PS
Chrisl, à rétablissement du cultfi munothéiste dans l'univers connu des Juifs et â la fondation de l'Église. Elle pouvait aussi s'appliquer, il est vrai, à un royaume temporel, et on comprend que certains passages des prophéties aient été intergrétéa dans le sens d'une domination temporelle d'un mi juif sur l'univers, d'un empire juif semblable h ceux des Assyriens, des Perses et des Grecs, et surtout à l'empire de David et de Salomon dont la gloire vivait dans toutes les mémoires. . Mais d'autres textes montrent qu'il s'agit d'un empire spirituel, d'une domination liur les consciences, d'une religion nouvelle, d'une alliance diflTérente de celle qui avait été contractée entre Moïse et l'Israël des temps antiques {i), d'un sacerdoce auquel seraient appelés les étrangers (2), de la conversion des païens nu culte de Jéhovah, de la destruction des idoles (3). Le Messie est un roi, mais il doit être plein de douceur (4), il doit wufîrir et mourir et être rejeté par son peuple (S).
Sans doute, avant l'événement, ces prophéties étaient très confuses et sujettes à bien des interprétations, mais après l'événement leur sens est clair, et il est évident que la fondation du christianisme correspond très exactement â ces visions de l'avenir consignées dans les livres lies prophètes.
N'est-ce pas une idée très singulière chei on peuple exclusif, ennemi des étrangers et attaché à son culte national, que celle d'une religion nouvelle, universelle, devant succéder au culte fondé par Moïse? N'est-ce
(I) JérÉiDie, xxxi, 31-SB.
(î) [«aïo, LiTi, 21.
(!!] Isaïc, u, IS.
pas aussi une bien singulière ambition chez ce petit peuple, entouré de puissants empires où régnent des cultes majestueux, que cette conception d'une religion universelle dont Israël serait le centre? On comprend que ridée d'une religion universelle ait pu naître dans rinde. Séparés du reste de Tunivers, les Aryas de rinde pouvaient croire qu'ils étaient la meilleure et la plus puissante partie du genre humain : leur cosmologie ne connaît en dehors de la terre sacrée arrosée par le Gange qu'une ceinture de régions barbares. Mais que des juifs aient conçu l'idée de ramener à un culte unique l'Egypte, l'Assyrie, la Phénicie, les Perses et les Grecs, cela est très singulier. Ce qui est plus singulier encore et contraire aux coutumes de tous les peuples, ce sont ces reproches si sévères et si multipliés adressés par les prophètes à leur nation, à ses chefs, aux princes comme au peuple ; c'est cette menace de réprobation contre le peuple d'Israçl, constamment placée en face des brillantes promesses du règne du Messie. Lors donc que nous voyons cette prophétie d'une rénovation religieuse, dont unjuif doit être Fauteur, s'accomplir avec la grandeur et l'éclat qui ont accompagné le triomphe du christianisme dans l'empire romain, lorsque nous voyons s'accomplir en même temps d'une manière terrible les menaces des prophètes contre le peuple choisi, ne devons-nous pas reconnaître que la conception de l'idée et son accomplissement se correspondent et doivent être attribués à uhe même cause? Or, quelle est la cause qui embrasse les siècles dans sa pensée, et peut annoncer ce qu'elle accomplira dans mille ans, si ce n'est la puissance divine?
Je ne m'arrête pas aux prophéties de détail, souvent très frappantes et dans lesquelles il est impossible de voir
ce que Ton supposerait en toute autre circonstance, une interpolation postérieure à révénement, puisque les livrés des prophètes ont pour gardiens les Juifs, qui n'ont pas voulu reconnaître Jésus-Christ comme le Messie. Mais la prophétie générale suffit et nous pouvons demander où et chez quels peuples il existe une série de documents prophétiques dont l'accomplissement soit évident et dont l'authenticité soit garantie par ceux mêmes contre lesquels Us témoignent. L'accord entre les deux Testaments, l'accomplissement des prédictions des prophètes, est donc un fait hors de toute proportion avec ce que l'on trouve ailleurs, un vrai signe de la transcendance de la religion chrétienne. Toutes les analogies, toutes les ïessemblances s'évanouissent devant la majesté d'un si grand fait (1).
Ce signe est d'ailleurs inimitable, car, grâce à cette union des deux Testaments, le christianisme, tout en étant une religion nouvelle, plonge profondément ses racines dans le passé. Il apparaît dans l'histoire à une date connue , avec ses preuves spéciales appuyées sur des témoignages contemporains, et il remonte en même temps par Moïse "et Abraham jusqu'à l'époque obscure où l'histoire se perd partout dans la légende; et là même il nous fournit sur l'origine de l'humanité, à la place des cosmogonies insensées des autres peuples, un récit simple, que la vraie science ne dément en aucun point. Il peut donc légitimement prétendre remonter jusqu'aux premières origines, et en même temps il s'appuie sur des faits qui appartiennent à l'époque où règne la pleine lumière de l'histoire. Aucune autre reUgion ne réunit ces deux caractères ; celles qui sont antiques ont une
(1) Voir Appendice, note S.
origine fabuleuse, et celles qui sont récentes n*ont point d'ancêtres : les ancêtres qu'elles se forgent ne peuvent subsister devant Thistoire. Le christianisme au contraire nous montre sa généalogie , qu'aucun document historique contraire ne met en doute, et qui remonte jusqu'au premier homme. Il nous montre ses ancêtres plus rapprochés dans les juifs, qui subsistent sous nos yeux pour attester leur passé et conserver les prophéties. Il nous montre enfin sa propre naissance, attestée par les évangiles et confirmée par les annales de l'empire romain. Ici encore, nous pouvons demander qu'on nous présente quelque chose qui ressemble, même de loin, à une base historique si solide.
Passons au second caractère, tiré de la doctrine ellemême.
L'idée du Dieu créateur, personnel, source de la justice et vengeur de la morale, est une notion commune aux trois religions : juive, chrétienne et musulmane. Le paganisme n'a fait qu'entrevoir cette notion. Les païens en général unissaient la notion de la morale à celle de la divinité, '.pour eux la morale venait d'en haut, du ciel; mais la puissance céleste , qui était chargée de punir le vice et de récompenser la vertu, était une puissance impersonnelle ou du moins un être tellement inflexible qu'il ne différait guère d'une loi abstraite. Les dieux personnels proprement dits étaient en général indignes du rôle de gardiens de la morale; car ils la violaient souvent eux-mêmes. Aussi, bien que les peuples polythéistes fussent très éloignés de ce qu'on nomme aujourd'hui la morale indépendante, bien que ) céleste fît
THANSCENDANCË IIU CKHISTJANISMIÎ.
purtie de leur croyance, c'était plutôt à une sorte de l'alalité impersou celle qu'ils attribuaient cette sanction. Daasle polythéisme grec, Zeus, souverain du ciel, eemble quelquefois soumis h la Moïra, à la fatalité vengeresse, et quand il semble indépendant, seul juge des liommes, il prend alors quelqufes-uns des attributs de t'ette fatalité, et ses décrets ont quelque chose de nécessaire et d'inflexible. 11 en est de même de la société des grands Dieux de l'Olympe, considérés collectivement comme le principe de lajustice; c'est un tribunal juste, mais iiiDexible. L'idée d'expiation pour le crime se rencontre sans doute dans les cultes païens ; mais cette expiation n'est pas en général le moyen d'obtenir le pardon d'un être personnel; c'est un moyen de réparer les effets de la faute , de purifier l'âme par certains actes qui ont par eux-mêmes une vertu spéciale. En somme, la morale païenne, quoique venant d'en haut, a généralement un caractère impersonnel. Elle n'existe même qu'à cette condition, l'intervention personnelle des dieux païens introduisant soit une cruauté capricieuse, soit une indulgence sans motif à la place de la loi du devoir. La iaute n'est pas l'offense contre un Dieu vivant : l'expiation n'est pas un pardon résultant de l'amour ou de la miséricorde.
Je parie ici d'ime manière générale et d'après une vue d'ensemble du paganisme. Je reconnais qu'il y a certaines exceptions, que certains hymnes de l'Inde ancienne et certains psaumes assyriens contiennent l'idée du pardon analogue à l'idée chrétienne. Ces fragments des traditions primitives, ces manifestations des instincts du cœur humain ne sont cependant qu'exceptionnels, et en général la morale pai'cnne a un caractère impersonnel. Son principe est admirablement dépeint par Pindare : « Reine de toutes choses mortelles et immorlellea, la loi
(vofxoç) établit d'une main toute puissante la contrainte: suprême de la justice {i), » Chose étrange même, la mo-^ raie la plus pure du paganisme, la morale bouddhique^ est jointe à l'absence complète de la notion d'un Dieu personnel, et à Tidée d'une sanction absolument nécessaire et fatale.
Le Dieu unique, qui récompense les bonnes actions, qui hait le mal et qui le punit, mais qui pardonne au pécheur, n'est connu clairement que dans les religions monothéistes. C'est dans ces religions que la morale s'identifie avec la volonté du Créateur, et la faute avec l'offense envers un Être infiniment bon. Néanmoins cette idée du Dieu personnel, source de la morale, prend un caractère plus précis , plus clair et plus profond dans le christianisme par l'idée de la rédemption. Ici, je n'ai pas l'intention de traiter des mystères chrétiens eux-mêmes. Ces mystères sont les objets de la foi, et ne peuvent en être les preuves que d'une manière très indirecte. Sans doute la théologie des mystères chrétiens est une œuvre originale, distincte, quoi qu'on en dise, de toutes les idées analogues des religions et des philosophies étrangères, et son existence est à elle seule, aux yeux des croyants, un des traits distinctifs de la vraie religion. Mais ces doctrines, si belles et si touchantes pour ceux qui ont la foi, sont pleines d'obscurités et d'apparentes contradictions. Ce sont des lumières pour ceux qui croient, mais ces lumières éblouissent et effraient les yeux de ceux du dehors. Ce que je veux seulement indiquer ici, c'est une notion plus accessible à la raison. C'est le caractère particulier du Dieu chrétien que ces mystères sont destinés à manifester. Or il résulte du mystère de la Ré-
(1) Pindare, éd. Boiss. Fragment, p. 299.
TRANSCENDANCE HU CIIBISTIANISME. 339
■ Iciiiption qu'il y a entre le Dieu personnel et la morale proprement dite, la morale tout entière, la morale individuelle et intime aussi bien que la règle extérieure du devoir, un lien extrêmement étroit. Le Dieu chrétien estl'ordremoral vivant, la sainteté personnifiée. L'ordre moral lui est tellement uni et tellement cher, qu'il sacrifie son Fils pour réparer la violation de cet ordre. Mais en mÉme temps ce Dieu est l'amour même, l'amour vivant. Il aime ses créatures coupables au point de sacrifier l'objet unique de ses complaisances suprêmes pour pouvoir leur pardonner sans que sa justice soit blessée, sans que sa ^inteté reçoive la plus légère atteinte, sans qu'il puisse être accusé de la plus légère connivence pour le mal. Le Dieu chrétien est donc à la fois la justice vivante et la miséricorde vivante, la sainteté immaculée ■ et l'amour avide de sacrifice. Tous ces attributs , manifestés dans les mystères , sont conforme.'! à la saine philosophie. Une fois qu'ils sont connus, ils s'accordent pleinement avec l'idée de la perfection absolue de l'Être suprême. Mais la philosophie n'a jamais découvert ces richesses cachées de la nature de l'Etre infini : elle ne peut ni les inventer ni les démontrer. A plus forte raison estelle incapable de les manifester d'une manière populaire et de leur faire exercer sur les ftmes une action efficace. L'islamisme, qui a rejeté les mystères chrétiens, a par l<à même perdu cett« admirable notion de Dieu absolument saint et infiniment miséricordieux. Le Dieu musulman est sans doute appelé le Dieu saint; il est considéré comme juste et comme chargé de punir le mal. Il etit appelé h tout instant dans le Koran le clément, le miséricordieux ; mais l'affirmation de ces attributs divins, écho de la tradition chrétienne, n'est dans l'islamisme (ju'une formule sans vie dont le sens est tout difl'érent
de celui qu'ont les mêmes paroles dans les prophètes et dans rÉvangile. La conception populaire et pratique du Dieu de Fislamisme est tout autre que celle du Dieu chrétien. Allah ressemble à un grand calife très puissant qui tient avant tout à ce que son autorité exclusive soit respectée; à ses yeux le plus grand crime, presque le seul inexpiable, est d'associer une créature au créateur. Puis il maintient un certain ordre entre ces créatures et les oblige à vivre en paix sans se faire tort. Enfin il est bon et généreux, mais il a ses favoris auxquels il distribue les biens de la terre. Quant à la sainteté intime personnelle, à la pureté du cœur, elle lui est à peu près indifférente ; et il est d'une indulgence extrême, sans.qu'il lui en coûte comme au Dieu chrétien ; le pardon lui est facile, parce qu'il ne se sent guère offensé (1). L'idée du Dieu vraiment saint et miséricordieux sans que sa sainteté soit diminuée est donc une idée propre aux prophètes juifs et au christianisme.
A cette idée en correspond une autre du côté de l'homme. L'homme est libre, il peut et il doit faire le bien par sa volonté. Mais il a besoin d'un secours supérieur ; ce secours lui est offert et lui est toujours accordé quand il le demande. La doctrine de la grâce, se rattachant à celle de la rédemption , établit l'homme dans une dépendance très grande de Dieu au point de vue moral : elle lui laisse cependant la pleine responsabilité de ses actes et le pouvoir de disposer de sa destinée. Il est
(1) Palgrave, dans son voyage en Arabie, raconte qu'il interrogea le.s musulmans wahabites sur la gravité relative des diverses fautes. « Quel est, leur dit-il, le plus grand péché? — C'est d'associer une créature au Créateur. — Et le second? — C'est de fumer. — El le vol. l'adultère, l'assassinat? — Dieu est miséricordieux, » répondit l'Arabe .
THANSCENDASCE DL' ClIRlSTrANISWE. 331
facile fie comprendre quelle puissance ces croyances donnent aux mobiles élevés qui poiiBSPnt l'homme vers le bien. Au nom d'un Dieu qui s'est sacrifié, on peut demander à l'homme les plus grands sacrifices; et si la force lui manque, au nom du dogme de la grâce, on peut lui promettre cette force comme devant lui venir d'en haut, pourvu qu'il la demande.
Ce sont ces principes qui permettent h la morale chrétienne d'ftre plus élevée que toute autre morale et en même temps de rester pratique et à la portée de Tbomme. C'est grâce à ces dogmes que l'on évite à la fois le stoïcisme, qui demande à l'homme plus qu'il ne peut faire et qui détruit les affections, et les doctrines indulgentes qui laissent se développer la nature en abaissant l'idéal au niveau de la vie vulgaire de la masse des hommes. Ce sont ces mêmes doctrines qui abaissent l'orgueil, en mettant toujours l'homme en présence de la perfection divine incarnée, et en l'obligeant à compter sur un secours supérieur. N'y a-t-il pas là un caractère unique et incomparable, un véritable Irait de transcendance de la doctrine chrétienne?
Les conséquences pratiques de cette idée ne sont pas moins frappantes. C'est en effet grâce à cette notion du Dieu saint et juste, mais plein d'amour, et de l'homme, libre, mais ayant besoin d'un secours divin et pouvant l'obtenir, que le christianisme a pu établir dans l'humanité certains préceptes de morale qui n'ont pu être proclamés ailleurs, si tant est qu'ils l'aient été, que comme un idéal irréalisable. Les deux plus notables de ces préceptes sont la loi de la continence et celle du pardon des injures. La loi rigoureuse de la chasteté sous ses deux formes , celle de la continence absolue et celle du ma- ! unique et indissoluble, est le principe des mœurs
332 HISTOIRE DES REUGIONS.
chrétiennes. Si cette loi n est pas appliquée universellement, elle subsiste néanmoins partout où rÉvangile règne comme règle de mœurs,. et en fait il y a toujours une partie des populations chrétiennes qui s'eflForcent de la suivre. Or cette loi était à peu près inconnue dans lé paganisme. On trouvait sans doute la monogamie à Rome, mais avec une liberté complète de mœurs pour lès hommes. On trouve Téloge et le conseil du célibat chez certains peuples, mais c'est un célibat volontaire pour quelques-uns et non une loi universelle. En général, dans les pays païens et musulmans, outre la permission de la polygamie et du divorce, il y a en principe une complète tolérance pour les désordres de mœurs qui ne troublent pas l'ordre extérieur du foyer de famille. Le principe contraire ne prévaut que dans les pays chrétiens. On sait quels efforts il a fallu à l'Église catholique pour maintenir l'application de la loi de la monogamie aux ^souverains , en empêchant l'établissement légal en Europe des sérails qui sont la coutume universelle des pays non chrétiens.
La loi du pardon n'est pas moins difficile à pratiquer, à cause de son opposition apparente avec le sentiment de justice qui est si puissant sur le cœur de l'homme, surtout quand la justice s'unit à l'intérêt. C'est encore cependant un des principes rigoureux du christianisme. Le Bouddha semble avoir entrevu cette loi, mais il l'a proposée comme conseil et non comme précepte absolu.
L'ensemble de ces diverses idées et de ces divers préceptes constitue cet état moral distinct de tout autre, que l'on peut appeler l'esprit chrétien. Être chrétien, c'est croire à un Dieu à la fois juste et miséricordieux qui hait le mal et qui pardonne au pécheur; être chrétien, c'est aimer ce Dieu d'un.amour personnel, plus que ses parents
TRANSCENDANCE DU CllBlSTrANlSME.
l't ses meilleurs amis; Être chrétien, c'est avoir horreur (le toute violation de la loi de la continence, non par un jientiment d'orgueil , mais par un principe religieux , et par conséquent détester les fautes, cachées aussi bien que celles qui font scandale. Être chrétien, c'est aimer louB les hommes, même ses ennemis, c'est renoncera la vengeance, c'est conserver la paix dans son cœur avec tous, bien qu'on soit obligé de les combattre au dehors. Être chrétien, c'est sentir sa pleine dépendance de Dieu et lui rapporter la gloire de ses bonnes actions, et, en môme temps, conserver la pleine responsabilité de ses actes, attendre la récompense méritée et craindre le Juste châtiment. Or cet idéal chrétien ne se trouve nulle part dans les autres religions. En vain essaierait-on de le construire de pièces et de morceaux en réimissant quelques textes isolés de certains philosophes. On ne trouvera aucun pays en dehors de ceux qu'éclaire l'Évangile où cet idéal soit propose et prêché imiversellement comme règle de morale, oit il y ait des hommes qui cherchent à le réaliser et qui y parviennent avec une fidélité plus ou moins grande, mais réelle et sincère.
La conception des rapports moraux entre le Dieu unique personnel et sa créature, avec toutes ses conséquences morales , peut donc être considérée comme le Irait distinctif du christianisme. Non seulement on ne trouve rien d'égal dans les autres cultes , mais on ne trouve rien d'analogue, et la ressemblance générale de toutes les religions, que nous avons constatée et expli- (|uée, ne se manifeste plus ici. L'esprit chrétien n'appartient qu'a la vraie religion ; il en est comme l'essence propre, originale et inimitable.
j'arrive maintenant aux caractères relatifs à l'origine de la religion et avant tout à la vie du fondateur.
Le trait particulier de la vie de Jésus-Christ, telle qu'elle est racontée dans l'Évangile, c'est l'union de la perfection de l'idéal avec la pleine réalité historique. En règle générale , chez tous les hommes , ces deux élénients sont séparés. L'imagination, la poésie, l'admiration idéalisent les êtres, mais en corrigeant leurs défauts réels et en leur ajoutant des vertus qu'ils n'ont pas possédées. Dès que l'on passe de la fiction à l'histoire, on retrouve les imperfections de la nature humaine. Nous pouvons ap.pliquer cette règle à tous les personnages de l'histoire, sans crainte de la voir démentie. Mais puisqu'il s'agit du fondateur d'une religion, nous nous bornerons à l'appliquer aux quatre fondateurs de cultes dont nous avons étudié l'histoire : Zoroastre, Bouddha, Confucius et Mahomet.
Sur Zoroastre, comme nous l'avons montré, nous ne savons rien d'historique. Il se perd entièrement dans la légende, il n'y a donc pas lieu d'en parler; ses vertus et ses qualités ne nous apparaissant qu'au milieu des nuages de la mythologie : nous ne pouvons dire s'il a été tel que ses sectateurs l'ont décrit ; nous ne savons même pas s'il a existé.
Bouddha a certainement une réalité plus grande. Son époque est à peu près certaine, et sa personnalité, qui joue un si grand rôle dans son œuvre, nous est connue dans ses grands traits. Mais combien il y a loin de cette notion générale à cette connaissance détaillée de la vie d'un homme qui serait nécessaire pour prononcer sur sa perfection morale I Les discours de Çakia-Mouni et les récits de sa vie n'ont qu'une authenticité très douteuse.
Chose singulière même, si nous devions en croire li livres singhalais qui sont destinés à exalter les vertus du ' Bouddha, nous y Irouverions quelquefois la marque de ses défauts. C'est ainsi qu'il est raconté que, lorsque Bouddha était dans unjardin, cinq cents moines vinrent ] le trouver conduits par ses deux principaux disciples, et qu'il se fit un tel bruit lorsqu'il s'agit de les faire asseoir et de poser à terre leurs pots à aumAnes , que le maître cria à Ananda : « Qui sont. ces hommes qui font tant de bruit, comme des pécheurs qui tireraient leurs fileta? ■> Ananda l'ayant averti de l'arrivée des étrangers, il ajouta : « Assemblez tout le couvent et dites aux moines qui se sont conduits comme des pêcheurs au filet de ne pas rester prés du lieu où je me trouve, n Les moines étrangers se retirèrent assez irrilés, et il fallut l'intervention du grand dieu Brahma et de l'un des principaux disciples pour que Bouddha se décidai à1es recevoir (1), Les commentateurs s'efforcent de donner des raisons de la conduite du Bouddha, mais il est difficile de ne pas y voir un acte d'impatience assez déplacé. En tous cas il a gravement scandalisé ses disciples les plus intimes : l'un d'eux, dit la tradition, songea à le quitter; l'autre, pensant que Bouddha manquait à sa mission, se proposa de prendre sa place. Nous n'avons pas cité ce fait pour en tirer une conclusion directe contre la perfection morale du Bouddha, mais simplement pour montrer le travail d'idéalisation fait par ses disciples, car ce morceau est une sorte d'excuse ou d'explication d'une tradition relative k la conduite du maître. Quoi qu'il en soit, l'impossibilité de dégager le Bouddha réel du Bouddha dogmatique el légendaire est évidente et
(1) S[>(Mice Hardy, iTanual of Buddliisw, p. 390.
suffit pour que nous n'ayons aucun motif d'admettre en Çakia-Mouni l'absolue perfection réalisée et vivant sur la terre.
Nous ne la trouverons pas non plus en Gonfucius, dont la vie est beaucoup plus historique, grâce au caractère du peuple chinois. Cette vie n'a rien d'héroïque ; c'est celle d'un honnête homme et d'un sage, ayant une ambition politique, innocente sans doute, mais qui diminue la grandeur de son caractère. Gonfucius ne se montre pas supérieur à la moyenne des honnêtes gens de tous les pays.
Reste Mahomet, le dernier venu, dont la vie est absolument authentique, surtout quand il s'agit des faits que mentioinne le Koran. Mais, si nojus trouvons ici la réalité historique , nous sommes certainement bien loin de l'idéal.
G'est donc une loi générale que sur la terre les hommes réels et vivants sont plus ou moins imparfaits, et que l'idéal absolu , quand il existe dans une biographie , est le produit de l'imagination de la postérité. Si maintenant nous lisons l'Evangile, nous voyons une grande, unique et sublime exception à cette triste loi. Jésus- Ghrist nous apparaît comme l'absolue perfection sans aucune tache , et en même temps il vit sur cette terre , nous savons où il est né et où il est mort ; nous entendons la voix même des témoins oculaires de sa vie, de l'apôtre qui a reposé sur son sein. Que la vie de Jésus telle qu'elle est rapportée par l'Évangile soit une vie idéale et surhumaine, c'est ce qu'il est inutile de prouver. Gela est inutile à l'égard des âmes simples et de bonne foi, que la lecture de l'Évangile ravit d'admiration et fait entrer dans cette stupeur qui, au dire du texte sacré, saisissait ceux qui approchaient du divin Maître et écoutaient les
THANSCESDA.NCE DU CHK[STIANISMR. 3^7
paroles tombées de ses lèvres. Gela est également mutile à l'égard des contradicteurs qui, suivant l'exemple des pharisiens, trouveront toujours matière à critiquer dans la perfection môme. Soit qu'on le contemple dans l'obscurité de sa vie de Nazareth, soit qu'on le voie parcourant les villages et les bourgades de la Judée toujours entouré par la foule et supportant sa grossièreté et son indiscrétion, soit qu'on écoute les entretiens si profonds et si touchants avec Nicodème ou avec la Samaritaine, soit qu'on entende tomber de sa bouche le sermon des béatitudes, partout c'est une simplicité jointe aune profondeur que rien n'égale. Ce n'est pas le sublime, c'est plus que le sublime; on entre, en lisant l'ÉvangUe, dans cette région de calme qui est au-dessus des nuées et des orages ; on est plongé dans la vérité parfaite, dans la paix sans nuages, dans la bonté sans limite. Quel trait de caractère que ce petit mot de l'Évangëliste ; il ne &i point de miracles dans cette bourgade h. cause de l'incrédulité des habitants ; cependant il y guérit quelques malades 1 Quel trait encore que ces larmes de Jésus au moment où il allait ressusciter Lazare! Quelle profondeur dans ses réponses telles que celle où il dit de rendre à César ce qui appartient h César et à Dieu ce qui appartient à Dieu , confondant ses adversaires en même temps qu'il posait le principe des sociétés modernes I Quelle connaissance du cœur humain, quelle prudence surnaturelle dans le jugement de la femme adultère! Et dans sa passion, à quelle hauteur Jésus s'élève 1 Avec quelle indifférence pour la vie il parle à Pilate de la puissance qui lui a été donnée sur le Fils de l'homme! Comme il se tient à égale distance de la faiblesse qui se soumet au pouvoir et de l'esprit de révolte 1 Quelle douceur envers les faibles, quelle énergie en parlant aux hypocrites et aux
puissants de la terre ! On comprend cette parole attribuée à Napoléon I", qui ne serait pas moins vraie lors même qu'elle ne serait pas authentique : « Je me connais en hommes ; Jésus-Christ n'est pas un homme. »
Le Christ de l'Évangile est donc l'idéal, la perfection vivante sur la terre. Maintenant, cet idéal est-il une invention? Est-il le produit de l'action de l'imagination^ humaine sur une réalité inférieure et grossière ? S'est-il formé à la manière des autres biographies plus ou moin? idéales, telles que celle du Bouddha, ou la légende moderne de Napoléon? La simple lecture impartiale des Évangiles suffit pour répondre à cette question, indépendamment de toute étude critique. Les œuvres légendaires ont en effet leurs caractères propres qui se laissent aisément reconnaître. Or le Christ de l'Évangile est aussi clairement humain, vivant et réel, qu'il est évidemment parfait. Il n'est pas un instant où il ne touche le sol, où on ne le voie vivre au milieu d'hommes parfaitement réels et nullement idéalisés. Si le récit de la vîe de Jésus-Christ était une création légendaire , il aurait fallu , pour donner à cette œuvre d'imagination , un caractère si grand de vraisemblance , une conformité si parfaite dans les détails avec les circonstances de temps et de lieu et les mœurs de l'époque, un art merveilleux, une habileté inimitable qu'il serait absurde d'attribuer aux auteurs des Évangiles.
L'accord des Évangiles est encore une preuve de la réalité de la figure idéale de Jésus-Christ. Quoi qu'on en dise, cette figure est unique et c'est le même Christ qui apparaît dans les quatre Evangiles. Si le Christ de saint Jean est plus profond, s'il manifeste plus complètement sa sagesse divine, il ne diffère cependant pas de celui des autres évangélistes. Ce sont des traits qui s'ajoutent
à d'autres Irails, mais sans détruire les premiers. Or, comment expliquer cette identité, si ohaciin des évo listes n'a eu devant les yeux le même type réel et vivant, c'est-à-dire le Sauveur lui-même? Écoutons sur ce point un appréciateur non suspect, l'auteur de l'Emile :
« Oui, si la vie et la mort de Socrale sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un dieu. Dirons-nous que l'histoire de rË\-flngile est inventée à plaisir? Mon ami , ce n'est pas ainsi qti'on invente, et îea faits de Socrat.e. dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. An fond, c'est reculer la difficulté sans la détruire ; il serait plus inconcevable que quatre hommes d'accord aient fabriqué ce livre, qu'il ne l'est qu'uu seul en ait fourni le sujet. Jamais des auteurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton, ni cette morale, et l'Évangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros (1). o Nous trouvons donc dans l'Évangile cette union, vainement cherchée partout ailleurs, de l'idéal et du réel. Évidemment c'est une œuvre divine. Dieu seul est assez puissant pour créer une œuvre parfaite.
Mais nous pouvons tirer de celte union du réel et de l'idéal en la personne de Jésus-Christ une conclusion plus vaste et plus importante. N'est-ce pas l'union de l'idéal et du réel qui est l'objet de la recherche de toutes les religions? N'est-ce pas l'absence de cette réalisation de l'idéal sur la terre qui produit ce vide de l'àme que les religions cherchent à combler? Or l'histoire du christianisme nous présente, à une époque déterminée do l'histoire, pendant un inten-alle de quelques années. l'idéal absolument parfait, vivant sur cette terré. N'esl-ci'
(1) RonsâSaii, Emile, lirre IV
pas la preuve que Tobjet cherché par la religion est un objet réel? N'est-ce pas le signe visible sur la terre de l'idéal éternel et vivant dans le ciel, c'est-à-dire du Dieu personnel? N'est-ce pas cette perfection manifestée en chair qui sert de pont pour nous conduire à la croyance aux perfections invisibles , et n'est-ce pas aussi par l'amour du Christ que Ton arrive le plus facilement à l'amour de la perfection divine? N'est-ce pas ce que saint Paul explique lorsqu'il nous dit que le Christ est la splendeur de la gloire de Dieu et la figure de sa substance? Cette union de l'idéal et du réel, c'est le caractère propfre de la Divinité, c'est le signe distinctif d'une religion monothéiste qui admet que la perfection existe en Dieu à l'état personnel. Jésus-Christ unissant dans sa nature visible ces deux éléments , qui semblent contradictoires , et qui le sont réellement dans l'ordre purement naturel, est donc non seulement un envoyé de Dieu, mais comme un signe et un sacrement qui contient et révèle la divinité tout entière et ses plus sublimes attributs. C'est un trait caractéristique et unique, propre au christianisme seul. Le christianisme est donc le seul point de contact de la perfection absolue avec la misère de l'homme, la seule vraie communication entre le ciel et la terre.
Ce que la vie idéale et réelle de Jésus-ChHst prouve aux cœurs élevés et aux esprits droits, les miracles le prouvent à tous les hommes de bonne foi d'une manière plus claire et plus facilement intelligible. La preuve des miracles est une de celles auxquelles Jésus-Christ en appelle le plus souvent. Croyez à mes œuvres, dit-il, et ces œuvres sont ses miracles. Avant de quitter la terre,
il prciinei à ses apôlres qu'ils auront le pouvoir de feire des miracles, afin d'inspirer la foi à ceux qui les verront. Il est facile de comprendre le motif de cette importance attachée aus miracles visibles parmi les preuves de la foi chrétienne. C'est que les miracles donnent & la foi un fondement rationnel clairement explicable. Si réellement il y a eu des miracles éclatants, supérieurs k tous les autres faits surnaturels allégués en faveur des autres religions, si ces miracles sont donnés en preuve d'une révélation faite par le Dieu créateur, il est certain qu'il faut croire à cette révélation. Dieu seul est le maître de la nature, et s'il manifeste cette souveraineté, l'homme doit croire à sa parole. Cette preuve difi'éredes autres, de celle qui résulte de la beauté de la doctrine ou de la sainteté du fondateur, en ce qu'elle repose sur des faits extérieurs, précis et déterminés, capables d'être vus ou touchés par les témoins immédiats, capables d'être attestés comme tous les autres faits. Une fois de tels faits constatés, une fois qu'Q est prouvé qu'ils sont l'œuvre du Dieu suprême, il devient raisonnable et logique de soumettre sa raison à l'autorité qu'ils appuient. De tels miracles sont semblables aux marques extérieures qui font connaître [l'authenticité d'une pièce, au cachet ou au sceau qui garantit contre les falsifications. Si au contraire il n'y a pas de miracles visibles en faveur d'une religion, si l'on en est réduit aux preuves morales seules, l'illusion est plus facilement admissible. Les preuves morales sont aifaire d'appréciation individuelle; les miracles sont des faits palpables et capables de frapper tous les esprits. Une religion sans miracles serait semblable à la lettre d'un souverain, dontlecachel et la signature auraient disparu et dont l'autt'ur ne pourrait être reconnu que par l'appréciation du contenu do la missive.
34S HISTOIRE DES REUGIONS.
n y aurait d'ailleurs présomption contre une religion monothéiste qui se prétendrait révélée et qui ne s'appuierait pas sur des miracles. Le Dieu créateur est en effet le maître de la nature; il a le pouvoir de faire des miracles. S'il se refusait absolument à user de ce pouvoir pour garantir une parole venant de lui, il serait vraisemblable qu'il n'a pas le dessein d'enseigner fes hommes d'une manière exceptionnelle et surnaturelle, et qu'il les laisse éclairés par les seules lumières de leur conscience et de leur raison. Cette présomption serait plus forte encore et deviendrait décisive si à côté de cette religion il y en avait d'autres se prétendant établies par le même créateur et essayant de s'appuyer sur des preuves visibles. Nous devons donc attacher une grande importance à la preuve des miracles, et c'est à tort que certains apologistes et certains orateurs chrétiens lui donnent une place secondaire. Les miracles visibles sont comme les ossements et la charpente de la démonstration du christianisme ; les preuves morales pourraient être comparées aux nerfs et aux muscles : sans ossements, les nerfs et les muscles seraient impuissants.
Ceci posé, si nous comparons le christianisme aux autres religions , au point de vue des miracles , nous arrivons au résultat suivant. En dehors du christianisme il peut se rencontrer certains faits surnaturels, mais ces faits ou sont peu éclatants, ou ne sont que très faiblement attestés. En outre la plupart de ces faits peuvent être expliqués sans avoir recours à la puissance du Créateur. Nous pouvons ranger parmi les faits équivoques et peu éclatants les miracles du paganisme proprement dit, les oracles de Delphes et de Memphis, les faits miraculeux attribués à Vespasien, et les faits magiques racontés par les missionnaires de l'extrême Orient. Il n'y a dans
THANSCENDANCE DU CEHESTIAXrSME.
tous ces faits rien qui snit comparable à la résurrection de Lazare, à la fempôle apaisée, à la guérison de l'aveugle-né; il est difficile de savoir quelle est la part exacte d'illusion , d'imposture nu de surnaturel véritable qui s'y rencontre. La part du surnaturel, si vraiment , il y en a une, est" si faible, qu'elle peut être attribuée h un être spirituel quelconque, ange ou démon, aussi bien qu'au Créateur. Nous trouvons d'un autre cûté dans certaines religions l'allégation d'un déploiement très grand d'une puissance surnaturelle. Tels sont les récits relatifs h Zoroastre et à Çakia-Mouni. Mais nous sommes alors sur le terrain de la légende pure, sans aucune base historique solide. Zoroastre est, oommenous l'avons vu, un personnage absolument légendaire; et quant à Çakia-Mouni, le récit fantastique de ses miracles est de plusieurs siècles postérieur à sa mort. Ces derniers miracles d'ailleurs ne sont point attribués à une puissance divine, mais k im pouvoir magique résultant, dans l'opinion des Hindous, de la sagesse et des vertus de Çalda- Mouni lui-même. Ce sont donc des miracles irrationnels, qui, fussent-ils réels, ne prouveraient pas la vérité de la doctrine bouddhique : car, de ce qu'un homme serait un puissant magicien, il ne s'ensuivrait pas qu'on dût croire à sa parole. Il n'y a d'ailleurs pas à s'occuper de faits si évidemment légendaires.
Si nous passons à l'Évangile, nous noua trouvons en face d'un spectacle tout dilTérent, Nous rencontrons une série de miracles éclatants, accomplis à une époque et dans des lieux clairement désignés, en présence d'une foule nombreuse. Nous voyons des malades guéris par la seule parole d'un homme, ou même à distance par sa seule volonté, des morts ressussités, Jésus marchant sur l'eau et apaisant la tempête. L'explication naturelle de
344 HISTOIRE DES REUGlOiVS.
tels faits est imposible. S'ils sont réels, leur éclat est tel, et tellement supérieur à celui des faits pareils qui ont été racontés dans d'autres circonstances, qu'il est impossible de ne pas les attribuer au Créateur lui-même. Il faut observer en effet que l'ensemble de ces faits évangéliques s'est accompli dans l'espace de trois années, et dans un pays qui n'est pas plus étendu qu'une province de la France. Que l'on compare ce récit évangélique avec les miracles les plus nombreux et les plus attestés des temps modernes, avec ceux en particulier qui sont allégués à l'occasion de certains pèlerinages, et on verra de suite quelle immense différence sépare l'une de ces manifestations surnaturelles de l'autre. Les faits surnaturels contemporains, quand ils peuvent être prouvés, sont capables de produire la conviction chez les personnes bien disposées ; mais ils ne sauraient, comme ceux de l'Évangile, être la base d'un enseignement populaire et d'une prédication publique.
Toute la question , relativement aux miracles évangéliques, se réduit à un seul point : sont-ils suffisamment attestés? Le livre qui les raconte est-il l'œuvre de témoins assez rapprochés des faits pour qu'on ne puisse pas douter de leur exactitude et assez dignes de foi pour que l'on ne puisse pas les accuser d'imposture? Si cette question est résolue affirmativement dans le sens de la vérité des récits évangéljques , le christianisme a cause gagnée ; car les faits évangéliques , mille fois plus éclatants qu'aucune autre série de faits de ce genre , ne peuvent être attribués qu'à une puissance qui dispose de la nature entière et qui est maîtresse de la vie et de la mort. Les miracles de l'Évangile sont d'ailleurs , par leur nature même, parfaitement adaptés à être la marque de la puissance divine. Ils ont pour but le soulagement des
THANSCKSDANCE DC CEIRTSTEANISME. 340
maux de l'humanité, ou bien ils sont destinés directement à prouver l'autorité divine de leur auteur. Ils sont donc conformes à la sagesse et h la bonté du Créateur. Reste donc l'unique question : L'Évangile est-il authentique? Ses récils reproduisent-ils la parole de témoins oculaires, sûrs et dignes de foi?
On peut traiter cette question dans deux dispositions d'esprit différentes. On peut être d'avance convaincu que les miracles sont impossibles , que toute allégation de faits surnaturels est mat fondée et doit s'expliquer par la légende ou l'imposture. On peut au contraire croire à la possibilité générale des miracles, et n'avoir de doute que sur l'évidence réelle de ceux, de l'Évangile. Ceux qui sont dans la première disposition d'esprit ont leur siège fait d'avance. Il y a dans leur esprit une donnée première qu'ils ne peuvent laisser ébranler; h savoir que les miracles êvangéliques ne aonl pas réels. La question pour eux est celle-ci : Comment ont pu être formés des livres attestant aussi clairement des miracles qui n'ont pas existé? Ceux qui admettent la possibilité des miracles posent la question autrement. Ils se demandent simplement, sans parti pris, sans idée préconçue, si les livres sont authentiques, si les témoins sont dignes de foi, si les miracles sont réels, lis se tiennent prêts à adopter l'une où l'autre alternative, selon qu'elle se manifestera à eux avec évidence par les règles ordinaires de la critique sur l'époque des livres par les règles du bon sens sur la valeur des témoignages
D'où vient cette différenrp d appréciation? Elle vieni d'un principe philniophique Ceux qui apn'orine croien) pas aux miraclca sont athées, panthéistes ou naluralistes. Ils se croient certams d avance qu'il n'y a aucune puissance supérieure à la nature capable d'accomplir
de telles œuvres. Ceux qui sont prêts à admettre les miracles, si les miracles sont prouvés, peuvent être de deux opinions. Us peuvent être monothéistes ou sceptiques. S'ils sont monothéistes, ils savent qu'il y a un Dieu qui a créé le monde, et qui peut faire des miracles. S'ils sont sceptiques, ils ne savent rien sur l'origine du monde, mais la logique veut qu'ils acceptent, sans les contester d'avance, les faits que l'histoire leur présentera, puisqu'ils n'ont aucun principe qui leur donne le droit de les rejeter.
Ceci posé , voyons quels sont , relativement à l'époque de la rédaction des Évangiles, les résultats auxquels parviennent ces deux écoles. Les rationalistes, sauf quelques extrêmes, admettent que les trois premiers Evangiles ont été rédigés sous la forme où nous les possédons, à la fin' du premier siècle de l'ère chrétienne, soit 70 ans après la passion de Jésus-Christ. Ils considèrent rÉvangile de saint Jean comme rédigé 15 ou 20 ans au plus après la mdrt de cet apôtre , par ses disciples, soit 85 ou 90 ans après la passion de Jésus-Christ. Les critiques chrétiens qui admettent le surnaturel, et par conséquent ne considèrent pas comme une objection valable le fait que des miracles publics soient racontés par des contemporains , placent la composition des trois premiers Evangiles avant la ruine de Jérusalem , c'està-dire environ 30 à 35 ans après la Passion , et celle de l'Evangile de saint Jean un peu avant la mort de cet apôtre, c'est-à-dire 65 ans après la mort du Sauveur. On voit que l'écart n'est guère que d'une trentaine d'années, d'une génération d'hommes. Afin de bien comprendre ce que valent ces intervalles de temps , comparons-les à des intervalles contemporains. Trente-cinq ans, c'est l'intervalle qui nous sépare de la révolution de Février.
Soixante-cinq ans, c'est celui qui nous sépare de l'invasi(in de 1813. Quatre-vingt-dix ans, c'est te temps qui s'écoule depuis la première Terreur. Donc, si l'un admet l'hypothèse des rationalistes, nos plus anciens documents auraient, quant aux temps, la valeur d'un récit racontant un épisode de 1813, et l'Évangile de saint Jean celui d'un récit du temps de la Terreur. Si l'on admet l'opinion des critiques chrétiens, les trois premiers Évangiles correspondraient à im récit relatif à la république de 48, le dernier à un récit du moment de la Restauration. Remarquons maintenant quelle étroite chaîne de témoignages nous unit à des époques si voisines. Que de vieillards ont été témoins oculairea-de la Restauration et même du premier Empire! 11 n'est pas un homme de -40 ou 50 ans qui n'ait connu plusieurs témoins de la première révolution. Considérons, d'autre part, que l'Église chrétienne formait une société très étroitement unie , vivait d'une môme vie, extrêmement attachée à ses traditions , recueillant avec la plus grande attention les moindres paroles attribuées au Sauveur. Songeons que les chrétiens étaient en hostilité et en contact avec les Juifs sur le théâtre même des miracles. Songeons que ces miracles étaient la preuve invoquée à tout instant par les apôtres pour démontrer que Jésus-Christ était le Messie , que ces miracles étaient considérés comme le fondement d'une foi qui allait jusqu'au martyre. Dans de telles circonstances, peut-on admettre que cette grande série de miracles ait été inventée et imaginée de toutes pièces? Peut-on admettre qu'une légende miraculeuse se soit formée tout entière en si peu de temps, sans être contestée, cette légende étant considérée comme preuve fondamentale de la nouvelle religion -et par conséquent comme le pivot même de la discus-
348 nsTOïKE Des mEuewxs,
mm ? Qui ne tcmI qn*iiiie telle hypothèse est inadmissible, et qne Y même en concédant aux rationalistes une rédaction on peu tardive des Érangiles, Fattestation qn'ils donnent des faits miraculeux ne perdrait rien de sa force ? ici encol^ d^ailleurs fl y a une réponse plus simple. Qu^on lise l^rangile de bonne foi, et qu^on lise encore une histoire légendaire quelconque, celle de Bouddha, ou la biographie récente de Mahomet , et que l'on compare. D'une part il y a une simplicité , une naïveté , un caractère évident de vérité ; on sent qu'on entend la parole de celui qui a vu ce qu'il raconte. De l'autre côté , on est averti par la couleur même du récit qu'on est en jwrésence d'une œuvre d'imagination.
Il est enfin une dernière série de miracles , ou plutôt un miracle suprême , entouré de plusieurs autres , qui est appuyé sur des preuves qui défient toute critique. Nous voulons parler de la résurrection de Jésus-Christ, de ses apparitions et de son ascension. Ces faits ont eu pour témoins les apôtres et un nombre considérable de fidèles, pius de 500, au dire de saint Paul. Il est vrai qu'ils ont été contestés par les Juifs et les païens. Mais quelle force particulière prend dans ce cas le témoignage apostolique I Comme ces récits des apparitions du Sauveur sont naturels et simples ! Comme on voit se former graduellement la conviction des apôtres! Quelle force leurs hésitations , leurs doutes , leur difficulté à croire donnent à leurs affirmations postérieures ! Et lorsqu'on songe que cette affirmation a été scellée de leur sang, et qu'elle a été si puissante qu'elle a produit dans des multitudes immenses la foi à un Dieu ressuscité , malgré les railleries des sages de ce monde, comment ne sent-on pas que la vérité seule a un tel pouvoir sur les âmes ? Ajoutons que , malgré leurs eff'orts , les ennemis de l'É-
vangile n'ont pu jusqu'à nos jours donner aucune explication plausible de la croyance des apôtres, ni même opposer à leur récit un récit admissible h un degré quelconque sur la Rn de la vie de Jésus-Christ. S'il n'est pas ressuscité, qu'est devenu le corps de ce supplicié, et comment l'autorité qui l'avait condamné et avait scellé son sépulcre, se l'est-elle laissé dérober? S'il n'est pas ressuscité , comment ce condamné et ce vaincu a-t-il pu avoir des adorateurs? Les solutions de ce problème sont misérables. Tantôt c'est la femme tanatlque dont parti' Celse, qui, eu croyant voir le Sauveur, a été la cause de la fondation du christianisme et du renouvellement de l'univers. M. Renan n'a pas craint, faute de mieux, de rééditer cette pauvreté par .cette phrase : h La passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu ressuscité. » D'autres ont imaginé une véritable imposture : Jésns- Christ ne serait pas mort de la crucifixion; il serait sorti vivant du tombeau, et se serait montré à ses apôtres; comme si les ennemis qui l'avaient poursuivi avec tant de haine avaient pu laisser échapper leur proie. La résurrection et l'ascension du Sauveur, ces faits si clairement attestés, sont le fondement inébranlable de la foi chrétienne. Notre croyance à la vie future repose sur le témoignage d'un homme qui a passé par la mort et qui est revenu sur la terre : c'est la preuve expérimentale par excellence. Tout à l'heure nous remarquions , dans la personne de Je s us- Chris l , l'union partout ailleurs inconnue de l'idéal et du réel. Nous voyons maintenant que celte union, qui constitue la perfection, n'est pas un accident passager, que l'homme parfait est victorieux de la mort ; qu'il possède , et par conséquent peut communiquer la vie éternelle et divine.
Trouvera-l-on maiulenant quelque chose de compa-
350 niSTOIRE DES RELIGIONS.
rable dans les autres religions? Non : c'est vainement que l'on chercherait quelque chose de pareil. Tous les fondateurs de culte meurent comme les autres hommes : aucun n'ose prétendre être plus fort que la mort. A ce sujet, il me semble intéressant de citer un des traits de la légende de Çakia-Mouni. Il semble que l'auteur de cette légende ait senti combien il était peu raisonnable de supposer une sagesse et une puissance injBnie dans un homme, et de lui laisser finir vulgairement sa vie comme un autre mortel. Il lui a semblé nécessaire à la dignité de Bouddha qu'il ne mourût que volontairement et par son propre choix (1). Voici le fait qui , dans la légende , précède immédiatement Ja mort de Çakia-Mouni. Le Bouddha, se promenant avec Ananda, son disciple chéri, lui dit un jour : « Ananda, celui qui est arrivé à la perfection de la sagesse peut, s'il lèvent, vivre pendant une révolution entière du monde, c'est-à-dire des milliards d'années. Or, je suis arrivé à cette perfection de la sagesse. » Il répéta trois fois ces paroles , s' attendant à ce qu' Ananda le suppliât d'user de son privilège pour rester plus longtemps avec ses disciples et continuer à les instruire. Mais Ananda eut une distraction : le démon Mara lui suggéra des pensées étrangères. Il n'entendit que vaguement les paroles du maître et ne comprit pas son intention secrète. A quelque temps de là, un tremblement de terre se produisit, Ananda effrayé demanda l'explication de ce prodige. « C'est, lui dit Çakia-Mouni, que j'ai renoncé à l'existence et que je vais entrer prochainement dans le Nirvana. — Gomment , s'écria Ananda tout en larmes ,
(1) Burnouf, Introduction à l'histoire du Bouddhisme indou, p, 65 et suivantes.
TRANSr.ENDANi:E DL" CHRISTIANISME.
ô maître, vous allez nous quitter : mftis nous ne s pas instruils , nous avons encore besoin de vous. Restez avec nous ! — Ananda , reprit Çakia-Monni , il est maintenant trop tard pour me faire cette demande. 11 fallait me la faire tout à l'heure, quand je t'ai déclaré que je pouvais, si je le voulais, passer avec vous le temps d'une révolution entière du monde. Maintenant mon sort est fisé d'une manière irrévocable. » Fatale distraction d'Ananda! S'il eût été atlentif, Çakia-Mouni vivrait encore, et sans doute nous serions tous bouddhistes. Mais, grftce à un piège du démon Mara, le maître de l'univers est mort à 80 ans, et ne songe, pas à ressusciter, puisque , selon sa doctrine , la vie n'est qu'un mal. Ne semble-t-il pas que l'auteur de cette légende ait senti la nécessité d'expliquer le singulier dénouement de la vie de son héros? Ne semble-t-il pas aussi que le Bouddha ait es- Èflyé vainement d'être ee que le Christ a été féèliemeni , le vainqueur de la mort?
La conversion du monde par la prédication des apôtres a toujours été considérée comme l'une des preuves fondamentales de la vérité du christianisme. C'est un miracle d'une espèce particulière, un miracle historique. Le fait ne peut absolument pas être contesté : la discussion ne porte que sur sa valeur. Au moyen ftge cet argument était considéré comme capital. C'était le seul réellement certain et indiscutable. La critique n'existant pas, il était impossible de s'appuyer raisonnablement sur les textes historiques et sur le récit de faits de détail. On n'avait aucun moyen de discerner, les écrits autlientiques des apocrj-phcs. Aussi est-ce l'argument
dont se sert le Dante répondant aux questions de saint Pierre sur les fondements de la foi chrétienne- Le Dante ayant d'abord allégué les miracles, saint Pierre insiste et lui dit : Mais comment prouver que les miracles se sont vraiment accomplis? Le Dante reprend alors : Si le monde s'était converti sans miracles , sa conversion ellemême serait le plus grand des miracles (1). L'avantage de cet argument est qu'il repose comme le précédent sur un fait visible et sensible, sur une vérité historique : mais le fait est si vaste et si évident qu'il dispense de toute constatation fondée sur des documents spéciaux, de toute critique historique, de détail.
C'est un fait qu'avant la quinzième année de Tibère il n'existait pas de chrétiens dans l'univers et que le paganisme régnait dans l'empire romain. C'est un fait qu'au temps de Constantin , près de la moitié de l'empire était chi^étienne et que le christianisme était triomphant. C'est un fait que la croix du Sauveur, objet d'humiliation et de honte, supplice des escl^-ves, est devenue l'ol^et de l'adoration et de l'amour et le signe de l'honneur chez les peuples modernes. C'est un fait que les premiers apôtres qui ont prêché l'Évangile étaient des juifs, c'està-dire appartenaient à une race méprisée, et que tous, sauf un seul , saint Paul , étaient des hommes de basse condition et sans instruction ni éloquence. C'est un fait que la société romaine a combattu avec énergie la nouvelle doctrine, et qu'il y a eu d'affreuses persécutions. On a pu contester, à tort, mais avec quelque apparence de raison , la fréquence des martyres des premiers siècles , mais rien ne peut atténuer ce qu'ont eu d'épouvantable les persécutions de Dèce et de Dioclétien.
(1) Paradis, ch. xxiv, xxïiii à xxxvn.
Le fuit esl donc cniiatiinL, eL n'a besoin d'aucune déinnnslration.
Il ne s'agit cjue d'en mesurer la portée, afin de voir s'il est explicable par des causes humaines.
Pour cela, nous n'avons qu'à eoneid^r,er, d'une part, les obstacles que cet élablissement de la religion nouvelle devait rencontrer ; 4' autre part, les moyens apparents qui ont servi à l'accomplissement de cette grande œuvre. Puis, nous jetterons un regard sur l'œuvre elle-même et nous constaterons sa grandeur et sa vitalité raerveil-
Le premier obstacle que rencontrait la prédication des apôtres était le paganisme lui-même. Celte religion, si briUante dans ses formes, si bien adaptée aux besoins inférieurs de la nature humaine, était en possession depuis un temps immémorial de la foi des peuples- Si elle était moins puissante sur les classes éclairées, elle était considérée par les politiques comme une nécessité sociale absolue. La religion polythéiste pénétrait dans tous les détails les plus intimes de la vie; elle était assise au foyer de la famille sous la forme des Pénales, devant l'autel desquels brûlait le feu sacré, qui était lui-même une dignité : l'idolâtrie, en rendant les dieux visibles, avait donné à leur culte un caractère éminemment populaire, h L'enfant. avait vu sa mère oindre de cire parfumée ou de baume liquide ces noires statues des Lares; et, pâle d'émotion ou d'mquîétude, prier devant une petite image de la Fortune tenant une corne d'abondance. Sa nourrice l'avait fait monter sur ses épaules, afin qu'il pût toucher de ses petites mains les pierres de l'idole. Il avait wi, aux solennités domestiques, son père immoler aux dieux un agneau. Sortant de sa demeure, il n'avait aperçu dans Home que prêtres couronnés de lauriers, victimes mugis-
santés poussées vers les sanctuaires. Ses souvenirs étaien tout imprégnés de paganisme ; une longue chaîne de traditions et de pratiques séculaires s'était comme enroulée autour de lui (1). » Saint Paul nous apprend d'autre part que dans les boucheries on ne trouvait souvent que des viandes consacrées aux idoles, d'où résultaient pour les chrétiens de difficiles cas de conscience.
Or, il a fallu que tous ces liens fussent brisés ; il a fallu que toutes les coutumes périssent : le nouveau culte, par son principe même, était sans pitié pour tous ces usages antiques et chéris.
Le second obstacle, s'unissant étroitement au premier, était la puissance politique. L'idée de droits de la cons^ cience que l'État dût respecter était inconnue dans l'antiquité. L'union» était complète entre la religion et la société civile. Le culte national faisait partie essentielle des lois et de la constitution de la société. On ne pouvait se dérober aux obligations légales du culte que par une résistance ouverte à la société : une telle résistance donnait, avec une certaine apparence de raison, le renom de mauvais citoyen. Cette union entre le culte païen et l'ordre politique se manifestait plus étroitement encore dans les armées. Les aigles qui servaient d'étendard aux légions étaient ornées de statues des dieux : on leur offrait des libations.
Il fallait que cette soôiété entière fût renouvelée ; il fallait triompher de la résistance persécutrice du pouvoir social le plus absolu et le plus puissant qui ait jamais existé. Il fallait dissoudre tous ces liens , et faire naître une société nouvelle au sein même de l'ancienne.
(1) Extraits de Prudence (article de P. Allard, dans le Cùntempo* vain d'août 1884, sur la polémique de Prudence).
TKANSCENDANCE DU CHBISTIANISME.
: troisième obstacle provenait de ia philosopbie el rio a sagesse profane des Grecs. Les philosophes, sanj; doute, n'étaient point asservis au joug des croyances mythologiques. Ils savaient leur échapper par des interprétations allégoriques, ou même souvent les combattre directement; mais ils n'étaient pas pour cela disposés à accepter le joug d'une doctrine étrangère préchée par des hommes sans lettres et sans crédit, et à soumettre les spéculations de leur raison à la règle d'une rigoureuse orlliodoxie. Il pouvait, sans doute, se trouver parmi les philosophes des hommes fatigués du doute et disposés à accepter une doctrine qui, sous certains rapports, ressemblait à celle de Platon, et qui était enseignée par une autorité plus haute et plus sûre. L'opposition entre le christianisme et la philosophie n'étail point absolue comme celle qui existait entre les doux cultes ennemis. Néanmoins il devait arriver que le plus grand nombre des sages de ce monde se tournassent contre la doctrine nouvelle et s'alliassent au paganisme : cette prévision a été justifiée par les faits. C'était encore une puissance redoutable dont il fallait Iriompher.
Le dernier obstacle provenait de la doctrine chrétienne elle-même. Elle semblait, par son premier aspect et sa forme extérieure, destinée à soulever contre elle une opposition violente. S'il ne s'était agi qne de remplacer le culte des idoles par celui d'une divinité invisible, c'était déjà une tentative humainement insensée. Mais il fallait substituer h ces cultes, en union avec l'adoration duDieu invisible, celle d'un homme, etcethommi' était un Juif deux fois condamné par les magistrats de son pays et par ceux de Rome, et mis à mort d'une manière ignominieuse. C'était le Dieu dont il fallait préférer le culte à celui de Jupiter et d'Apollon, les grand,-;
dieux de l'Olympe, à celui de Rome et d'Auguste, p -sonnitication de là puissance sociale, et enfin au culit des empereurs divinisés.
On se représente à quel degré une pareille idée devait blesser tous les sentiments intimes des Romains. Elle devait sembler une folie répugnante et odieuse.
Quant à la doctrine morale du christianisme, elle devait sembler insensée sous d'autres rapports ; elle devait paraître absolument inapplicable. Le christianisme défendait, comme fautes contre les mœurs, des actes qui ne semblaient mériter chez les païens aucun reproche; il punissait de l'excommunication l'adultère, même dans le sexe masculin; il inaugurait des principes nouveaux d'une sévérité inconnue jusque-là. Tels étaient, résumés en quelques mots, les obstacles qui rendaient humainement impossible! le succès de la prédication évangélique.
Maintenant, quels furent les moyens employés?
Ce furent quelques Juifs, pauvres, sans crédit, sans éloquence, maudits et persécutés par leur propre peuple , chassés des synagogues , qui entreprirent cette grande œuvre de la rénovation du monde.
Leur mode de prédication était simple. Il consistait à affirmer leur propre conviction, à attester le fait de la résurrection de Jésus-Christ, à menacer des châtiments futurs ceux qui adoraient les idoles, et à promettre le pardon de leurs fautes à ceux qui se convertiraient. Qu'une telle prédication ait touché certaines consciences troublées, certaines âmes inquiètes, que les apôtres aient converti des esclaves, des hommes du peuple, quelques femmes, cela se comprend. Qu'il se soit rencontré, même parmi les hommes de la classe lettrée, des personnes bien disposées qui aient été touchées par la vertu des chrétiens, cela s'explique encore. Les conversions
THANSCENDANCE DU CHRISTIANISME.
individuelles, quand elles ne sont pas instanlanées comme celle de saint Paul, «ont des faits qui ne sortent pas de l'ordre commun.
Mais comment avec de si faibles moyens ébranler une société enliére? Comment amener des multitudes à embrasser une doctrine nouvelle, comment produire, en faveur d'une religion si contraire aux idées régnantes, un courant d'opinion sufBsant pour que le nombre des chrétiens devint considérable, relativement à la masse de ta populalion !
Cent cinquante ans environ après le commencement de la prédication des apâtres, Tertullien nous dit que les chrétiens remplissaient les armées, les villes, les sénats, et ne laissaient aux païens que leurs temples? Ces paroles étaient sans doute entachées d'une certaine exagération; mais le seul fait qu'elles aient pu être placées dans un écrit destiné au public prouve un immense développement de la nouvelle doctrine. Ce développement si rapide est tout à fait hors de proportion avec l'effet naturel de la parole de quelques hommes obscurs prêchant une doctrine qui combat l'orgueil et les passions.
A défaut de cause extérieure, on a supposé une cause naturelle interne. On a dit quo la société païenne était travaillée du besoin d'un renouvellement religieux; que les Âmes, peu satisfaites des doctrines régnantes, étaient prêtes à en accepter d'autres, en un mot que le monde ancien portait en germe un monde nouveau.
Une telle explication, quand elle est donnée sans commentaires et sans étude détaillée des tendances réelles (le l'antiquité, ressemble beaucoup à la vertu dormitive de l'opium, dans la comédie de Molière. Elle revient» dire ; Une nouvelle religion s'est produite ; donc elle devait se produire. Elle ne moutre nullement que cette
produôtion ait eu lieu d'une manière naturelle , en vertu de causes humaines préexistantes. C'est une explication vaine et purement verbale.
Que si maintenant Ton cherche à découvrir les véritables aspirations de la société païenne des premiers siècles de notre ère , on trouve sans doute qu'elle sentait le besoin de plusieurs des bienfaits qu'apporta le christianisme; elle pouvait désirer l'établissement d'une idée plus élevée de la divinité que celle que contenait la mythologie païenne, l'abaissement des barrières nationales et la création d'une religion universelle. On peut croire aussi qu'il y avait une certaine tendance vers l'idée de l'égalité entre les hommes, et vers la suppression des abus de l'esclavage, bien que les jurisconsultes de cette époque maintiennent la dureté des anciennes formules.
Le christianisme a satisfait à ces tendances, mais il n'était pas le seul moyen de réaliser ces aspirations de certains esprits. La philosophie permettait de se faire une idée élevée de la divinité ; le stoïcisme prêchait une morale sévère; la législation pouvait s'adoucir et s'est adoucie sans changement de culte ; des œuvres de bienfaisance pouvaient être fondées et l'ont été réellement. Enfin , s'il s'était simplement agi d'un changement de culte , les sauveurs , les messies , les prophètes ne manquaient pas. Sans parler des sectes gnostiques qui commencent dès le premier siècle , les sectateurs des cultes orientaux, les adorateurs d'Isis et de Mithra, étaient répandus dans l'empire et offraient à tous cette rénovation religieuse qu'ils cherchaient.
Pourquoi donc la société païenne aurait-elle été s'adresser à ces juifs méprisés, qui ne voulaient la sauver qu'en la forçant à renier ses dieux , à bouleverser ses ins-
TRANSCENDANCE Dl) CHRISTIANISME.
titolions, à adorer un crucifié, ù embrasser une morale austère, à. se soumelLre au culte exclusif du Créateur, et à plier sa raison devant de profonds mystères? Pourquoi est-ce le culte le plus détesté, le plus persécuté, celui auquel Tacite impute comme reproche principal la haine du genre humain , qui seul a pu grandir, qui seul a vu se multiplier ses disciples au milieu de la persécution, et qui a fini par s'emparer de la société tout entière?
Jamais les tendances de la société païenne n'expliqueront une révolution pareille , ou plutôt , s'il faut l'attiibuer aux tendances et aux aspirations spéciales des habitants de 1 empire romain, ces tendances et ces aspirations elles-mêmes , cette préférence pour le culte du Crucifie et la morale évangélique parmi toutes les doctrines du monde, sont des faits miraculeux et surnaturels. Des tendances et des aspirations de ce genre ne sont pas celles de la nature , ce sont celles de l'Esprit- Saint.
Quant à la conséquence de cette grande révolution, quant à l'oeuvre produite par la prédication apostolique, elle présente encore des caractères incomparables et transcendants.
En premier lieu, c'est une œuvre définitive; le paganisme est détruit sans retour. Tout l'ordre des idées auxquelles correspondait la mythologie antique s'est écroulé pour ne plus renaître. Après l'essai de réaction de Julien r.A-postat, le paganisme se hûta vers sa mine , et dès lors ses plus chauds partisans n'ont pas osé même prévoir sa résurrection.
En second lieu , cette œuvre est vitale et progressive. La grande transformation de la société païenne n'était pas encore achevée, que déjà il fallait en entreprendre
une autre ; il fallait façonner et mouler les Barbares pour qu*ils entrassent comme éléments dans une civilisation nouvelle. Si, au lieu d*êtpe une œuvre originale, le christianisme avait été le résultat des tendances de Tancienne société, et le fruit tardif du vieux monde, aurait-il été adapté à la création de ce monde nouveau? Aurait-il ainsi conquis les vainqueurs et les conquérants de Tancien monde?
Ici nous nous arrêtons, car la preuve du christianisme par sa fondation miraculeuse se rejoint à une autre preuve, celle qui s*appuie sur sa durée, sur sa résistance séculaire aux attaques de ses ennemis, et sur son caractère progressif. Nous avons déjà indiqué cet argument dans un chapitre précédent. Il n'entre pas dans notre plan d'y revenir. Ce qui regarde spécialement le sujet de cette étude, c'est la question de savoir si l'histoire des religions fournit des exemples de faits assez semblables à la conversion du monde païen pour pouvoir lui être opposés et en atténuer la force probante. Or, il n'est que deux religions dont la propagation puisse être comparée à celle du christianisme, l'islamisme et le bouddhisme. L'islamisme est mis facilement hors de cause. Une religion sensuelle , qui autorise la satisfaction des passions et qui se propage par le sabre, est si différente du christianisme , elle a des moyens de succès si distincts et même si opposés à ceux de l'Évangile, que la comparaison est inutile. La propagation de l'islamisme peut être un problème historique, mais la solution de ce problème , quelle qu'elle soit , n'ébranle en rien l'évidence de ce fait, qu'une force surnaturelle était nécessaire pour faire triompher le christianisme dans le monde.
C'est la propagation du bouddhisme qui est la véritable objection moderne contre l'argument tiré de la
TRANSCENDANCE DU CliBlSTIANlSHE.
conversion du monde romain. Le bouddhisme, en effet, a deux ressemblances avec le chrislianisme. Il enseigne une morale pure, et sa propagation s'est faite par la persuasion et non par la force. Enfin il est arrivé, très lentement, il est vrai, à une très grande extension dans l'Asie et possède un nombre immense de sectateurs. 11 y a néanmoins, pour peu qu'on y regarde de près , une immense différence entre la nature et la destinée de ces deux religions. Le christianisme est une loi divine qui s'impose d'une manière obligatoire à tous les hommes. II a prohibé absolument toute idolâtrie, tout culte rendu aux dieux païens , et par conséquent le culte des dieux nationaux et la religion impériale dont Rome et Auguste étaient les divinités principales. A cette loi rigoureuse, il joignait celle du mariage indissoluble et la prohibition ide tout désordre de mœurs, même chex les personnes non engagées dans le mariage. Enfin il imposait à l'intelligence de lourds mystères, et en particulier l'adoration du Crucifié. Le bouddhisme ne nous présente rien de pareil . Bien loin de combattre les superstitions, il tes admet dans son sein et les laisse entrer dans le cadre de sa doctrine. Sa morale est pure, mais elle contient plus de conseils que de préceples. Le bouddhisme ne parle pas au nom d'un Dieu ; il invite les hommes à la vie de renoncement, mais ne change rien aux mœurs sociales ni surtout à la loi du mariage. Il n'impose aucun mystère, et les bouddhistes modernes du Japon se félicitent de ce que leur religion ne leur impose pas même la foi à un Dieu créateur. Le christianisme a été prêché par des apûlres ignorants. Le bouddhisme, dont le fondateur est le tils d'un roi, devenu un ascète illustre et vénéré, est adopté et prêché dès 4'origine par des hommes des classes supérieures, des brahmanes et des kshatlryas. Le christianisme soulève
une violente opposition provenant de Tantagonisme de ses principes avec ceux de la société gréco-romaine. Le sang versé et la violence des édits donnent la mesure de la grandeur de Fœuvre accomplie. On ne réforme pas impunément des coutumes perverses qui ont une haute antiquité. Les persécutions du bouddhisme sont au contraire purement légendaires (1). Il a été toujours protégé par les souverains, et, comme nous l'avons indiqué, il a eu son Constantin avant d'avoir son Dèce et son Dioclétien. Son succès dans Tlnde n'a été que passager : dans les autres parties de TAsie, il a subsisté jusqu'à nos jours, mais il s'est presque partout transformé en grossière superstition; il n'a créé que des sociétés demi-barbares telles que celle du Thibet et de Geylan; il n'a apporté dans l'univers aucune idée nouvelle, et aujourd'hui sa décadence est évidente. On voit donc que , par d^autres raisons que celles qui concernent l'islamisme, la ^propagation du bouddhisme doit être considérée comme un fait de nature absolument différente de celui de la conversion du monde romain par les apôtres. L'explication de l'un ne peut résoudre le problème que soulève l'autre. Nous avons d'ailleurs exposé plus haut (ch. v) quelques considérations sur les causes de la propagation du bouddhisme. Ici encore, l'objection tirée des religions païennes s'évanouit comme un fantôme , et les bases de l'apologétique chrétienne subsistent sans être ébranlées.