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cause commune, l'amour du travail.
Cependant il nous faut autre chose; cherchons encore.
Le matérialiste vulgaire n'a cure du passé, se moque de l'avenir. Ne pense pas à demain, dit-il, jouis du moment présent : carpe diem. Il ne songe pas à ceci : le moment présent nous échappe; il est impossihle à l'homme de le saisir.
Le moment où je parle est déjà loin de moi.
Le Présent est dans le temps ce qu'est dans l'espace le point mathématique, dont une suite forme la ligne, mais que personne n'a vu ni ne verra jamais : une frontière entre la réalité et l'abstraction.
S'il y avait pour le temps un microscope comme il y en a un pour Tespace, on aurait beau employer des grossissements indéfiniment plus forts, on ne verrait jamais le moment présent.
Il n'y a de vraiment réel que le Passé qui n'est plus et l'Avenir qui n'est pas encore.
Dès lors ce n'est pas à l'Humanité présente que se doit l'homme ; c'est à l'Humanité passée et à l'Humanité future.
Cette double loi donne une raison d'être à toutes les actions humaines ; elle donne la clef d'une foule de sentiments inhérents à l'homme, qui ne sont pas explicables autrement.
L'homme se doit à ceux qui Font précédé ; de là le devoir pour les enfants de soigner leurs parents et de respecter leur vieillesse; de là le culte des ancêtres, l'orgueil légitime d'une longue race de preux dont on conserve et honore la mémoire; de là la recherche des vestiges du passé le plus reculé, le désir de faire revivre, autant que faire se peut, les temps écoulés ; la conservation des anciennes coutumes, des monuments et des chefs-d'œuvre des âges antérieurs, des langues mortes et de leur littérature, l'étude de l'Histoire et le sentiment profond que ces œuvres sont honnes et nécessaires, ce fait que les esprits cultivés se sont toujours passionnés pour des études en apparence inutiles. Qui de nous ne s'est senti révolté en vovant détruire un
objet cVart ancien ou un souvenir historique, ne s'est réjoui en apprenant que des fouilles avaient mis au jour quelque débris des civilisations disparues? En pénétrant dans un musée, en visitant la merveilleuse Pompéi, qui de nous n^a senti vibrer, au plus profond de son être, des cordes mystérieuses?
L"liç)mme se doit à ceux qui le suivront. De là, la sollicitude des parents pour leurs enfants, les soins apportés par la Société à leur éducation ; la charité, cherchant à assurer l'avenir des déshérités; le développement, l'intérêt énorme de la science, qui prépare le terrain pour Thumanité future ; la raison d'être de la science pure, étudiant les faits sans se préoccuper de Futilité ,
qui viendra plus tard, le dévouement du savant entreprenant des travaux qui ne seront terminés que longtemps après lui, la confiance de l'artiste méconnu, en appelant au jugement de la postérité, l'ambition de vivre le plus longtemps possible dans la mémoire de ses semblables, d'immortaliser son nom par des œuvres ou par des actes.
Quand le vieillard de La Fontaine dit ce vers délicieux :
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage!
n'est-il pas plus toucliant que s'il nous entretenait du salut de son âme?
« Et la morale? »
La morale, dans une société orga-
niséc sur cette base, serait probablement un peu modifiée, ainsi qu'il est arrivé toutes les fois que l'axe de la civilisation s'est déplacé. L'intérêt du genre humain tout entier, Tavenir de la race primant l'intérêt individuel, cela ne pourrait se faire sans changer le point de vue dans bien des questions. La maternité serait sacrée, et peut-être ne verrait-on plus de malheureuses jeunes femmes honnies, persécutées, privées de secours alors qu'elles en ont le plus besoin, étranglant leurs enfants pour échapper à la honte et à la misère, parce qu'avant d'accomplir leur fonction de propagatrice de l'espèce elles auraient négligé certaines formalités; peut-être s'apercevrait-on que le vice consiste, en certains cas, moins à faire des enfants qu'à n'en pas
faire. Peut-être l'exploitation à outrance de la nature par l'homme, sans souci des conséquences ultérieures, celle de l'homme lui-même par son semhlahle, dans un but de lucre, cesseraient-elles d'être pratiquées. Ce serait une autre morale, ce ne serait pas l'oubli de toute morale ; bien loin de là.
Et l'idéal, et 1' « au-delà » ?
Est-ce que vous n'avez pas la science ? Est-ce que vous n'avez pas l'art? En fait de mystère, qu'y a-t-il de plus profond que la Nature? En fait d'idéal, qu'y a-t-il de plus élevé que l'Art?
Le Bien, dit-on, est supérieur au Beau; c'est bien possible. Mais du jour où la solidarité universelle serait pratiquée, le bien serait général ,
on ne s'en inquiéterait pas plus que de Tair qu'on respire quand il est pur ou de la santé quand on est bien portant ; resterait le beau, auquel on doit toujours tendre par un effort, qui est l'art. Rien n'est plus mystérieux que l'art. Qui dira pourquoi un cbef-d'œuvre diffère à tel point d'une œuvre ordinaire, pourquoi il y a un abîme entre un bras dessiné par Raphaël et le même bras dessiné par n'importe quel artiste habile? Nul ne lésait. Si ce n'est pas de 1' « au-delà », où faudra-t-il aller en chercher?
Dans rinfmi.
MaisTInfini n'est pas à notre portée.
On en parle beaucoup cependant ; quelques personnes paraissent même avoir
avec l'Infini des relations assez familières. Sait-on Lien de quoi l'on parle? L'Infini ne serait-il pas, dans certains cas, un mot à effet, un simple procédé littéraire qu'on prendrait pour la source des grandes pensées?
La Science, l'Art, c'est fort Lien.
Mais tous ne sont pas aptes à la science, tous n'ont pas le sentiment de l'art.
Autrement dit, le Yrai, le Beau ne sont pas du goût de tout le monde.
Réduite à ces termes , la proposition prend un aspect monstrueux.
Et pourtant elle est vraie; la haine de la science, la haine de l'art existent.
jN"est-il pas horrible que Ton puisse dire : le laid, le faux, sont préférés au beau et au vrai? Cela ne doit pas être, et cela ne serait pas si l'on élevait autrement les enfants, qu'on élève au rebours du bon sens.
Voyez ce qui se passe dans le domaine du Vrai.
Tous les enfants sont observateurs, tous ont le goût des sciences naturelles; loin d'encourager ce goût, on le combat. L'enfant apporte à sa mère une plante et un insecte qu'il a trouvés, et lui demande ce que c'est. Que fait la mère? elle jette la plante qu'elle traite de mauvaise herbe, écrase l'insecte et donne une tape à l'enfant ; c'est plutôt fait que de lui donner des explications
qu'elle serait d'ailleurs, à l'ordinaire, incapable de lui donner. En revanche, elle lui apprend (avec quel sérieux, quelles mines attendries et solennelles ! ) ces grandes vérités : le monde a été fait en six jours , Adam et Eve ont croqué la pomme, l'ânesse de Balaam a parlé, Jonas a passé trois jours dans le ventre de la baleine, l'Étoile a conduit les Rois-Mages au berceau de FEnfant-Jésus. Peu d'années après, il saura que tout cela n'était pas vrai; il verra tout le monde, autour de lui, altérer la vérité sans le moindre scrupule ; on lui défendra de mentir, mais s'il est sincère et confiant on se moquera de lui, on lui dira qull n'est pas malin, on fera l'éloge de ses camarades plus malins que lui. Il entendra parler de la science avec
crainte, des savants avec dérision.
Même chose s'il s'agit du Beau.
Tous les enfants aiment les images, tous cherchent à dessiner, tous ont l'instinct de représenter les objets qu'ils voient par un trait, et cet instinct est le point de départ des arts plastiques. Au lieu de guider Tenfant dans cette voie, on le laisse errer à l'aventure et s'égarer, quitte à le remettre en bon chemin plus tard, si Ton peut, quand il apprendra les « arts d'agrément ». On l'entoure d'objets affreux, on lui met dans les mains des figures mal dessinées, des choses sans forme et sans goût; lui fait-on apprendre la musique, on habitue son oreille à la platitude et à la vulgarité.
voire mêmeà rincorrection. Plus tard, il entendra dire qu'il y a des « objets d'art », bons pour les « connaisseurs », autrement ditpour quelques originaux, et les autres objets faits pour les gens raisonnables; il verra l'art et les artistes tenus en suspicion comme la science et les savants , mis à part comme des anomalies bizarres et peutêtre dangereuses ; il verra même certains artistes faire eux-mêmes tout ce qu'il faut pour justifier cette manière devoir
Gomment le goût du vrai et du beau pourraient-ils se développer sous un pareil régime ? Si quelque chose doit étonner, c'est qu'ils aient encore des fidèles.
L'humanité est jeune encore : elle a, selon toute vraisemblance, des millions d'années devant elle. C'est peu pour les âmes altérées d'infini; ce n'est pas une quantité négligeable : nous nous faisons même difficilement une idée de ce que cela peut être . Mais enfin , si loin que soit ce jour, il viendra, celui de la fin de notre espèce ! le soleil s'éteindra; peut-être avant ce temps la terre aura-t-elle résorbé ses mers, son atmosphère, et sera-t-elle
devenue impropre à la vie ; après avoir progressé dans des proportions quenous ne pouvons imaginer, l'humanité régressera, dégénérera, disparaîtra.
« Et il ne resterait rien de nous,, qui avons pensé, de nous, qui avons aimé, qui avons souffert ! ce n'est pas possible. Nous sentons en nous quelque chose qui ne peut périr ! »
Soyez tranquilles, personne ne vous prouvera le contraire.
Mais ce que nous sentons en nous pourrait très bien n'être que l'instinct de la conservation, transfiguré par notre imagination qui en a fait bien d'autres, transformant par exemple
— sales brouillards et les feux follets en fées, fantômes et revenants auxquels on a cru pendant des siècles.
Cela pourrait être aussi le pressentiment de cette vérité, que les éléments dont nous sommes composés ne sauraient disparaître et que d'autres êtres vivants seront formés de notre substance.
« Il est impossible », dit-on, « que notre désir n'implique pas une réalité. » C'est parfaitement possible au contraire. Qui de nous, par exemple, n'a désiré ardemment remonter le cours des âges, vivre, ne fût-ce qu'un jour, une heure, dans tel ou tel des temps anciens ? là, pourtant, aucune illusion n'est admissible, et nous
savons à n'en pas douter que nous ne verrons jamais Périclès ni Gléopâtre.
Croire ce qu'on désire est naturel ; cette croyance n'a aucune action sur les faits.
Mais alors, où est le BUT?
Le but ?
Il n'y en a pas.
Rien, dans la nature, ne tend à un but, ou plutôt chaque but est à son tour un point de départ : la nature nous donne le spectacle d'un perpétuel cercle vicieux.
Voyez la plante : elle germe ; elle se compose d'une racine, d'une tige et de feuilles naissantes ; elle croît rapi-
dément, de nouvelles feuilles, de nouvelles tiges apparaissent. La racine nourrit les tiges qui portent les feuilles, mais celles-ci nourrissent aussi la tige et la tige fait vivre la racine ; il y a réciprocité, il n'y a pas encore de but défini. Le but, c'est la fleur ! le bouton grossit. S'ouvre, le miracle s'opère, la fleur s'épanouit ! mais la fleur éphémère n'est que le temple de la fécondation ; celle-ci opérée, la fleur se fane et tombe, le fruit se développe et mûrit. Est-il le but ? sa fonction est de contenir la graine ; celle-ci, à ne voir que l'apparence, est un objet complet, terminal. Erreur, la graine n'est que l'embryon de la plante future ; et le cycle recommence.
On s'est toujours cassé le nez en
cherchant les causes finales ; cela tient peut-être tout simplement à ceci, qu'il n'y a pas de causes finales. En tous cas, s'il y en a, il en va exactement pour nous comme s'il n'y en avait point.
Si nous sommes emprisonnés dans le temps comme dans l'espace, tâchons de nous accommoder de notre prison ; quoiqu'on en dise, elle est assez vaste pour nous. Pénétrons-nous de cette idée, que l'humanité est un corps dont nous sommes une molécule, et que le vœu de la nature est que- nous vivions pour les autres, qui sont nous-mêmes.
Profitons de l'héritage de nos aînés ; travaillons pour que ceux qui nous suivront soient plus heureux que nous, s'il est possihle, et nous soient recon-
naissants de Texistence que nous leur aurons préparée. Nous verrons alors que la vie est bonne, et, le moment venu, nous nous endormirons avec le calme et la satisfaction de l'ouvrier qui a fini sa tâche et bien employé sa journée. Les joies que la nature nous donne, qu'elle ne refuse même pas complètement aux plus déshérités d'entre nous, celle que procure la découverte de vérités nouvelles, les jouissances esthétiques de l'art, le spectacle des douleurs soulagées et les efforts pour les supprimer dans la mesure du possible, tout cela peut suffire au bonheur de la vie. Il est à craindre que tout le reste ne soit que folie et chimère.
Des hommes sérieux et éclairés.
de grands saA'ants, croient pourtant à ces « chimères » et à ces « folies ».
Cela ne prouve rien ; la logique ne gouverne pas toujours les hommes, fussent-ils éminents, et les contradictions les plus surprenantes vivent à l'aise dans le milieu élastique de la conscience. Kepler, le grand Kepler, un des fondateurs de la science moderne, l'auteur des lois immortelles qui portent son nom, croyait à l'astrologie ; il écrivait sérieusement que la conjonction de Jupiter et de Saturne, dans le signe du Lion, pouvait provoquer des insurrections. Une des forces les plus mystérieuses de la nature, l'atavisme, est la source de ces illogismes et la cause que certaines idées
préconçues résistent à tous les assauts de la Raison.
Humiliée par la foi, déifiée par la libre-pensée, la raison reste ce qu'elle est : le gouvernail du navire, rien de plus. Cela suffit pour quil soit impossible de s'en passer.
C'est avec ce gouvernail que nous avons essayé de nous diriger.