble, à l'ombre de l'arbre mystique, les morts qui ont vécu noblement; ils viennent avec lui en foule, conduits par le dieu Agni, Les dogues monstrueux, qui gardent la route, aboient en vain contre eux. Revêtus d'un corps glorieux,

5i HISTOIRE DES RELIGIONS.

ils boivent le soma, Tambroisie céleste, le breuvage qui rend immortel , et jouissent ensuite d'une éternelle félicité, assis à la même table que les dieux et adorés par les hommes sous le nom de Pitris, les pères, les ancêtres. Quant aux méchants, ils disparaissent et sont jetés dans des puits infernaux avec les démons, esprits de mensonge et de déception (1). »

On le voit, les grandes doctrines spiritualistes qui sont la base du christianisme, le Dieu unique, le juge suprême, le ciel et Tenfer, sont des croyances aussi vieilles que les monuments historiques les plus anciens que nous possédions. Mêlées à une mythologie grossière et incohérente, à des cosmogonies étranges et ridicules, elles apparaissent comme des joyaux au milieu d'une gangue épaisse, à Taurore même de nos connaissances sur l'humanité.

Après avoir constaté les deux grandes croyances spiritualistes, la croyance en Dieu, unique support de la loi morale, et la foi à la résurrection future, dans les plus anciennes traditions, indiquons en quelques mots les autres notions religieuses qui font partie de ce grand courant de la pensée , et qui se rencontrent chez tous les peuples à l'époque des plus anciens documents connus.

En premier lieu nous citerons l'institution liturgique du sacrifice. Le sacrifice est en usage dès les temps les plus anciens ; aucune tradition n'en indique ni n'en fait soupçonner l'origine. Ses formes et ses significations sont très diverses. Tantôt c'est l'offrande des fruits de

(1) Barth, the Religions ofindia, p. 23.

CIIOÏA.VCES DE LA HAUTE ANTIOCITÉ. 55

la terre, ou la libalion, tantôt r'esl le sacrifice sanglant et môme le sacrifice humain. Quelquefois le caractère expiatoire se manifeste clairement : dans d'autres lieux c'est pluLAt l'hommage et l'adoration qui sont exprimés par celte cérémonie. Quelquefois le sacrifice est considéré comme un marché , un échange avec les dieux, ou même comme un repas donné aux dieux. Quelquefois au contraire c'est une œu\Te magique dont la puissance est infinie ; c'est par ta force du sacrifice que les dieux peuvent conserver le monde, c'est par cette même force qu'ils l'ont créé.

Au milieu de cette diversité de rite.'! et de pensées, l'idée générale de la cérémonie et ses parties principales se retrouvent partout les mêmes. La liturgie avec ses formes extérieures précises existe partout dès la plus haute antiquité.

Noua pouvons signaler en outre comme eroyancea très générales, celle qu'il existe des esprits mauvais, des démons malfaisants. La magie noire, l'invocation des puissances néfastes est un art dont l'origine se perd dans la nuit des temps.

A cette notion de démons on peut rattacher ime Iradition également très ancienne, celle d'une guerre céleste entre les Dieux el les Titans en Grèce, entre les Dévas et les Asuras dans l'Inde- Cette lutte primordiale, terminée par la défaite des Titans et leur emprisonnement dans ie Tartare, est encore une idée très ancienne. Kst-ce un souvenir d'une tradition relative b. la chute de Lucifer, ou une simple représentation des bouleversements de la nature? C'est une question que nous n'avons pas à discuter en ce moment. Nous nous contentons de constater l'existence de ces traditions.

L'idée d'une félicité première et d'une déchéance de

rhomme paraît aussi avoir existé à une très haute antiquité. L'Egypte parle toujours du bonheur du temps où régnait le dieu Ra; Tlnde brahmanique et la Grèce ont la doctrine des quatre âges , et des traditions contenues dans les livres boudhiques, qui doivent représenter de très anciennes traditions populaires , parlent de la chute des hommes qui provient de ce qu'ils ont mangé une nourriture défendue. Des traditions très analogues se rencontrent chez un grand nombre de peuples. En outre, l'arbre paradisiaque et le serpent qui font partie de la représentation extérieure du fait de la chute dans la Bible, sont des symboles que l'on trouve chez un grand nombre de peuples; la tradition biblique sur ce point se rattache donc à une source contemporaine au moins de la séparation des grandes races humaines.

La tradition du déluge se rencontre également dans un grand nombre de peuples, dans la Chaldée, dans l'Inde et dans la Grèce. On peut y rattacher Iti légende égyptienne de la destruction du genre humain par le dieu Râ, et celle de l'enclos devant conserver les semences pendant un hiver exceptionnel prédit par Ormuzd que l'on trouve dans le Zend-Avesta (religion de Zoroastre).

Tels nous paraissent les principaux éléments certains de la tradition primordiale de l'humanité.

Contrairement aux assertions d'une école qui a possédé et qui possède encore un grand crédit , nous ne dirons pas que l'on trouve avec certitude parmi ces notions traditionnelles l'idée d'un messie libérateur ni la connaissance même confuse des dogmes de la Trinité et de l'Incarnation.

L'idée et l'attente d'un libérateur^se manifestent sane

CHOYANCKS RE LA HAUTE ASTiyillTE. itl

iloule très clairement chez un grand nombre de peii- Ijles, mais à une époque relativement récente et assez voisine de la venue même da Christ. Dans l'Inde cette idée n'apparait clairement que vers l'époque de l'origine du boudhisme et de la religion de Vichnou , c'esL-à-dire cinq ou six siècles avant Jésus-Christ. En Grèce la même idée apparaît vaguement dans Eschyle, qui semble l'avoir empruntée à la théologie des fabricateurs des hymnes attribués à Orphée,

Mais ni dans la Grèce au temps d'Homère, ni dans rinde au temps des Védas, ni dans l'Egypte antique, ni dans la Chaldée on n'aperçoit jusqu'ici cette idée d'un libérateur Avenir.

On pourrait donc, au point de vue purement historique et profane, se demander si cette idée, lorsqu'elle apparaît plus tard, est vraiment un filon jusque-là caché de la Ipadition antique, ou si ce ne serait pas rbumanlté qui poussée par le sentiment de sa misère et de son impuissance religieuse, aurait formé spontanément la notion de l'objet de ses désirs et l'aurait personnifiée aous la (orme de différents dieux ou héros.

Il est bon de remarquer que cette apparition tardive de l'idée messianique ne détruit nullement le témoignage que cette foi générale de l'humanité apporte en faveur (lu christianisme. Peu importe que ce soit un souvenir ou une divination de l'àme humaine, le fait du besoin d'uQ Sauveur, et l'accord de l'Évangile avec les aspirations du cœur humain n'en sont pas moins frappants, et le Christ ne perd pas pour cela son titre de désiré des nations.

A plus forte raison doît-ou attacher moins d'iraporlaiice encore à la preuve apportée en faveur des dogmes L Trinité et de rincarnation , qui serait tirée des

triades divines et des demi-dieux , ou hommes-dieux que l'on rencontre dans le paganisme.

L'origine de ces triades, extrêmement nombreuses et variées, est facilement explicable , étant donné le polythéisme émanatiste, par Tidée de la famille composée du père, de la mère et de Tenfant, ou par la simple évolution intellectuelle qui va de T unité à la dualité et revient à l'unité par l'union du double avec l'un. Il n'est nullement nécessaire d'avoir recours pour en rendre compte à une tradition primitive de la Trinité chrétienne. L'anthropomorphisme d'autre part est une tendance humaine qui se rencontre partout et qui peut expliquer la notion de dieux-hommes , ou d'hommes divinisés que l'on rencontre dans le paganisme , sans qu'il faille avoir recours pour cela à une croyance primitive à l'Incarnation.

On ne trouve donc pas, selon nous, dans les anciens documents, de preuve affirmative certaine de l'existence aux époques très reculées de l'idée messianique ni des mystères chrétiens. Mais il faut observer que l'on ne trouve non plus aucune preuve que ces dogmes n'aient pas existé à l'origine, ni même qu'ils ne se soient pas conservés. La rareté de nos documents ne permet de tirer aucun argument de leur silence ou de l'ambiguité de leur sens. Nous reviendrons d'ailleurs sur cette question dans le chapitre concernant les ressemblances entre le christianisme et les autres cultes.

Nous pouvons donc nous borner à poser pour le moment les assertions suivantes.

Les traditions les plus anciennes de l'humanité, telles que les monuments nous les révèlent, contiennent l'idée du Dieu suprême, associé, il est vrai, à d'autres dieux. Ce Dieu suprême n'est pas créateur, mais organisateur

du monde; il est le principe et la sanction de la justice. Cette même tradition contient Tidée de la rétribution future, mêlée, il est vrai, à un très grand nombre d'idées superstitieuses sur la survivance des âmes.

Le rite du sacrifice, la croyance aux démons, à une antique lutte céleste , à la félicité première et à la déchéance de l'homme , et enfin au Jchâtiment de la race humaine par un déluge ou quelque fléau analogue, font encore partie de cette antique tradition.

Il nous reste maintenant à remonter plus haut encore dans le passé, et à chercher lesquelles de ces doctrines sont réellement primitives , lesquelles au contraire sont l'œuvre d'un travail postérieur de l'homme, et à examiner si la religion en général vient de la terre ou si elle est descendue du ciel. Pour entreprendre cette nouvelle étude , nous devons quitter ce terrain de faits positifs et constatés et discuter les diverses hypothèses qui peuvent être proposées sur la mystérieuse origine de la religion.

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