‹ Problèmes et mystèresChapitre 2 sur 4 · IG · texte numérisé non relu

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d'autres millions d'années avant l'apparition de l'homme. Maintenant, à sa surface, la vie pullule; mais grattez un peu cette croûte mince que nous foulons sous nos pieds : que trouvezvous ? un globe de trois mille lieues de diamètre, dans l'épaisseur duquel aucun être vivant ne saurait trouver place ; et le sommet des hautes montagnes est là pour nous avertir qu'une légère diminution dans la densité de l'air suffirait pour faire de la surface entière de la Terre un désert glacé.

Il faut donc que l'Univers ait une autre raison d'être que la production de la vie et de la pensée; cette raison, il serait inutile de la chercher. Mais si nous ne pouvons la comprendre ni même l'imaginer, le sens esthétique,

le plus délicat que nous possédions, peut tout au moins nous faire pressentir son existence.

Tous ceux qui ont escaladé les cimes connaissent les impressions spéciales qu'elles font naître; là où cesse la vie, là où il n'y a plus que des rochers et des glaciers dans l'azur sans limite, on éprouve comme un bonheur immense, surhumain; on prend en pitié la ville d'où l'on sort, la civilisation à laquelle on appartient; on ne voudrait plus redescendre au milieu des hommes.

Le croyant, dans son exaltation, se sent plus près de Dieu; et pourtant, si Dieu, comme on nous le dit, avait tout fait pour la vie, et la vie elle-même

pour l'homme, ces lieux déserts devraient nous faire horreur : car la vie en est absente et nous n'y saurions demeurer sans mourir.

N'y aurait-il pas dans ce sentiment, ou, pour mieux dire, dans cette sensation, comme un instinct nous avertissant que la vie, l'homme, la pensée humaine elle-même comptent pour peu de chose dans l'ensemble de la Nature?

Écoutons les philosophes :

(( Un corps peut-il penser? une étendue en longueur, en largeur et en profondeur peut-elle raisonner, désirer, sentir? non, sans doute; car toutes les manières d'être d'une telle étendue ne consistent que dans des rapports de distance ; et il est évident que ces rapports ne sont point des perceptions, des raisonnements, des sentiments, en un mot des pensées.

Donc ce moi qui pense n'est point un corps, puisque mes perceptions sont tout autre chose que des rapports de distance tous les rapports de distance se peuvent comparer, mesurer exactement par les principes de la géométrie; et l'on ne peut ni comparer ni mesurer de cette manière nos perceptions et nos sentiments. Donc mon

âme n'est point matérielle c'est

une substance qui pense, et qui n'a nulle ressemblance avec la substance étendue dont mon corps est composé »

Il n'y a rien à répondre à cela ; mais c'est de la métaphysique pure et Ton peut raisonner tout autrement.

Qu'est-ce que l'intelligence ? qu'est-

ce que la pensée? Nous n'en savons rien. Faire de rintelligence une entité spéciale est une supposition gratuite, alors que l'observation nous la montre toujours associée à un corps vivant; et si Ton ne veut abandonner toute logique, il faut, ou refuser une partie spirituelle à l'homme, ou l'accorder au dernier des infusoires, qui montrent une intelligence bornée à la recherche de leur nourriture, mais indéniable; on les voit se mouvoir en tous sens, se détourner des obstacles, lutter contre des forces contraires, donner enfin le spectable de mouvements dirigés par une volonté consciente. X"ayant pas de cerveau, ils ne sauraient penser, de même que, privés d'yeux, ils ne peuvent connaître, la vision distincte; mais ils sont néanmoins sensibles à la

lumière ; mais ils ont déjà la sensation et la volonté. Or la volonté fait partie des facultés dites immatérielles.

Connaissez - vous l'Hydre d'eau douce ? c'est une petite béte mesurant quelques millimètres, sans cerveau et sans yeux, parfaitement féroce d'ailleurs.

J'en ai fréquenté une qui habitait un grand bocal, fixée à la paroi de verre. L'ayant placée à l'opposé du jour, je l'ai retrouvée, quelques heures après, du côté de la fenêtre; elle avait senti la lumière, et fait un trajet énorme pour elle afin de s'en rapprocher.

On nous élève dans l'idée que Tins-

tinct seul dirige les actes des animaux, et nous passons ensuite notre vie à nous étonner des signes d'intelligence qu'ils ne cessent de nous montrer.

Avez-vous remarqué que tous les propriétaires de chiens croient posséder des phénomènes? A les entendre, il n'y en a pas de pareil au leur, il est extraordinaire, son intelligence est plus qu'humaine, il ne lui manque que

la parole et cela uniquement parce

qu'ils ont été à môme de l'étudier; celui du voisin en fait tout autant.

La supériorité énorme de l'intelligence humaine, correspondant à un développement spécial du cerveau, tout différent de celui des animaux les plus voisins de nous dans l'échelle des êtres, nous rend très orgueilleux. En

vain no a s retrouvons dans tous los vertébrés les mêmes dispositions anatomiques, la même structure que chez l'homme : nous ne voulons rien avoir de commun avec eux. L'homme, diton avec indignation, ne serait qu'un animal comme les autres ! non assurément; mais l'homme n'est qu'un animal d'un ordre plus élevé que les autres; et il est aussi impossible de prouver qu'il possède une partie immatérielle qu'il est impossible de le nier, par la raison que cela échappe à toute espèce d'expérimentation; par la raison que les mots Esprit et Matière expriment des idées purement métaphysiques, qui n'ont rien à voir avec les faits.

Pour les anciens, ce qui se voit, ce

qui se touclio, ôtuit de la matière; le reste ne Tétait pas. Le mot Spiritus signifiait à la fois Tesprit et le vent; pour les philosophes de Tantiquité, le vent, la flamme même n'étaient pas matériels. Un vent impétueux, des langues de feu (probablement des aigrettes électriques) sont les signes de l'apparition du Saint-Esprit lors de la Pentecôte. Nous n'en sommes plus là; tout ce qui n'est pas du domaine de la pensée, pour les modernes, est matière; mais on- reconnaît toujours, sous le nom de faits matériels et immatériels, deux ordres de faits différents. On ne veut pas que le cerveau sécrète la pensée, alors que chacun sent parfaitement qu'il pense avec sa tête, non avec sa main ou son pied; on ne veut pas que des agents matériels

influent sur la volonté, alors qu'il suffit de quelques gouttes d'alcool pour nous faire déraisonner.

Nous constatons à chaque instant l'action des agents matériels sur la pensée, et de la pensée sur le corps ; donc il y a entre ce que nous appelons Matière et ce que nous appelons Esprit, une chaîne ininterrompue; donc l'un et l'autre appartiennent à un même ordre de faits, non à deux ordres de faits qui s'excluent; donc il n'y a ni esprit, ni [matière, au sens que l'on attrihue à ces mots, il y a autre chose, un ordre de faits que nous ne connaissons pas encore, auquel tous les phénomènes se rattachent, et dont la connaissance seule pourrait nous conduire à celle de la

substance de T Univers, de la nature des êtres et des choses.

Il y a les corps que nous touchons, que nous voyons, que nous sentons, mais dont la nature essentielle nous est inconnue ; nous ne connaissons que leurs propriétés. 11 y a le « je-ne-saisquoi » dont les vibrations se manifestent sous forme de lumière, de chaleur et d'électricité; il y a l'attraction universelle ; il y a les phénomènes vitaux. Autant de problèmes, autant de mystères. Si nous tenions la clef de toutes ces questions, si nous les avions résolues, si nous savions par expérience, à n'en pouvoir douter, que la force vitale est impuissante à engendrer la pensée, quelle frontière sépare l'intelligence humaine de l'intelli-

gence animale ; si nous savions, enfin, une foule de choses que nous ne savons pas, nous serions en droit d'affirmer Texistence de Tàme purement spirituelle. Mais nous ignorons la nature de la force vitale; mais nous voyons Tintelligence, d'abord rudimentaire, ensuite de plus en plus semblable à la nôtre, exister chez les animaux. Nous voyons, disons-nous, quand nous ne fermons pas les yeux pour ne pas voir. L'école spiritualiste, sentant le danger, n'a jamais voulu accorder à l'animal autre chose que l'instinct, en se gardant bien de définir et de limiter cet instinct. Un évéque célèbre, montant un jour à la tribune de la Chambre des députés pour flétrir les abominations enseignées par les philosophes modernes,

signalait entre autres au mépris public cette proposition :

« Il y a des animaux qui réfléchissent. »

Dieu est incompréhensible, il n'est pas illogique ; un pur esprit peut être partout et nulle part tout à la fois, n'ayant aucun rapport avec Tespace.

Mais comment une àme, de nature immatérielle, peut-elle habiter un lieu déterminé, un cerveau humain?

C'est ce que personne n'a jamais pu dire. Il est vrai que l'attraction universelle, la propagation indéfinie delà lumière, sont tout aussi mystérieuses quant à présent; mais ce sont là des faits, il faut bien les admettre.

L'Ame n'est qu'un moyen d'expli-

quer la production de la Pensée.

Déjà le poète Lucrèce niait l'existence de Tàme humaine, comme il niait celle des dieux de l'Olympe; aussi l'appelle-t-on encore l'impie Lucrèce : ses œuvres sont tenues à l'écart de l'enseignement classique. Il ne faut pas s'en étonner. Dès les temps anciens, la métaphysique a installé dans le monde une singulière façon de raisonner : au lieu de chercher la vérité en elle-même et pour elle-même, on examine d'abord quelles conséquences telle ou telle idée pourrait avoir, si elle était vraie. Nul ne pourrait dire à quel point cette méthode a entravé la marche de l'humanité.

Quoiqu'il arrive d'ailleurs, on par-

lera toujours cVàme, d'esprit et de matière, comme on parle de la voûte céleste, du lever et du coucher des astres, bien que tout le monde sache depuis longtemps qu'il n'existe aucune voûte au-dessus de nos tètes et que les astres ne se sont jamais levés ni couchés; ce sont façons de parler dont on ne saurait se déprendre, vu la difficulté de les remplacer.

Lhistoire serait longue à faire, de Ja lutte de la Raison contre la Foi, dans notre beau pays de France. Un moment, la Raison y eut des autels, et le fait seul de Tavoir déifiée montre Fétat dVsprit de ses adorateurs. La Foi, persécutée, tenait alors le beau rôle. Sous la Restauration, elle reprend sa liberté et s'empare du pouvoir dont elle s^mpresse d'abuser; c'est alors que par une réaction naturelle naît l'incrédulité moderne, — très difîé-

rente de celle des « libertins » du XVIIP siècle, — d'un caractère bizarre et passionné : Tincrédulité romantique. On ne croit pas, et on se désole de ne pas croire; la célèbre apostrophe d'Alfred de Musset — « Dors-tu content, Voltaire? » — est la plus parfaite expression de cet état d'âme.

Vingt ans plus tard, l'incrédulité s'était fortifiée, on ne se désolait plus.

« Guerre au surnaturel », disait la jeunesse libre-penseuse : « c'est l'ennemi ». M. Louis Figuier écrivait sa belle Histoire du surnaturel, dans laquelle il montrait le miracle disparaissant partout devant la science, comme la nuit au contact du jour.

L'analyse s'arrêtait aux miracles de l'Ecriture sainte : on était alors aux beaux jours de l'Empire, et si l'auteur

avait tenté d'expliquer le miracle des Noces de Gana, son livre, cité en justice et condamné pour « outrage à la morale religieuse », eût été supprimé.

Pendant ce temps, la Foi, qui voyait lui échapper les intelligences vives et avides de liberté, avait tenté, par un mouvement hardi, de s'accommoder aux idées modernes et de faire bon ménage avec la science. A part quelques dogmes sur lesquels elle ne pouvait transiger, et qui, par leur nature même de mystères impénétrables, échappent au raisonnement, liberté de croire ou de ne pas croire était laissée aux fidèles. Le nom de M. de Montalembert, chef des catholiques libéraux, brillait alors — qui s'en douterait aujourd'hui? — d'un éclat presque solaire.

On sait comment Pie IX accueillit ces auxiliaires qui venaient à lui, les mains pleines de Lonnes intentions : « ces sort PS de pestes », tel fut le mot cruel qu'il leur jeta à la face, du haut du Syllabus. Il referma et verrouilla pour jamais les portes qu'on avait eu l'audace d'ouvrir toutes grandes à l'air et à la lumière. Louis Veuillot fut l'ouvrier de cette réaction ; sa lutte contre la partie libérale du clergé atteignit aux dernières limites de la violence ; M^' Dupanloup, prenant la plume de Cicéron, lui écrivit un jour : « Votre conduite dans r Eglise, monsieur, nest plus toléra ble ! » et tout le pamphlet continuait sur ce ton. Appuyé par le Pape, soutenu par la puissante corporation des jésuites, le journaliste ne s'arrêta pas, et l'on vit

ce spectacle étrange : un laïque victorieux du clergé dans des questions religieuses. Puis le pape promulgua ses nouveaux dogmes et toute tentative de libéralisme disparut de TEglise.

Triste époque pour les esprits, nombreux alors, que ce libéralisme avait séduits, également incapables de se passer de religion et de se résoudre à bumilier leur raison, comme l'Eglise l'ordonne. 11 leur vint un messie dans la personne de Renan, inventeur de la religion sans foi ; le succès prodigieux de ce système a montré qu'il venait bien à son heure, sur un terrain préparé. Renan était enchanté, disaitil, de n'appartenir à aucune religion pour pouvoir les goûter toutes ; ce gourmet des sanctuaires n'avait pas

tort : il y a dans les religions un attrait et un charme qui ne se retrouvent pas ailleurs, une source admirable d'art et de littérature; et pour que cette source coule, lafoin'estpas du tout nécessaire.

Vénus, Diane, à qui personne ne croit plus, inspirent toujours nos peintres et nos sculpteurs ; il nV a pas de plus liants sommets que le Requiem, le Te Deum et VEnfance du Christ dans l'œuvre de Berlioz, dont l'incrédulité était aussi complète que possible. Le dilettantisme de Renan est parfaitement légitime ; ce qui l'est moins, c'est qu'on ait voulu faire de ce dilettantisme une doctrine, une religion sans foi n'étant pas plus une religion qu'un civet sans lièvre n'est un civet. Sans doute, la beauté du style de Renan, l'entraînement de sa parole

auront été pour beaucoup dans la faveur accordée à sa douce philosophie.

Malgré tout, on a senti bientôt qu'elle manquait de solidité ; le tolstoïsme aidant, on a voulu revenir à la foi. « Il faut croire », nous a-t-on dit. — Que croire ? — « Peu importe ; ce que vous voudrez. Ce sera vrai, du moment que vous le croirez. »

Et l'on s'est mis à croire n'importe quoi, on s'est passionné pour le Bouddhisme, on a ressuscité toutes les vieilles légendes ; sous prétexte de Folklorisme, on s'est plongé jusqu'au cou dans les contes de bonne femme les plus insignifiants ; on a calomnié la science, accusée de ne rien faire pour le bonheur de l'humanité. La vérité est devenue suspecte ; que vou-

lez-YOïis ? elle n'est pas consolanle, et Ton veut avant tout être consolé ; si la vérité est désagréable, mieux vaut ne pas la regarder : ainsi fait Tautruche. Le goût du jour est d'être indulgent à l'erreur, sympathique à l'illusion. Un vieux républicain, blanchi sous le harnais, n'a pas craint d'écrire : « La légende est la vérité des philosophes, rhistoire est la vérité des portières. » Ne dites pas que deux et deux font quatre. Mon Dieu ! on ne vous dit pas le contraire ; mais pourquoi l'affirmer aussi brutalement ? cela peut blesser des consciences délicates. Ne soyez donc pas tout d'une pièce, et sachez respecter les mystères qui se cachent dans les replis de l'âme humaine.

On disserte sur ce ton, sans fin, par-

fois en très beau style, avec la conviction de travailler ainsi au salut de la Société. Tout cela, Lien entendu, ne sort pas d'une élite ; mais à cette élite incombe la tâcbe de guider les foules, et si elle s'égare dans les rêveries et les subtilités, les foules qui sont incapables de la suivre dans une pareille voie restent livrées à elles-mêmes.

Il y a déjà longtemps qu'on a dit :

« Du jour où les Romains ont cessé de croire aux poulets sacrés, c'en a été fait de l'Empire romain. »

On en a conclu que les Romains avaient eu tort de ne plus croire aux poulets sacrés, oubliant que leur plus grand tort était d'avoir assis un empire sur une base aussi fragile.

En tous temps, en tous lieux, nous

retrouverons ce fait : une société fondée sur une religion. Ce qui donne aux religions leur solidité, c'est qu'elles sont acceptées comme Texpression de la vérité absolue ; là est aussi leur faiblesse. Un jour vient où les besoins de la société qui se développe ne sont plus en harmonie avec son organisation théocratique, un jour où les intelligences, désireuses de penser par elles-mêmes, ne s'accommodent plus de renseignement théosophique ; on s'aperçoit que la prétendue vérité n'était qu'un brillant mensonge : la religion s'écroule et la société avec elle.

fe

Les peuples chrétiens arrivent à ce moment critique.

Une seule civilisation connue

échappe à cette loi, c'est la civilisation chinoise. Les Chinois, comn^e les autres peuples, ont des croyances et des superstitions, mais ce n'est pas sur elles que la société est fondée : c'est sur le respect de la famille et le culte des ancêtres. Peut-être est-ce pour cela que la société chinoise compte cinq mille ans d'existence.

A l'origine des sociétés civilisées, la science nait à l'ombre des temples ; science et religion vivent ensemble en bonne intelligence, se prêtant un mutuel appui. La science grandissant chaque jour, alors que la religion demeure immobile, bientôt celle-ci se sent menacée et devient pour son ancienne protégée une implacable ennemie. Le Polythéisme a inquiété les

Pythagoriciens, qui avaient trouvé la clef du système de l'Univers, et cette clef a été perdue jusqu'au jour où Copernic l'a retrouvée ; pendant des siècles, le monde a été condamné aux pires folies cosmogoniques, dans l'intérêt des dieux de l'Olympe. Parleronsnous de Galilée ? exagérée par les ennemis de l'Eglise, atténuée par ses apologistes, l'histoire de sa persécution demeure accablante pour ceux qui avaient alors la prétention de com> battre l'erreur et d'imposer la vérité.

La science, depuis deux siècles, s'est énormément développée. Sa revanche est terrible ; en vain les temples regorgent de fidèles, en vain des milliers de chaires sacrées répandent la parole de Dieu ; on sent, on sait que

la foi n'y est plus. Des enthousiastes, assoiffés d'idéal, attendent avec anxiété une foi nouvelle ; ils attendront en vain ! ce ne sont pas seulement les dogmes qui s'usent, c'est l'aptitude même à croire qui se perd : l'athéisme envahit le monde. Ici il faut nous arrêter; la chose en vaut la peine.

L'athéisme, avouons-le, est fort mal porté. Beaucoup de gens reculent devant lui par répulsion pour une tourbe qui nie Dieu afin de s'affranchir de toute règle, de tout frein, pour n'avoir d'autre loi que la satisfaction des appétits les plus vils ; il y a de quoi faire reculer en effet, pour peu qu'on ait quelque délicatesse.

D'ailleurs, une négation n'est pas

une doctrine. C'est avec des affirmations que l'on fait œuvre qui dure ; la négation ne saurait être que stérile.

Les preuves de l'existence de Dieu sont irréfutables. Elles n'ont contre elles que ceci, d'être en dehors du domaine de la science et d'appartenir entièrement à celui de la métaphysique. Or, presque toujours, quand la métaphysique s'est trouvée aux prises avec les faits, elle a été vaincue ; Renan a osé dire qu'elle n'existait plus.

Cependant, notez ce point : elle a été vaincue presque toujours, mais non pas toujours ; elle a parfois rencontré la vérité. Quant à la science, si loin qu'elle puisse aller, elle rencontre une limite où sa lumière ne pénètre

pas ; on dit alors : Dieu est là.

Mais, chaque jour, la lumière de la science pénètre plus avant dans Tinconnu, et il est arrivé une chose effrayante : à mesure que la science avançait, Dieu a reculé.

Il est maintenant au fond de l'infini, intangihle et inaccessible, hors des atteintes de la raison impuissante.

D'après l'enseignement théologique, il est le créateur du monde, mais d'un monde fini, limité, destiné à disparaître un jour : « Les cieux et la terre passeront », dit l'Ecriture.

Or, les philosophes s'accordent aujourd'hui pour admettre que l'Univers n'a pas de limite et qu'il n'aura jamais

— sodé fin. D'aucuns veulent qu'il ait eu, à une époque fabuleusement reculée, un commencement, ce qui suppose un créateur ; d'autres, avec quelque apparence de raison, pensent que n'ayant ni limite, ni fin, il ne saurait avoir de commencement.

Il est certain que l'existence éternelle d'un univers doué de propriétés qui développent fatalement son évolution n'est pas plus difficile à admettre que celle d'une volonté éternelle, indépendante du temps et de l'espace, douée de la faculté créatrice et tirant ce même univers du néant.

Sous le nom de Providence, Dieu est censé veiller sur le monde. Y a-t-il réellement une providence ? rien n'em-

pèche d'y croire ; mais pour préserver un clocher de la foudre ou une ville de l'épidémie, un paratonnerre vaut mieux qu'une croix, des précautions sanitaires sont plus efficaces que des processions: tout le monde en convient.

Malheureusement ni le paratonnerre ni l'hygiène ne peuvent préserver la Société des fléaux qui menacent son existence.

La Société, nous dit-on, ne sera sauvée que par l'Evangile. On ne nous dit pas comment, et il serait inutile de nous le dire ; le mot suffit. Il est si doux à prononcer, si doux à entendre ! il éveille de si suaves idées ! on perd son temps à critiquer l'Évangile ; Voltaire y a usé ses dents. C'est en vain qu'il a mis au jour tout ce qu'il a pu y découvrir de choses niaises ou ridicules ; ces choses, on ne veut pas les

voir. Tous les livres saints contiennent ainsi d'admirables pensées, mêlées à des étrangetés dont le fidèle ne s'inquiète jamais ; si elles sont trop choquantes, il en est quitte pour s'estimer incapable de les comprendre. Pour ce qui est de Voltaire, il avait eu un mot révoltant : « Ecrasons l'infâme ! »

— infâme, le doux Fils de Marie, l'irrésistible charmeur qui entraînait les foules, le justicier qui chassait les vendeurs du temple, le martyr qui pardonnait à ses bourreaux ! après un tel mot, on ne peut plus rien entendre.

Il n'est pourtant pas inutile de rechercher, dans les parties de l'Evangile que tout le monde connaît, où se trouvent ces fameux remèdes qui doivent,

comme on dit, « sauver la société ».

Selon toute apparence, la famille, le travail, l'épargne sont à la base de la société telle que le monde moderne la comprend.

Rien de cela n'existe dans l'Évangile.

Les disciples de Jésus quittent tout, famille et emploi, pour le suivre, et dès lors ne s'adonnent plus à aucun travail, vivant aux dépens de tout le monde. « Ne vous préoccupez pas du boire et du manger », leur dit le Maître ; « Votre Père qui est aux cieux vous nourrira. Voyez le lys des champs : il ne travaille point, il ne file point, et pourtant il est mieux vêtu que Sa-

lomon dans toute sa gloire ». On se scandalisait de voir le Fils de THomme fréquenter des gens de mauvaise vie, et manger avec eux ; mais, comme tous les oisifs, Jésus et ses disciples mangeaient où ils pouvaient, trop heureux d'accepter Tinvitation d'où qu'elle vînt : aujourd'hui chez un riche marchand, demain chez une courtisane convertie par la parole du Maître, les autres jours n'importe où. Nulle part vous ne rencontrerez cette idée que l'homme doive, par son travail, se suffire à lui-même ; ceux qui possèdent sont tenus de faire l'aumône, les autres de Taccepter. Aucune fierté : si l'on vous souffleté, vous devez tendre l'autre joue. Nul patriotisme : « Si les lois de votre pays ne vous conviennent pas, secouez la poussière de vos san-

claies et allez dans un autre ». Les préceptes, vous les connaissez : Aimezvous les uns les autres, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait, redevenez semblables à de petits enfants qui viennent de naître ; on pourrait ajouter : marchez sur la tête, prenez la lune avec les dents, car tout cela n'est pas praticable ; le premier précepte, qui paraît au premier abord d'une application facile, a été plus admiré que pratiqué ; après dix-neuf siècles, les nations chrétiennes en sont encore à s'épuiser en armements sanguinaires, et des écrivains dévots ont jugé la guerre une chose sainte et nécessaire !

Le Maître est remonté au ciel : voici la société chrétienne à son berceau.

SOUS la tutelle des apôtres. Gomment vont-ils l'organiser ? d'une façon bien simple : chaque fidèle leur apportera son avoir, et le total sera distribué également entre tous. L'un d'eux ayant (( triché » en gardant devers lui quelque somme, saint Pierre, d'un geste, rétendit mort à ses pieds.

Ainsi, suppression du travail, affaiblissement des caractères, partage des biens sous peine de mort, voilà ce que nous donne l'Evangile comme base de la société. A la bombe près, cela ressemble singulièrement à l'anarchisme, qui se pique aussi de charité, à l'occasion.

Aussi bien n'est-ce pas précisément sur l'Evangile, comme on se plaît à le

dire, qu'est édifié le monde moderne ; l'Évangile n'est qu'un symbole. En le prenant uniquement pour guide, on arrive à des résultats surprenants, témoin le célèbre romancier philosophe qui de fil en aiguille est arrivé à prétendre qu'il était coupable de se laver à grande eau et criminel de perpétuer notre espèce. La vraie base est dans la doctrine des Eglises qui ont pris l'Evangile pour drapeau, principalement de l'Église catholique. Tout y part de ce principe : l'homme est de passage sur la terre, son but est le ciel, sa vie doit tendre uniquement à lui mériter une éternité bienheureuse.

Gela mène à de hautes vertus, meilleures assurément pour une société que les vices contraires ; mais ces ver-

tas, par elles-mêmes, ne sont pas sociales ; si la société chrétienne a vécu sur ce fond, c'est que la Nature, qu'il est impossible de comprimer complètement, a réclamé ses droits et est venue mitiger la rigueur des principes ; c'est que, comme disent les livres de piété, on croit, mais on vit comme si Ton ne croyait pas, ou comme si l'on croyait un Evangile contraire cà celui que l'Eglise explique et enseigne ; c'est que l'Eglise ellemême, tout en interprétant les Ecritures de la façon la plus large, de par l'autorité qu'elle prétend tenir de Dieu même, a su dans l'application de ses immuables doctrines joindre une grande habileté aune grande souplesse.

Sans ces tempéraments, qu'arriveraitil? l'Eglise bénissant le mariage, mais

lui préférant hautement la continence et la virginité, si la foi chrétienne était universellement pratiquée, si elle était réellement vive et efficace, le monde se peuplerait de cloîtres ; ce ne serait pas seulement la mort de toute civilisation, ce serait la fin de Tespèce humaine.

L'Eglise nous apprend que Tordre de la Grâce, qui est celui de Dieu, est opposé à l'ordre de la Nature, qui est celui du Diable ; elle ne se préoccupe guère des lois naturelles, si bien qu'un brillant académicien, faisant l'éloge des vertus chrétiennes, s'est vu conduit à déclarer qu'elles étaient contre nature. L'idée chrétienne place avant tout l'intérêt bien compris de l'individu, la Nature sa-

crifie l'individu à la conservation de l'espèce ; différence fondamentale, scission radicale qu'on a cherché à dissimuler dans la pratique, mais qui reste au fond des choses et reparaît toujours, de temps en temps, à la surface. Le vrai chrétien parle avec mépris et défiance de « science humaine » et d' « art profane » ; les grands génies lui sont suspects, les belles créations, les découvertes scientifiques ne l'intéressent pas. A quoi bon rechercher les précieux vestiges du passé, fortifier et améliorer la race, pénétrer les secrets de l'univers, mesurer le cours des astres ou épeler le livre mystérieux des microbes ? Une seule chose importe : sauver votre âme. La charité chrétienne, si touchante dans ses effets, l'est peu dans son essence : pro-

curer au prochain une Lonne mort et se préparer à elles-mêmes des mérites pour l'autre vie, il n'y a pas autre chose pour les âmes vraiment pieuses, qui font profession d'un parfait détachement. « Voyez », me disait un jour, avec un angélique sourire, un jeune prédicateur revêtu de la robe blanche de St-Dominique, « ne suis-je pas dans mon état normal? j'ai pourtant reçu ce matin la nouvelle de la mort de ma mère ; nous autres, qui sommes détachés de tout, ne sommes pas troublés par de pareilles choses ».

Hâtons-nous de dire qu'on arrive rarement à une telle perfection.

Mais, objecte-t-on, sans foi, sans croyances, que deviendront les hommes ? rien ne les retiendra ; avant

— Gl —

perdu l'espoir d'une vie meilleure, la crainte d'un châtiment éternel, ils ne songeront qu"à vivre le plus heureusement possible, aux dépens des autres s'il est nécessaire ; l'égoïsme sera la loi du monde, tous les vices se donneront carrière : aucune société ne saurait s'accommoder de pareils éléments.

Cela est bon à dire ; on rend les enfants sages en les menaçant de la colère de Groquemitaine ; mais quand ils ont perdu la foi en Groquemitaine, il est impossible de la leur rendre sous prétexte qu'elle était d'un usage commode.

Les hommes sont en grand danger de perdre toute croyance. Il faut s'habituer à cette idée, et chercher s'il n'v

aurait pas moyen de trouver dans la Nature seule les bases d'une morale et d'une société.

Cherchons.

L'homme, comme la fourmi, comme l'abeille, ne peut vivre qu'en société.

Chacun ayant besoin de tous, se doit à tous. Gela suffit pour l'abeille et pour la fourmi ; cela ne saurait suffire pour l'homme, qui a d'autres horizons. Remarquons en passant que l'abeille et la fourmi nous donnent déjà l'exemple de véritables vertus sociales : l'ordre, la prévoyance, le dévouement à la

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