ÉMILE F^GUET
do l’Académie française
politiques
du temps présent
Librairie Armand Colin
Paris,
5, rue de Mézièrcs
Tous droits réservés.
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AYANT-PROPOS
Le volume qui suit est le complément de celui que j’ai publié précédemment sous le titre dé Questions politiques. Il sera probablement le dernier écrit politique que je donnerai, du moins d’ici longtemps. Car dans le précédent et dans celui-ci, je me trouve avoir donné mon avis sur toutes les grandes questions qui occupent et divisent les esprits depuis le milieu jusqu’à la fin du siècle qui nous quitte.
Ce n’est pas sans mélancolie que je relis ces pages pour les livrer au public sous leur forme définitive. Elles me paraissent juste à contrefil de la direction générale que prend l’histoire de l’Europe à l’heure où nous sommes. Elles paraîtront, elles me paraissent à moi-même extrêmement surannées. Ce sont écrits de vieux libéral, et le libéralisme n’est
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pas en hausse pour le moment. La failli le du libéralisme pourrait bien être la caractéristique même du xixe siècle et le titre général qu’on lui donnera dans les histoires universelles.
Tout me paraît pousser au triomphe de la démocratie, c’est-à-dire au triomphe de l’égalité intégrale. M. Bouglé, dans son livre sur les Idées égalitaires , a démontré cela avec une ingéniosité qui était peutêtre de trop, tant la chose est évidente comme de soi. Mais l’analyse patiente, subtile et du reste consciencieuse est excellente à rendre plus évidente l'évidence elle-même.
M. Bouglé, fidèle à une doctrine qui est la mienne et que j’ai exposée bien des fois, considère que les faits ne procèdent pas des idées, mais les idées des faits, etj en conséquence, faisant abstraction de l'idée égalitaire, il étudie exclusivement les faits sociologiques de ces trois derniers siècles et il les montre aboutissant tous à l’égalité et la forçant, en quelque sorte, naître et à s’établir. Sur quoi il triomphe, non sans raison; car si l’égalité n’était qu’une idée produisant ses effets et développant ses conséquences, il suffirait de la réfuter pour en arrêter l’essor, et il suffirait d’en avoir une autre et de la démontrer juste par aiguiller l’histoire dans une autre direction : « Béfutons Rousseau et l’éga-
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lilarisme est vaincu »; mais si la victoire de l’égalité s’explique par la constitution même des sociétés rien ne peut arrêter « l’élan démocratique de notre civilisation ».
Je suis de l’avis de M. Bouglé sans en être aussi rigoureusement que lui. J’ai toujours dit que les idées sortent des faits, qu’une idée n’est qu’un fait pensé, qu’un fait cSt d’abord un fait et qu’il devient une idée plus tard. Mais j’ai toujours ajouté qu’une fois devenu idée, le fait devient infiniment plus fort, emprunte à l’idée qu’il a engendrée une nouvelle et incomparable puissance. Et c’est ainsi que les philosophes qui assurent que les idées gouvernent le monde ont tort sans doute, et personne n’est plus persuadé que moi qu’ils ont tort ; mais ne se trompent pas complètement; ont raison, pour chaque idée à partir d’un certain moment; et surtout paraissent et paraîtront toujours avoir raison. Car c’est à partir du moment où le fait est devenu idée que la puissance, d’une part est réellement plus grande, ensuite se manifeste avec éclat à tous les yeux.
A côté de l’histoire des faits producteurs d’égalité, il serait donc bon, pour être complet, de faire l’histoire de l’idée égalitaire elle-même, qui vient, à partir d’une certaine date, donner aux faits produc-
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leurs d’égalité un concours d'extrême imporlance. Sans doute l’égalitarisme existe à l’état latent, en France, dès le xviii0 siècle; mais il prend conscience de lui-même sourdement en 1789 et nettement en 1848; et il est infiniment plus fort et doué d’une puissance de conquête infiniment plus, grande à partir du moment où il a pris conscience de luimême. Ce travail intellectuel, parallèle à l’évolution économique et la hâtant par son influence, est extrêmement intéressant à étudier comme facteur du mouvement général.
Quand je regarde l’enchaînement des idées politiques chères à la masse, depuis la Révolution française jusqu’à nos jours, je ne puis m’empêcher de me souvenir de ce qui se passe dans ces contrées lointaines que l’Europe civilise avec tant d’ardeur. Les observateurs sont d’accord pour affirmer que les 'premiers effets de cette culture se résument en une profonde dégradation de la race que l’on a vaincue, que l’on protège et qu’on cultive. Nécessairement les vaincus ne nous empruntent que ce que nous avons de plus mauvais dans nos idées, dans nos coutumes et dans nos mœurs; car on a toujours assez de force pour imiter les faiblesses, et ce serait une l'évolution, une rénovation miraculeuse que de pouvoir s’assimiler en quelques, années ce qu’il y a
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de bon, de sain et de fort dans une civilisation étrangère.
Toute proportion gardée, et Dieu me garde de faire ici autre chose qu’une comparaison, toute proportion gardée, quelque chose d’analogue s’est produit en Europe depuis le grand mouvement d’idées du xvme siècle. Les idées du xvm° siècle étaient une civilisation nouvelle, contenant du bon et du mauvais, mais en somme une civilisation nouvelle en rapport avec les faits nouveaux et destinée à remplacer la civilisation ancienne. A s’infiltrer peu à peu, à descendre lentement dans les couches profondes des nations, cette civilisation nouvelle eût produit en même temps ses effets bons et mauvais et le résultat total eût été peut-être bon, en tout cas il eût été naturel ; il n’aurait rien eu de trouble et de tumulluaire. Mais la propagation de cette civilisation nouvelle a coïncidé avec une révolution prodigieuse dans les moyens de locomotion, de communication, d’information; elle a coïncidé avec les chemins de fer, le téléphone, la bicyclette, l’automobile, la presse à bon marché et à énorme tirage, etc. Il s’est, par suite, produit un effet analogue à celui qu’on remarque dans les rencontres brusques entre la civilisation et la barbarie. Je dis analogue seulement et rien de plus. La rapidité des communica-
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lions a élé quelque chose de semblable à la soudaine invasion. Dans les deux cas, suppression des intermédiaires et des transitions. Supposez le christianisme propagé en cinquante ans au lieu de l’être en cinq siècles. Les effets eussent été tout autres cl je doute qu’ils eussent été bons tout d’abord. Les idées modernes jetées brusquement dans des populations qui n’y étaient nullement préparées et les envahissant d’un seul coup, ce n’est pas une pénétration; c’est une sorte de rapt soudain, et il en résulte une manière d’étourdissement.
Posons la question, au fond toute pareille; mais dans d’autres termes. L’évolution des idées est continue, et du xtv° au xvn° siècle il y a un changement aussi profond, même dans les doctrines et dans les institutions qui semblent immobiles, que de 1789 à 1900. Seulement le changement se produit en trois cents ans au lieu de se produire en un siècle. Les transitions nécessaires existent; elles se produisent d’elles-mêmes. Au xix° siècle, surtout dans la seconde partie du xix° siècle, point de transition. Le progrès, pour nous servir de ce mot commode, a des allures de cyclone. Ou plutôt il n’y a pas progrès. Il y a invasion, prise de possession soudaine et brusque.
Dans ce trop rapide contact entre les idées nou-
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VU
velles et les cerveaux mal préparés à les recevoir, qui en sont comme inondés, que se produit-il? Ce n’est pas le bon qui est recueilli, c’est le mauvais. Civilisation trop brusque est régression. Ce qui est recueilli, c’est ce qui s’adresse aux passions, non à la raison. Ce qui est recueilli, aussi, c’est ce qui est le plus simple à l’exclusion de ce qui est plus difficile à comprendre.
Par exemple prenez les trois idées fondamentales de la Révolution. La fraternité est une idée simple à la vérité. Mais elle demande un si prodigieux effort d’altruisme et de renoncement pour passer dans la pratique, qu’elle reste un mot vénérable et ne passe point dans les faits. Tout au plus elle est une formule de réclamation et non une règle de conduite, de sorte que, sous forme de réclamation, menant directement à la révolte, elle finit par signifier littéralement le contraire de ce qu’elle voulait dire.
La liberté, d’une part est une idée extrêmement complexe, voilà pour l’intelligence; et donc elle ne pénètre pas facilement dans les esprits. D’autre part elle est surtout l’idée du respect d’autrui, voilà pour le cœur; et à ce titre elle demanderait autant et plus de force de renoncement que l’idée de fraternité. Il est plus facile d’aimer son prochain comme un frère que de respecter son autonomie légitime. On prali-
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querait encore assez facilement la fraternité, à condition de la pratiquer en frère aîné. Ce qui est malaisé, c’est de se figurer qu’autrui a un droit dans les limites duquel il est sacré et inviolable. Il y a là une espèce de religion difficile à embrasser, parce que le sens religieux a pour objet, à l’ordinaire, un être considéré comme très puissant, et non un être qui peut être plus faible que vous. Respecter religieusement un humble et un petit n’est pas dans les habitudes générales de l’humanité. Pour ces raisons, tant intellectuelles que morales, l’idée de liberté n’a pas eu un très grand succès et n’est point descendue très avant dans les cerveaux ni dans les cœurs des populations européennes.
Quant à l’idée d’égalité, elle a été saisie du premier coup, et parce qu’elle est simple et parce qu’elle flatte les passions et caresse les espérances du plus grand nombre; et en définitive il n’y a que cela, de toute la Révolution française et de tout le xviiic siècle, qui ait réussi. A le prendre au point de vue de l’histoire des idées, le xixe siècle n’est que l’évolution terriblement rapide de l’idée d’égalité. Il est l’acheminement à grands pas vers l’égalité intégrale.
Voici la suite des idées. Égalité des droits : une seule loi pour tous. — Mais l’inégalité subsiste dans
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les mœurs : donc instruction et éducation intégrales, données à tous par l’État; résultat : égalité des mœurs, plus de castes, non plus que de classes. — Mais l’inégalité subsiste dans les jiouvoirs politiques , les uns votent, les autres non : donc égalité des pouvoirs, suffrage universel; mutabilité du gouvernement, république. — Mais l’inégalité subsiste dans les puissances sociales; les uns possèdent, les autres ne possèdent pas : égalité des fortunes, abolition de l’héritage, abolition des propriétés individuelles, collectivisme.
Et, de fait, l’égalité intégrale ne sera établie que quand tous ces résultats, sans qu’il en manque un, seront atteints. Quiconque de la Révolution française n’a pris et retenu que l’idée d’égalité est collectiviste en puissance, est destiné à le devenir en effet et le deviendra certainement, à moins qu’il ne fasse un héritage. En sa masse la population européenne n’a, des doctrines modernes, retenu que l’idée d’égalité et elle la laisse, la couvant en soi, produire tous ses développements et remplir progressivement sa définition.
C’est donc vers l’égalité intégrale que marche l’esprit politique européen, et c’est donc à la liberté qu’il tourne le dos. Car quelques efforts que fassent certains docteurs subtils du socialisme pour
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démontrer qu’en son dernier terme le socialisme fonde la liberté individuelle, il m’est difficile d’entrer dans leurs raisonnements. Fût-il prouvé que le collectivisme, seule forme rationnelle et seule forme réelle du socialisme (à tel point que tout ce qui n’est pas collectivisme ruine au lieu de les réaliser, même partiellement, les espérances socialistes) laisse subsister la liberté individuelle, ce que déjà je ne comprends pas; n’est-il pas évident qu’au moins la liberté politique disparaît avec le collectivisme? Car enfin le collectivisme c’est tous les citoyens fonctionnaires, c’est tous les citoyens vivant de l’État et ne vivant et ne pouvant vivre uniquement que de lui. Or quelle peut être la liberté politique d’un fonctionnaire? Quelle peut être la liberté politique d’une nation de fonctionnaires? En régime collectiviste tout citoyen est in manu. Reste-t-il en ce régime système parlementaire, élection du gouvernement par le gouverné, je n’en sais rien, et peu m’importe. Je sais bien que si tout cela subsiste il n’est qu’ombre, apparence et leurre. En régime collectiviste la nation est une armée. Il n’y a pas place en ce régime pour la moindre liberté politique véritable.
Or la liberté politique est tellement la garantie de la liberté individuelle sous toutes ses formes, que celle-là disparue, celle-ci n’est point. Avec le
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régime collectiviste s’évanouit donc toute espèce de liberté. Un collectiviste ne peut pas être un libéral. Il ne croit l’être que par l’effet d’un sophisme étrange. L’anarchiste est libéral. L’anarchiste est un libéral effréné. Le socialiste n’est pas libéral s’il est sincère et s’il est logique. L’idée égalitaire poussée à son dernier terme, l’idée égalitaire intégrale, l’idée égalitaire consciente de tout ce qu’elle contient est antinomique de la liberté et exclusive d’elle.
C’est donc vers le despotisme que s’achemine l'Europe en se dirigeant du côté du collectivisme. Il n’y a pas à se faire à cet égard la moindre illusion.
Il est vrai que le collectivisme est impossible. Il est impossible tant qu’il y aura des nations distinctes, et il y aura toujours des nations distinctes. J’ai cru établir fortement ces deux vérités dans mes Questions politiques. Il est vrai. Le collectivisme est impossible. Mais ce que je redoute, ce n’est pas le collectivisme, ce sont les efforts douloureux et funestes qui seront faits, au cours du siècle qui s’ouvre, pour y parvenir. Lh est l'immense danger. Nous allons traverser une période de bouleversements et de déchirements provoqués par l’idée égalitaire essayant de se réaliser intégralement. Chaque nation sera ébranlée par ce sourd travail perma-
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nent et par les explosions périodiques qui résulteront de ce travail.
Il est possible même que l’idée égalitaire se réalise dans une des nations européennes, puis dans une autre. De cette réalisation il s’ensuivrait immédiatement pour la nation où elle serait arrivée une telle diminution de force que cette nation serait immédiatement dévorée par une ou plusieurs de ses voisines. Le travail régulier des grandes agglomérations se fera peut-être au xxe siècle par ce moyen. Ce qui supprimait autrefois les peuples, c’était la faiblesse numérique ou l’anarchie. Ce qui pourra les supprimer désormais ce sera encore la faiblesse numérique et, cause nouvelle, l’établissement collectiviste, plus ou moins complet, brisant les énergies individuelles, anémiant la nation. 11 se peut que les petits peuples d’Europe, puis les moyens, ou, sans parler de grandeur comparative, les peuples arrivés avant les autres à la réalisation même partielle de l’idée égalitaire, disparaissent; puis ceux qui y arriveront ensuite; et ainsi, d’un progrès continu, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un seul peuple européen absorbant tous les autres. Et ce nouvel empire romain serait destiné à subir à un moment donné le sort du premier; car les barbares sont toujours là et l’empire européen, se reposant
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dans une fausse sécurité, deviendrait pour eux une proie facile : on sait assez que nous, peuples de l’Europe actuelle, nous ne sommes forts contre les « barbares » que des forces que nous avons préparées les uns contre les autres.
Sans prétendre voir si loin, ce qui est probable, comme j’ai dit, c’est une période de bouleversements, de commotions profondes résultant du travail permanent et obstiné des idées égalitaires. A ces luttes les nations s’épuiseront sans profit au moins, avec grands dangers pour leur indépendance probablement.
Voilà pourquoi je combats avec tant de persistance la « chimère égalitaire », comme parle M. Paul Bourget. Voilà pourquoi je souhaite qu’une autre idée, cejle de liberté ou celle de patrie, s’empare fortement des esprits et s’y établisse. Qu’on ne dise pas trop haut que c’est folie de vouloir qu’une idée prévaille contre les faits et non plus qu’on ne répète pas trop que tous les faits modernes sont dans le sens de l’égalité. D’abord il s’en faut que tous les faits modernes soient dans le sens de l’égalité. Il faut distinguer. Ce que j’ai accordé c’est que les grands faits modernes étaient favorables à la diffusion rapide de Vidée d'égalité ; mais qu’ils soient favorables à l’établissement, au progrès seulement, • b
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de l’égalité intégrale, c’est une autre chose. Le peuple « qui va le plus vite », le peuple où les grands faits modernes ont toute leur extension et toute leur ampleur est un de ceux où l’égalité règne le moins et où non seulement les inégalités financières, mais même les inégalités mondaines sont les plus fortes et les plus éclatantes. Les États-Unis sont une démocratie politique où se développe une formidable aristocratie sociale. Si ce peuple d’avantgarde se dirige vers l’égalité intégrale, c’est, en tous cas, par une voie bien détournée. Or il en est de même, en proportions moindres, chez toutes les nations industrielles. Il n’y a pas là, je crois, de quoi prévoir qu’un régime aristocratique renaisse là où il a disparu; mais il y a là de quoi estimer que
l’aristocratie sociale toujours en formation sera
toujours un frein au progrès de l’égalité tendant à l’intégration d’elle -même.
Et, revenant à l’idée égalitaire en soi, je dis aussi que, comme elle est venue, elle peut aussi s’en aller. Vous riez. En effet, la formule est trop grosse ; mais ce qui est vrai c’est que l’idée égalitaire peut très bien perdre beaucoup de son caractère excessif et aigu. J'ai dit comment elle s’est développée. J’ai dit qu’elle avait été recueillie avidement et absorbée facilement parmi toutes les idées révo-
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lulionnaires, comme étant la plus simple et la plus flatteuse pour les passions populaires. Ce qui l’a si bien servi peut la desservir. Croit-on que l’histoire à venir doive être juste le contraire de l’histoire passée? 11 est parfaitement possible. Mais qu’elle soit semblable à l’histoire d’autrefois, il est possible aussi.
Or les foules ont le plus souvent été guidées et animées par dés idées et des sentiments extrêmement désintéressés. Rationnellement l’abnégation est un paradoxe, historiquement c’est l’égoïsme qui est une exception. Despotisme, aristocratie, théocratie, ces monstruosités au point de vue rationnel sont à peu près toute l’histoire des peuples connus, c’est-à-dire toute l’histoire des peuples civilisés. Partout dans l’histoire nous constatons un immense dévouement des foules à des idées qui n’étaient d’aucun profit immédiat aux individus. L’individualisme n’est pas historique. Qui nous dit qu’il doive le devenir et que l’avenir ne retiendra rien du passé?
Il se peut que l’histoire reprenne son cours interrompu. Non pas que je souhaite ni que je prévoie que despotisme, théocratie et aristocratie sous son ancienne forme reparaissent et se rétablissent. Mais que les sentiments qui ont créé et maintenu ces formes sociales revivent, reprennent force et en
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créent et maintiennent d’autres, c’est d’une philosophie de l’histoire qui n’a rien de chimérique. Que les sentiments qui ont comme ramassé l’amour de la patrie dans l’amour d’une dynastie renaissent pour ramasser l’amour de la patrie dans l’amour de chefs librement élus, il n’y a là rien d’impossible. Que les sentiments qui ont concentré l’idée de conservation sociale dans le respect d’un corps sacerdotal renaissent pour concentrer cette même idée dans le respect d’une aristocratie intellectuelle et surtout morale, rien ne dit que cela ne se puisse faire. La raison raisonnante et la raison sèchement pratique et sèchement égoïste semblent régner pour un temps. Le sentiment a eu son temps aussi et qui fut long; ce temps peut revenir.
Déjà voyez : derrière le tiers état, derrière le quatrième état, un cinquième état s’élève avec lequel il faut dès à présent compter : c’est le féminisme. Les femmes qui n’étaient rien et qui prétendent un peu être tout, vont demain être quelque chose. Or les femmes représentent le sentiment. Cette quantité de sentiment qui doit exister dans la chose publique pour qu’elle soit bonne, ce sont les femmes peutêtre qui vont l’introduire à nouveau dans la combinaison sociale. Là où elles votent, on remarque qu’elles tiennent grand compte de ces questions de
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moralité et de vertu dont le suffrage universel des hommes semble se désintéresser un peu plus qu'il ne faudrait. Sans même qu’elles volent, leur influence peut ramener le sentiment dans les préoccupations politiques, peut réintégrer le sentiment dans l’histoire.
Quoi qu’il en soit de ces visions nécessairement confuses, il se peut que le xix° siècle ne soit pas le dernier mol de l’histoire de la civilisation. Je le considère quelquefois comme une mêlée, et comme un « tumulte » dans le sens latin du mot. Il a reçu et absorbé trop vile, comme une liqueur capiteuse, des idées que la rapidité, brusquement prodigieuse, des communications ne lui a pas permis de recevoir goutte à goutte selon les lois ordinaires de l’histoire. Rien n’empêche de supposer et tout porte à croire que celle rapidité de communications ne va pas continuer de progresser. Elle semble avoir atteint ses dernières limites. Il n’est pas à croire que le télégraphe électrique aille beaucoup plus vite dans cinquante ans.qu’aujourd’hui. Il n’est pas à croire que, si nous allons dix fois plus vite qu’en 1840 de Marseille à Paris, on aille dix fois plus vite de Marseille à Paris, c’est-à-dire en une heure et demie, vers 1950. A ce siècle agité qui va finir, peut succéder un siècle relativement rassis et tranquille qui
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reprendra la physionomie des siècles précédents; qui reprendra en même temps quelque chose de leur esprit. Comme les peuples récemment conquis par la civilisation en prennent d’abord le mauvais, mais ensuite en prennent le bon aussi et le meilleur, de même les masses européennes qui des idées révolutionnaires ont pris surtout le pire dans le premier moment d’étourdissement, peuvent, en une seconde période de civilisation plus lente et plus réfléchie, s’attacher à ces idées fécondes de liberté et de fraternité qui sont comme les pierres d’attente laissées par 1789 et sur lesquelles jusqu’à présent on a peu fondé.
C’est affaire de tempérament. Des peuples conquis par la civilisation romaine ont tout simplement été dégradés par elle pour toujours. Ils n’étaient pas de force à la porter. D’autres, comme la Gaule, en ont été déprimés d’abord, vivifiés ensuite, et ont dû à la conquête même de devenir un peuple. Des effets semblables peuvent se produire dans ce phénomène analogue qui est l’invasion brusque d’une nation par des théories nouvelles.
Que l’Europe et particulièrement la France acceptent franchement ce que j’appellerai la civilisation de 1789; mais qu’elles l’acceptent tout entière, qu’elles la comprennent surtout dans ses
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parlies élevées et nobles, qu’elles s’éprennent de liberté et de solidarité, qu’elles se persuadent qu’entendus comme ils doivent l’être, ces mots se résument dans celui de charité ou dans celui d’amour du prochain; qu’elles méditent ces leçons jusqu’à faire de ces idées des sentiments et des sentiments vivants, héréditaires et traditionnels; et de cette lente et féconde élaboration pourra sortir en vérité le monde nouveau que nos pères ont cru voir prochain, qui ne l’était pas, mais qui n’est pas condamné pour autant à ne pas être.
Il y a surtout beaucoup de rêves d’espérances et de souhaits dans tout ceci. Mais un commencement de siècle est quelque chose comme un grand jour de l’an.
Novembre 1900.