SUR
NOTRE RÉGIME PARLEMENTAIRE
Le gouvernement parlementaire subit une crise, non seulement en France, mais dans tous les pays, ou peu s’en faut, qui ont adopté ce système de gouvernement. Nous ne nous occuperons, en celte étude, que de la France, où cette crise est particulièrement vive, jusqu’à faire craindre que la santé même du pays n’en soit compromise.
Le système parlementaire n’existe réellement en France dans toute son étendue, dans toute sa plénitude, que depuis trente ans; c’est seulement depuis trente ans qu’il a rempli sa définition.
Qu’est-ce, en effet, que le gouvernement parlementaire ? C’est le gouvernement du pays par le pays représenté par des délégués.
Or, jusqu’en 1870, une manière de gouvernement parlementaire existait; mais non pas le gouvernement parlementaire ainsi défini ; car, ou bien ce n'était pas le pays qui était représenté par les parlementaires, ou bien les parlementaires représentaient le pays, mais obéissaient à d’autres vœux qu’à ceux du pays.
De 1815 à 1848, le gouvernement parlementaire existait; mais les parlementaires ne représentaient pas le pays. Ils représentaient une fraction minuscule de la nation. Ils étaient les délégués d’une aristocratie. Ils ont ainsi constitué et soutenu, pendant un tiers de siècle, un gouvernement très nettement aristocratique, le meilleur, du reste, ou le moins mauvais, à mon avis, qu’ait eu la France ; mais qui n’était pas le gouvernement parlementaire, s’il le faut définir : gouvernement du pays parle pays représenté par ses délégués. C’était tout simplement le gouvernement d’une oligarchie représentée par ses mandataires.
De 1852 à 1870, les parlementaires ont représenté le pays, il est vrai : seulement le gouvernement n’était point parlementaire. Profitant de deux circonstances : l’une qui était l’autorité et le prestige attachés au nom de Napoléon, l’autre qui était cet état d’incertitude et d’indécision où se trouve toute force naissante, et, pour ainsi parler, la timidité et l’inconscience du suffrage universel; le gouvernement de 1852 avait organisé un système parlementaire où il y avait des députés, mais où les députés ne s’inspiraient que de la volonté du pouvoir exécutif.
La manière même dont ils étaient nommés était très significative à cet égard. Ils se présentaient aux élec-
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tours avec le titre ou l’estampille de « candidats du gouvernement de l’Empereur ». C’était à dire que l’Empereur les nommait d’abord, puis les faisait ratifier par le suffrage universel. En d’autres termes, c’étaient des députés plébiscitaires, et chaque élection au Corps législatif était un plébiscite indirect, mais un plébiscite très véritable. On ne disait pas à la nation : « Nommez les députés pour former une représentation d’où sortira un gouvernement ». On lui disait : « Je suis le gouvernement nommé par vous. Ratifiez-moi une première, un seconde, une troisième fois, en nommant les hommes que je vous désigne comme me représentant. C’est moi qui suis en question en leur personne ».
Le gouvernement de Napoléon III a vécu ainsi de plébiscites répétés et continus, tantôt directs, comme à son origine et quelques mois avant sa chute, tantôt indirects, à savoir à toutes les élections législatives.
Le système était ingénieux et il était logique, il faut le reconnaître expressément. Le gouvernement de 18ii2 étant plébiscitaire en son essence devait l’être dans toute sa vie organique. Le problème était donc, puisqu’on gardait le mécanisme parlementaire, de donner au système parlementaire le caractère plébiscitaire. C’est où l’on réussissait en faisant de toute élection législative un plébiscite, je ne dirai pas même déguisé, un plébiscite très net et très franc, mais seulement d’une forme particulière.
En attendant, c’était le gouvernement parlementaire qui était supprimé. 11 n’existait aucunement et ne pouvait exister. Chaque député étant un suffrage 'plébiscitaire , étant un oui ou un non à l’adresse du gouvernement
de l'Empereur, selon qu’il avait été désigné aux suffrages parle gouvernement, ou désigné comme ennemi par ce même gouvernement, chaque député était simplement une ratification du plébiscite de 1852 ou une protestation contre ce plébiscite, et il n’y avait pas de milieu pour un député d'alors entre être un fonctionnaire ou être un révolutionnaire. Tout au moins c’était très difficile, et c’était illogique, et c’était comme incorrect. Il était trop évident, si j’avais été élu comme candidat officiel, que je l’avais été, par définition, dans le seul but de nommer une troisième ou une quatrième fois l'Empereur ; si j’avais été élu comme candidat de l’opposition, que je l’avais été dans le seul but de dire à l’Empereur : « Disparaissez ». Député de proclamation ou député d’abdication, la façon dont l’opération électorale avait été faite, le caractère authentique et officiel de l’opération électorale me commandait d’être l’un ou l’autre.
C’était un système; c’était un système bien lié et qui se tenait, et qu’on peut défendre. Mais ce n’était pas du tout le système parlementaire. C’était le système plébiscitaire faisant des élections législatives une de ses manifestations et prenant le mécanisme parlementaire comme une de ses formes.
Ce n’est donc qu’à partir de 1870 que le gouvernement parlementaire, c’est-à-dire le gouvernement du pays parle pays représenté par ses délégués, existe en France. Si l’on aime mieux une autre formule, le gouvernement parlementaire aristocratique a existé; le gouvernement plébiscitaire avec apparences parlementaires a existé; depuis 1870, le gouvernement parlement
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taire démocratique existe. Il a donné des résultats qui ne sont pas très satisfaisants.
Ce qui frappe tout d’abord et dont tous les yeux sont frappés, c’est l’énormité effroyable du temps perdu par nos assemblées délibérantes. Elles siègent à peu près huit mois de l’année, ne réussissent que rarement à voter une loi et votent régulièrement avec six mois de retard un budget qui n’est guère que la reproduction de celui de l’année précédente. Dans aucune maison de France et probablement d'Europe on ne perd plus de temps que dans le palais Bourbon.
On en perd moins au Sénat, en ce sens qu’on y siège moins souvent, et le temps qu’on emploie franchement à ne rien faire ne peut pas s’appeler du temps perdu; mais les mœurs parlementaires du Sénat, quoique moins mauvaises que celles de la Chambre des députés, ne sont pas excellentes non plus. Le Sénat semble s’ètre donné pour occupation de regarder la Chambre des députés et de l’attendre. Il la regarde, il la voit préparer la chute des ministères et les renverser en effet; et cela fait la matière des entretiens de nos sénateurs. D’autre part, il l’attend ; il attend qu’elle ait fait une loi, et cela est long; et quand la loi est faite, il s’y met, sans hâte, à son tour. Il attend qu’elle ait établi le budget, et cela est long, et quand le budget est établi il le revise, avec rapidité, du reste, et un esprit de précision très remarquable. Et voilà tout, presque absolument tout. Le Sénat a presque oublié qu’il a l’initiative des lois tout comme la Chambre, et que puisque la Chambre ne trouve jamais le temps d’être législative, ce serait à lui d’accomplir, ou, au moins,
d’entreprendre, par voie législative, les réformes utiles au bien public. Or, il est excessivement rare que le Sénat prenne l’initiative d’une loi quelconque.
La raison en est simple. Le Sénat est condamné au repos par l’agitation de la Chambre; le Sénat est paralysé par la trépidation des députés. Il sait que, dans leur existence fougueusement inoccupée, les députés, en siégeant huit mois et en parlant sans cesse, ne trouvent presque jamais le temps de voter une loi importante. A quoi bon, dès lors, leur en préparer, leur en envoyer, qui seraient condamnées à périr avant d’être nées, qui seraient comme jetées à l’abîme tumultueux et engloutissant? Et ainsi les sénateurs ne font rien du tout, pendant que les députés font semblant de faire quelque chose. Revenons à ceux-ci, puisque chez eux semble s’ètre concentrée l’activité politique du pays.
Que font-ils donc de leurs huit mois de présence? Comme le personnage de la comédie, ils ne font rien, mais il agissent. Ils se démènent énormément sans aucun résultat. C’est une espèce de gymnastique. Ils interpellent. Ils parlent, ils crient, il vocifèrent sur les affaires quotidiennes. Ils semblent être jaloux de la presse et n’avoir pas d’autre objet que de reproduire par la parole le tableau que la presse donne au monde par ses moyens particuliers.
Aussi bien, l’évolution est la même des deux côtés. Ce sont évolutions parallèles et similaires. Les journaux ont augmenté leurs formats, gonflé leurs personnages, se sont imprimés sur voiles de vaisseaux, ont donné à leurs lecteurs six pages, huit pages et des suppléments Tout de même les sessions parlementaires
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se sont allongées, les séances se sont allongées, les séances de nuit se sont ajoutées aux séances diurnes : agrandissements de format, suppléments, deux éditions par jour, sans jamais, du reste, que le journal parlementaire soit imprimé en caractères neufs.
Évidemment, le Parlement est jaloux de la presse et cette jalousie est une de ses raisons de vivre et une des raisons de la manière dont il vit. Le député français est exactement un Athénien du temps de Philippe.
S’ils ne sont pas d’Athènes,
D’où sont ces mesûeurs-là?
disait le refrain d'une chanson de 1818 ou 1820. Les députés français sont d’Athènes excellemment. Se réunir le matin sur la place publique, et n’en point sortir, et y causer, intarissables, en écoutant ou en n’écoutant point des orateurs intarissables eux-mèmes, c’est le rêve, quotidiennement réalisé, de nos honorables.
Et cela n’en est qu’au commencement. M. de Vogué, dans les Morts qui parlent, a remarqué que la raison de la grande influence des socialistes dans le Parlement est que le commun des députés vient au Palais Bourbon; mais que les socialistes y vivent, premiers présents, derniers sortis, toujours sur le champ de bataille, toujours sur la Pnyx, inamovibles. A mesure que la représentation nationale se recrutera davantage dans les couches populaires de la nation, cette résidence perpétuelle des députés deviendra un fait plus constant et plus universel. Le palais Bourbon est des-
tiné à devenir une reproduction littérale de la Pnyx ou du Forum antique.
Mais enfin, en tant de séances et par tant de paroles, que font-ils encore?
Que font-ils? Rien. Que prétendent-ils faire? Tout. Et ceci est précisément la cause de cela. Ils sont nommés pour légiférer et pour contrôler. Ils prétendent légiférer, contrôler, gouverner et administrer.
Légiférer, ce n’est pas à quoi ils tiennent le plus; contrôler, ils y tiennent si fort qu’ils transforment le contrôle en un véritable gouvernement; et enfin gouverner et administrer, c’est à quoi ils s’appliquent de tout leur effort constant, dénaturant ainsi d’une manière complète leur caractère, leur compétence et leur mandat.
Ils gouvernent par voie d’interpellations et par voie de crises ministérielles. Ils administrent par voie de perpétuelles sollicitations menaçantes.
Ils gouvernent par voies d’interpellations. Comme pays gouverné, la France est dans une situation très particulière. Proserpine passait six mois dans les enfers et six mois à la lumière du soleil. La France est gouvernée huit mois par sa Chambre des députés et quatre mois par son ministère. Elle est gouvernée huit mois parlementairement et quatre mois despotiquement. Le gouvernement de la France est un despotisme intermittent et une oligarchie intermittente.
Pendant huit mois, la Chambre des députés gouverne. Il n’est si mince et si obscur incident politique sur quoi, immédiatement, la Chambre ne traduise le ministère à sa barre pour le sermonner, pour lui
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donner scs instructions, pour lui indiquer par le menu toute la conduite qu’il doit tenir, sous peine de révocation. Les ministres ne sont, pendant huit mois, que des chefs de bureau qui sont sonnes tous les matins par leur directeur et qui reçoivent de lui indications, conseils, avis, ordres et tâche minutieusement préparée avec la manière dont ils auront à l’accomplir. L’interpellation à jet continu n’est pas autre chose que le gouvernement transporté tout entier au palais Bourbon et les ministres transformés en agents purs et simples du pouvoir législatif. Un fonctionnaire, je le connais, est désigné à la nomination du ministre par ses chefs immédiats et par ses pairs. Le ministre le fait appeler : « Je ne puis pas vous nommer : j’aurais une interpellation ». Les ministres, pendant les sessions, sont les employés de la Chambre des députés. Ils prennent leur revanche, timidement ou violemment, selon leur caractère, dès que la session est close; et il n’y a rien qui ressemble plus à l’anarchie que cette alternance, que la présence dans le pays de deux gouvernements, différents et rivaux, qui gouvernent chacun à son tour.
La Chambre des députés gouverne encore par voie de crises ministérielles, ou plutôt elle gouverne toujours par voie de crises ministérielles, puisque l’ef-fi cacité de l’interpellation tient â ce que chaque interpellation suspend la menace d’une crise ministérielle sur la tète des ministres; mais elle gouverne particulièrement par voie de crises ministérielles. La crise ministérielle a, en France, un caractère très curieux. Elle est le point culminant de la puissance gouvernementale du Corps législatif, et en même
temps elle en est le terme. En la provoquant, le corps législatif use de tout son pouvoir et en même temps il se désarme. Cinq minutes avant de renverser les ministres, il gouvernait absolument; l’instant d’après, il ne gouverne plus, et c’est le Président de la République qui gouverne. Plus puissante, donc, en menaçant du coup qu’en le donnant, la Chambre aime beaucoup mieux menacer que frapper.
Elle frappe cependant, d’abord parce qu’à ne jamais exécuter ses menaces elle ôterait à ses menaces leur autorité, et se désarmerait continuellement par crainte de se désarmer pour quinze jours; elle frappe ensuite et souvent pour une raison électorale qui est personnelle à chaque député.
En France, la députation, et, d’une manière plus générale, le parlementarisme est une carrière. Comme en Amérique, et pour les mêmes raisons, un très petit nombre d’hommes supérieurs s’occupe de politique active et militante, et la politique est faite, sauf exceptions rares, par des professionnels, besoigneux pour la plupart, qui n’ont pas d’autre profession. A ceuxlà, il est très important, non pas d’ètre ministres, et ils n’y tiennent pas extrêmement, mais de l’avoir été, et d’être tenus pour susceptibles de le redevenir, ou d’avoir été tout près de l’être et d’être considérés comme de qualité à l’être un jour. Dans le personnel politique, être « ministrablo » est un titre. On le mettrait, pour un peu, sur ses cartes de visite. En tous cas, on le met très bien sous forme périphrastique, dans ses circulaires électorales. Un député non considéré comme ministrable n’est pas considéré du tout.
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On estime généralement qu’on peut le remplacer par un autre sans inconvénient. Être ministrable est donc pour le politicien presque une nécessité de carrière. S’il est ministrable, ses électeurs verront en lui, dans un rêve, l’homme qui, à un moment donné, fera pleuvoir sur l’arrondissement les faveurs gouvernementales. Un député n’est qu’un député; il en a pour quatre ans, sans survivance assurée, sans certitude de se survivre à lui-même; un député ministrable est un député inamovible.
Pour s'assurer de grandes chances de réélection, tout député aspire donc violemment, soit à être ministre, soit à figurer sur une « liste ministérielle » au cours de ses quatre ans de législature. De là, le goût des députés et aussi des sénateurs, quoique moins vif naturellement chez ceux-ci, puisqu’ils sont nommés pour neuf ans, à l’égard des crises ministérielles. De là, un certain désir qu’elles soient multipliées et qu'elles soient longues, ou, tout au moins, une faible répugnance à ce qu’elles se multiplient et à ce qu’elles se prolongent. L’interpellation, c’est l’arme du Parlement et son procédé de gouvernement; la crise ministérielle, c’csL la manne parlementaire. Les députés n’aiment point passer six mois sans que la manne tombe.
Ajoutez que la crise ministérielle est encore, par elle-même, en soi, un procédé de gouvernement. Par la crise ministérielle les députés se trouvent en face du Président de la République, sans intermédiaires, et, il faut le reconnaître, comme je l’ai déjà dit, qu’en crise ministérielle le Président de la République gou-
verne seul et absolument, étant absolument maître de son choix. On peut même remarquer à cet égard qu’il n’y a pas seulement en France, comme je le disais plus haut, deux gouvernements alternatifs : il y en a trois; les députés gouvernent pendant huit mois; le ministre pendant quatre mois; le Président pendant es crises ministérielles.
Cependant, même durant les crises ministérielles, le Corps législatif trouve le moyen, indirectement, de gouverner encore. Comme, par les interpellations, il pesait sur les ministres, par la crise ministérielle il pèse sur le Président. Le Président de la République est absolument maître de ses choix, il est vrai : mais songez que lui-même est l’élu du Corps législatif et subordonné à lui par la perspective de sa réélection. Il faudrait, pour qu’il fût libre, non formellement, mais réellement, qu’il fût nommé à vie ou qu’il ne fût pas rééligible. On s’est bien gardé, en faisant la Constitution, de lui donner ni l’une ni l’autre de ces garanties d’indépendance. On a tenu beaucoup trop, à mon avis, à ce que tout en France, depuis le Président de République jusqu’au plus modeste fonctionnaire et au plus humble contribuable, dépendît étroitement du pouvoir législatif. Le chef d’État est donc subordonné, comme tout le monde, à la toute-puissante Chambre des députés. Dans les crises ministérielles, la Chambre des députés pèse sur lui. Elle ne lui dicte pas son choix, mais elle l’inspire avec une autorité qui ne laisse pas d’être menaçante. « Prenez un tel, ou, sinon, celui que vous prendrez sera renversé à bref délai, et vous-même prenez garde à votre réélection. »
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Dans ces conditions que vaut et que signifie le choix présidentiel? Le plus souvent il est un compromis, ne satisfait personne, ne désoblige précisément personne, et le nouveau ministère, peu différent du précédent, est accueilli avec une manière de résignation mêlée d’indifférence. Et à son tour d’être gouverne par la Chambre et de subir journellement des questions et des interpellations qui sont des ordres.
La Chambre gouverne donc, par les interpellations et par les crises ministérielles, d’une façon presque continue; c’est-à-dire qu’elle fait juste ce qu’elle est impropre à faire, puisque c’est un axiome de la science politique et même du bon sens, que la délibération et le contrôle doivent être à un corps nombreux, et le gouvernement à un seul ou à un très petit nombre.
Mais il y a plus : non seulement la Chambre gouverne; mais elle administre, et, proprement, c’est là le comble. Il n’est juge de paix, agent-voyer ou commis des contributions indirectes qui ne dépende, et directement, de la Chambre des députés et du Sénat. 11 n’est vaisseau capillaire de l’administration française où ne pénètre l’influence du Parlement, et l’on peut dire que tous les fonctionnaires de France ont au moins à compter avec les sénateurs et les députés.
A la vérité, le Parlement n’administre pas de la même manière qu’il gouverne. C’est très différent; c’est encore pis. Le Parlement gouverne en corps, les parlementaires administrent individuellement. Le Parlement, et surtout la Chambre des députés, gouvernent en pesant de tout leur poids sur le pouvoir exécutif; pour ce qui est de l’administration, c’est chaque
député et chaque sénateur qui prétend administrer son département et qui y arrive sans difficulté. Fort de son suffrage qu’il tient suspendu sur la tète du ministre, il dicte les nominations, les révocations, les déplacements, les échanges, les avancements, toute la manipulation administrative.
S'il est puissant à la Chambre, il devient ainsi un roi local, un gouverneur de département, beaucoup plus puissant, bien entendu, que le préfet, les souspréfets et les magistrats; s’il n'a pas une très grande autorité personnelle, il fait ce que font tous les faibles, il s’associe, et alors ce n’est pas M. Un Tel, député influent, qui administre le département de l’Adour, c’est la députation associée et combinant scs efforts qui dirige, au mieux de ses intérêts, l’administration de ce département. L’administration de la France est sous la main, selon les pays, ou d’un homme politique ou d’un syndicat politique. Elle est dirigée ici selon le système despotique et là selon le système oligarchique; tel département est une monarchie, tel autre une aristocratie. Mais il n’en est aucun où, à côté de l’autorité administrative officielle et apparente, il n’y ait un gouvernement occulte et réel, très actif, parce qu’il y a plus d’intérêt à l’être que l’autorité officielle, très remuant, très impérieux, très despotique, et, notez-le, irresponsable.
C’est un gouvernement qui ne dit pas : « Je vous casserai »; mais : « je vous ferai casser », c’est-à-dire qui a le pouvoir sans avoir de responsabilité, donc double pouvoir. Dans tout département français il existe un pouvoir, la Députation, planant au-dessus des
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fonctionnaires, au-dessus des tribunaux, au-dessus du « premier magistrat du département », très redoutée, très adulée, mystérieuse, sinon en soi, du moins dans scs démarches et pratiques, et qui n’est pas sans analogie avec le collège des Inquisiteurs de Venise.
Pour èLrc juste, et simplement pour être complet, j’ajoute que l’administration se défend un peu. L’administration qui, en France, forme une espèce d’aristocratie, même un peu héréditaire, l’administration qui a ses traditions, ses mœurs et coutumes, ses maximes de gouvernement, sa solidarité, oppose au gouvernement occulte des députés et sénateurs scs traditions, scs règles, scs règlements, ses « droits acquis »; elle lui oppose surtout sa pérennité, et cet avantage incomparable qu’elle reste et que lui passe, change et se renouvelle.
C’est cela qui empêche que le mal soit énorme. Chose inattendue, c’est à l’administration que la France doit de ne pas dépendre tout entière de la politique et des politiciens et de n’ètre pas asservie par eux. L’administration nous est une garantie de liberté.
Cela n'étonnera que ceux qui ignorent que les libertés ne sont jamais protégées et sauvées, relativement au moins, que par des corps aristocratiques. Entre le souverain et le citoyen, s’il n’y a rien, il n’y a pas de liberté possible. Ce qui est garantie, plus ou moins forte, de liberté, ce sont les « corps intermédiaires constitués », comme parle Montesquieu, entre le souverain et le sujet. De nos jours, le souverain, c’est le Parlement; entre lui et le » sujet », il n’y a que l’administration qui soit un corps intermédiaire
constitué et un peu homogène, et qui ressemble un peu à une aristocratie; et, par ce seul fait, l’administration est protectrice, un peu, du sujet; elle est, relativement, garantie de liberté, d’indépendance et d’équité; elle préserve, dans une certaine mesure, le citoyen de l’omnipotence capricieuse, et impatiente, et irritable du Souverain.
Mais cet obstacle est faible, cette barrière fragile. Quelque homogène, et traditionnelle, et solidaire, quelque « constituée » en un mot que soit l’administration, elle est dépendante. Elle dépend des ministres qui dépendent du Parlement. Nous revenons à nos moutons, c’est-à-dire à nos bergers. Elle résiste, il est vrai, à ses ministres, de cette résistance douce, faite de lenteur et de temporisation, qui est la manière dont les corps permanents résistent aux pouvoirs qui passent; mais le dernier mot est encore, nonobstant, aux ministres et à leurs maîtres. Depuis quelque temps, les mœurs américaines s’indroduisent chez nous et risquent de s’y acclimater. Le grand mot français, qui est une idée fort juste : « On ne peut pas désorganiser l’administration », n’a plus autant de prestige ni de puissance. On ne craint plus autant de désorganiser l’administration. On révoque de façon beaucoup plus alerte. Si ce mouvement s’accélère, si ces pratiques deviennent des habitudes, le gouvernement des parlementaires n’aura plus ni obstacles ni limites. La France sera un pays gouverné par un Parlement, administré, région par région, par des fractions du Parlement.
Tel est le tableau. Le Parlement est fait pour légi-
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forer. Il ne légifère pas; il gouverne et il administre. Il ne fait pas ce qu’il a mission de faire; il fait ce qu’il est incapable de faire bien.
Les résultats sont déplorables. Le premier effet de ce régime est l’instabilité du Pouvoir exécutif. Un ministère tous les six mois, c’est la règle. Comme toute chose, cela a son bon côté. En présence de ces ministres éphémères, l’administration permanente reste assez forte, et les ministres n’ont pas le temps d’être très destructeurs; mais ils n’ont pas le temps, non plus, de rien faire de bon. Toute réforme est impossible dans ces conditions, et tout progrès. L’administration est un pouvoir conservateur, et elle ne peut que bien conserver et bien maintenir. Les ministres ont pour mission de chercher et de réaliser les perfectionnements. Ils n’ont aucun loisir pour cela. Une réforme a été étudiée dans les commissions. Elle est prête. Elle ne manque jamais d’arriver sur la table du ministre le jour de sa chute. Le nouveau ministre a autre chose à faire que de l’étudier. Il n’a même pas le temps de la comprendre. Elle attend. Le nouveau ministère disparaît à son tour. Ainsi de suite. Une réforme ne passe, quelquefois, que par surprise, par l’effet d’une négligence heureuse de la part d’un ministre qui l’a signée sans en prendre connaissance. Ce n’est pas ainsi qu’on fait gouvernement solide, et administration suivie, et progrès constant. L’instabilité ministérielle a pour effet ce qui semble son contraire : routine administrative et stabilité excessive des procédés d’administration dans un temps où tout se renouvelle avec une rapidité prodigieuse.
Sans même parler des réformes continuellement entravées, il y a ceci, qui est grave : les ministres n’administrent pas; les ministres ne surveillent même pas l'administration telle qu’elle est et comme elle marche; les ministres ne peuvent pas être des administrateurs. Ils ne font, ils ne peuvent faire que de la politique. Toujours tendus vers ce seul objet, rester au pouvoir, ne pas être renversés, ils ne s’occupent que de bruits de couloir et de rumeurs d’hémicycle, et de la question de ce matin, et de l’interpellation de demain soir; ils habitent le palais Bourbon, de fait le jour, de pensée la nuit, de toute leur âme toujours. Us perdent tout leur temps et consument toutes leurs forces en des conciliabules et des manœuvres offensives et défensives. Un ministère français a les airs d’une association de conspirateurs, et, en vérité, il en a les occupations.
C’est ainsi que tout est déplacé. Les députés administrent et les ministres n’administrent pas. Les députés passent leur vie dans le Parlement. Chacun est sans cesse où il ne doit pas être, et n’est jamais où il faudrait qu’il fût.
Ou plutôt, et cela est pire, chacun est à son affaire et en même temps à toutes les autres. Le ministre administre un peu et aussi fait de la polilique de couloirs et de coulisses. Le ministre est un peu ministre et est surtout président ou vice-président d’un groupe parlementaire. Le député s’occupe un peu à légiférer, et en même temps il s’occupe d’administration générale au ministère et d’administration locale dans son département. Chacun est à sa tâche et à quelques
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autres. Chacun fait ce qu’il a à faire et ce dont il ne devrait pas se mêler. Chacun prétend remplir et son office et celui de tous les autres.
Mieux vaudrait l’échange et que chacun s’occupât de cela précisément dont il n’est pas chargé et négligeât complètement la fonction qui est sienne, en s’en déchargeant sur celui qui en a une autre et qui s’affranchirait entièrement de celle-ci. Mais le régime adopté consiste en ce que chacun soit partout et ne soit nulle part.
C’est proprement l’anarchie. La division du travail est la loi de tout travail organisé. On s’est appliqué à l’exclure absolument du travail politique. C’est la confusion du travail qui règne et qui est la règle absolue en ces lieux. Je ne crois pas qu’il y ait une manufacture plus mal organisée que la France politique et administrative.
Et ce qui est le pis encore, c’est que ce désastreux système a des conséquences morales qui sont, à tout le moins, très inquiétantes. M. de Vogtié l'a très bien dit, sauf peut-être la virulence de la forme. Le système politique de la France est un système de mendicité. Les candidats mendient des suffrages; élus, ils mendient, pour payer, des faveurs gouvernementales; et les ministres mendient îles votes qu’ils payent en faveurs accordées aux députés pour leurs électeurs. La France est un marché. « Nommez-moi, je vous placerai. Placez mes électeurs, je vous soutiendrai. Soutenez-moi, je placerai vos électeurs, qui vous rendront cela en vous renommant. » Vaste échange de services rendus. Donnant, donnant; recevant, débiteur; débi-
teur obséquieux de celui-ci, créancier acharné de celui-là; car il faut payer ce qu'on a promis comme débiteur avec ce qu’on obtiendra comme créancier, et il ne faut pas que cela traîne, car le terme n’est pas loin.
Ainsi s’introduit partout, dans tous les esprits, de l’électeur au ministre, cette idée que la politique est une Bourse, et que l’art politique n’est que l’art d’obliger qui vous oblige. Ainsi, tout respect et même toute notion de l’intérêt général tend à disparaître, et, chez les mieux intentionnés, chez les plus généreux, est comme forcée de disparaître.
Tout au moins l’idée qu’on a du bien général, on la fait attendre, on est obligé de la faire attendre. « En attendant » est le mot qui doit revenir le plus souvent dans les méditations solitaires de l’homme politique : « Je veux le bien public. Je veux telle réforme, dont j’attends un admirable progrès; mais, pour que je puisse contribuer à la réaliser, il faut que je sois réélu. Donc, en attendant , à mon regret, c’est de ma réélection qu’il faut que je m’occupe. » Et en avant les sollicitations, les marchés et les marchandages; et en avant les invasions dans l’administration locale, et les juges de paix déplacés et les agents voyers révoqués, et les commis inquiétés, ou suspendus, ou disgraciés; et en avant toutes les opérations compliquées de la Bourse politique. On veut le bien; en attendant , pour le faire, il faut être réélu, et, en attendant, on fait le mal.
Résultat : abaissement général des caractères. C’est la nation tout entière qu’on a fait entrer dans la Bourse, dans la coulisse, dans le marché, dans « la
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halle cynique aux clameurs insolentes », dont parlait Auguste Barbier. Elle s’habitue à cette idée néfaste que la politique est une vaste intrigue où rien n’est en jeu que l’intérêt personnel. Elle nomme, elle nommera de plus en plus le plus offrant et, ce qui ne vaut pas mieux, le plus donnant, et elle excitera par ces coutumes, chaque candidat, à être le plus offrant et chaque élu à être celui qui donne davantage.
On s’est étonné de ces mœurs, dont on avait jugé que la démocratie était incapable, ou, du moins, auxquelles on avait cru qu’elle échapperait partiellement. Ce fut l'idée génératrice de l’établissement du suffrage universel qu’un corps électoral restreint était accessible aux considérations d’intérêts et était facile à corrompre par les promesses et les faveurs, tandis que le suffrage universel n’obéissait qu’aux « grands courants » et serait mené par des idées, un peu simples et rudimentaires, mais par des idées; et par des sentiments, un peu impulsifs et mal réglés, mais enfin par des sentiments.
Ce n’est pas là une idée fausse; mais il faut distinguer.
Le suffrage universel est guidé par des idées et des sentiments dans des circonstances exceptionnelles; mais, en temps normal, il tombe sous l’influence des intérêts personnels ou tout au moins des intérêts locaux. Il est très vrai que le suffrage universel (car il le lut, quoique à deux degrés) a donné l’Assemblée constituante de 1789. Il êst très vrai que le suffrage universel a donné l’Assemblée nationale de 1870. Et il est très vrai que ces deux assemblées ont été les plus
éclairées et les plus remarquables par le nombre des grands talents qu’elles contenaient, de toutes les représentations que la France s’est données pendant un siècle. Mais il semble bien que cela tient aux circonstances lunestcs où ces deux assemblées ont été élues.
Dans les grands périls, dans les grandes crises, dans les grands malheurs, l’intérêt personnel et l’intérêt local s’oublient; ils cèdent le pas devant l’urgence de l’intérêt public. On sait bien, en 1789, qu’il faut, avant tout, donner une constitution précise à la France; on sait bien, en 1870, qu’il faut faire la paix et réorganiser le pays. L’intérêt public est tellement, dans ces occurrences, le premier intérêt personnel de chacun, que tous les autres s’effacent d’eux-mèines. Mais en temps normal, encore qu’il y ait toujours une idée générale qui devrait guider les esprits et un sentiment général qui devrait animer les cœurs, cette idée générale n’est pas assez nette, assez évidente, assez éclatante; ce sentiment général n’est pas assez fort, assez pressant et impérieux pour l’emporter sur les suggestions toutes proches el toutes incessantes de l’intérêt personnel ou local. Et alors, que le corps électoral soit restreint ou soit très étendu, c’est même chose, à peu près au moins, et la foule est aussi accessible aux considérations intéressées qu’un « pays légal » pourrait l’être. L’instrument est seulement plus lourd à manier; ou plutôt la matière est plus pesante; mais c’est le même levier qui la soulève.
En Lous cas, les faits sont là, qu’il serait assez difficile de nier. La représentation nationale n’est pas en progrès. Son niveau baisse. Les hommes politiques
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deviennent rares et les politiciens régnent et gouvernent. De plus en plus les hommes supérieurs s’écartent de la politique ou en sont écartés. On ne peut établir aucune comparaison entre notre Parlement et l’Assemblée de 1870, aucune comparaison même entre notre Parlement et les Assemblées du gouvernement de Juillet. Les mœurs parlementaires elles-mêmes se perdent. Les scènes scandaleuses se multiplient à la Chambre des députés et le moment semble venir où le régime parlementaire se tuera et s’enterrera lui-même, la délibération s’arrêtant par l’impossibilité même de délibérer.
Toujours est-il que, sans empiéter sur l’avenir, nous pouvons nous arrêter dans la considération de ce bilan : gouvernement parlementaire confus et chaotique, mêlant le législatif, l’exécutif et l’administratif, légiférant mal, gouvernant mal, administrant mal, faisant tout dépendre, dans le pays, de la politique, et d’une politique qui est une combinaison ou une lutte d’intérêts personnels, c'est-à-dire une immense intrigue; abaissant dans les esprits la notion de l’art politique et de la science politique, jusque-là que dans la langue courante ces mots eux-mêmes ont mauvais air; abaissant enfin, dans une certaine mesure, les caractères euxmêmes, par ces mœurs nouvelles, non universelles, mais très répandues déjà, qui tendent à faire de tous les citoyens des acheteurs tour à tour et des vendeurs de denrée politique, tour à tour et en même temps avides et prodigues de sportule.
C’est ce spectacle qui a amené beaucoup d’esprits très droits à l'horreur du gouvernement parlementaire et à cette conclusion que tout simplement il faut le supprimer.
Raisonnons très froidement, comme pourrait le faire, je ne dis pas Aristote, car lui-mème a ses passions, ne fùt-ce que celle de contredire Platon ; mais comme pourrait le faire un disciple d’Aristote renaissant chez nous et considérant avec le plus entier désintéressement, en pur amateur, le spectacle de notre organisation politique.
Nous abolissons le régime parlementaire. Soit, voilà qui est fait. Mais, en dehors du régime parlementaire, qu’y a-t-il? Il n’y a rien que le despotisme d’un côté et le gouvernement direct du peuple par le peuple, de l’autre côté.
Car enfin, si tout ne se fait pas, soit par un César chargé une fois pour toutes de tout faire, soit par une suite continue de plébiscites, ou referendum, ou appels au peuple, nous sommes encore dans le système parlementaire, c’est-à-dire dans le gouvernement du peuple par le peuple représenté par ses délégués. Il n’y a, il ne peut y avoir que le régime parlementaire, le régime plébiscitaire ou le régime despotique.
Je vois bien que la plupart de ceux qui désirent l’abolition du parlementarisme rêvent vaguement un régime qui retiendrait quelque chose du gouverne
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ment parlementaire, qui en retiendrait comme l’apparence et qui serait le gouvernement parlementaire sans l’ètre. Personne n’ose dire : « Il n’y aura plus ni députés ni sénateurs, plus du tout. » Les antiparlementaires rêvent un régime analogue au Consulat, au premier Empire ou au second Empire, un régime limitativement parlementaire, où le Parlement existerait, mais serait bridé, où le Parlement existerait, mais ne pourrait rien.
Outre que les apparences, les hypocrisies et les mensonges constitutionnels ne réussissent jamais longtemps en politique et sont dans tout régime un élément de caducité, je ne crois pas que ce compromis entre le gouvernement parlementaire et le gouvernement despotique fût même possible au moment de l’histoire où nous sommes arrivés. 11 était possible : 1° avec un grand génie personnel, comme sous le premier Empire, ou une grande tradition et une grande légende, comme sous le second ; 2° avec un suffrage universel qui lut comme mineur et qui n’eùt pas pris encore conscience de lui-même et de scs forces.
Ne voit-on pas qu’à la fin déjà du second Empire, la force de la légende s’épuisant peu à peu et le suffrage universel commençant à sentir la sienne, le gouvernement éprouvait le besoin de se convertir de gouvernement plébiscitaire en gouvernement parlementaire; pour mieux en parler, oscillait, en quelque manière, entre ces deux formes et d’une part posait des ministres responsables devant le Parlement, d’autre part se posait lui-même comme responsable devant le pays?
C’étaient comme ses deux éléments constitutifs qui apparaissaient ensemble en pleine lumière : l’un, l’élément parlementaire, se dégageant ; l’autre, l’élément plébiscitaire, se maintenant; et tous deux allaient entrer comme en rivalité et en conflit, et je ne saurais dire ce qu’il en serait arrivé, sinon que je suppose que l’élément parlementaire l’eût emporté; car on ne lui fait guère sa part et où on l’admet, sauf quand il est comme garrotté par un génie et une volonté extraordinaire, il envahit tout.
A l’heure où nous sommes, quelque chose qui serait comme un Consulat ne serait rien autre qu’un gouvernement parlementaire qu’on voudrait déguiser et qu’on ne déguiserait pas, qu’on voudrait brider et qu’on ne briderait que pour un temps très court; ne serait rien autre enfin qu’un gouvernement très précisément parlementaire.
Vous installez, je suppose, un président à vie, avec le titre que vous voudrez; mais vous ne supprimez pas la Chambre des députés. Qu’avez-vous fait? Mais, rien. Les ministres sont responsables devant le Parlement, que vous mettiez cela dans votre Constitution ou que vous ne l’y mettiez pas; car le Parlement, en refusant le budget, pourra toujours les renverser, et, les ministres responsables devant le Parlement, c’est tout le gouvernement parlementaire. Vous aurez, comme ci-devant, ou bien un ministère qui durera parce qu’il sera docile au Parlement, ou bien une série de crises ministérielles, soit si les ministères n’obéissent pas au Parlement, soit simplement si le Parlement est capricieux et mal équilibré, comme à pré-
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sent. Et cela, c’est le régime parlementaire pur et simple.
Direz-vous que vous saurez faire un Parlement qui vous soit dévoué, ce qui vous dispensera de l’être à lui? J’entends bien; c'est la candidature officielle avec pression gouvernementale. Mais la candidature officielle avec pression gouvernementale, vous savez bien qu’elle existe toujours. Elle existe actuellement tout aussi bien , à peine un peu plus déguisée, que sous le second Empire. 11 n'y a pas un gouvernement qui, en temps d’élection, ne mette, même malgré lui, toutes les forces dont il dispose à essayer de se procurer une majorité qui le maintienne. La candidature officielle avec pression du gouvernement qui est au pouvoir a existé, existe et existera toujours. Seulement elle a perdu sa vertu. Elle ne vaut plus rien. Le suffrage universel s’est affranchi. 11 ne sait guère ce qu’il veut; mais il sait ce qu’il peut. Ou ne peut plus le diriger, ni le canaliser, ni l 'éclairer. 11 est majeur. 11 agit par lui-mème.
Pour en revenir, et encore partiellement, à le mettre en tutelle, il faudrait à la tète de l’État un homme extrêmement populaire, à qui la nation tînt essentiellement, passionnément, et qui, comme sous le second Empire, tous les cinq ans, sous prétexte d’élections législatives, se fît plébisciter à nouveau en la personne de chaque candidat officiel . Mais cet homme on ne le crée pas comme l’on veut, ad libitum, et seulement parce qu’on désire qu’il soit. Fiai vir popularis. Non; c’est l’histoire qui le crée, et qui n’en crée un, avec survivance quelquefois, que très rarement, qu’à de
très longs intervalles de temps. Il n’y en a pas un, en ce moment, qui soit à votre disposition ; il n’y en a pas un seul. Tout votre système de gouvernement plébiscitaire déguisé en gouvernement parlementaire s’écroule. Un gouvernement despotique avec apparences d’institutions parlementaires est parfaitement impossible au temps où nous sommes. Au bout de l’année, il serait devenu un gouvernement parlementaire pur et simple, très analogue à celui que nous possédons ou qui nous possède.
Revenons donc au choix entre le franc despotisme et le franc gouvernement direct du peuple par le peuple, puisque, en dehors de ces deux gouvernements, il n’y a que le gouvernement parlementaire, dont vous ne voulez pas.
Sur ces deux régimes, despotisme et gouvernement direct, j’insisterai peu. Le despotisme est le meilleur des gouvernements quand il trouve pour s’exercer un homme digne de lui; mais il est décidément trop rare qu’il le trouve. Il ne faut pas trop croire que le « bon tyran » soit possible dans le^petits États et impossible dans les grands. Je crois, au contraire, que les grands États centralisés sont très aptes à la tyrannie.
Le gouvernement des Antonins a été excellent et la Russie s’accommode très bien de l’autocratie. Le grand État est plus capable d’autocratie que le petit, parce que dans le petit État on voit le souverain de près, tandis que dans le grand Etat on ne le voit point. Or il est de l’essence même de l’autocratie que le souverain soit un peu mystérieux et entrevu, ou plutôt
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rêvé, de très loin, dans une sorte d’élévation et de sublimité de sanctuaire.
11 n’y aurait donc aucune raison pour que la France ne s’ajustât point au gouvernement despotique que la Russie supporte et dont, tout compte fait, elle n’a pas à se plaindre.
Il ne faut pas se dissimuler qu’elle y trouverait meme de grands avantages. Le gouvernement despotique a une qualité qu’on ne peut lui nier : il est expéditif. 11 délibère, tout comme un autre, et aucun gouvernement ne peut s’attribuer exclusivement le titre de gouvernement délibératif; mais il délibère promptement, en conseil restreint de ministres, sans phraséologie, criaillerie, bavardage et intervention dans le débat de gens qui ne savent pas un mot de la question. De cette façon, il gagne du temps. Or, le mal dont nous souffrons le plus en France, c’est, le temps perdu. Ce qu’on perd de temps en France est épouvantable. Le caractère de la race y prête. Le Français aime à causer, à discuter, à pérorer, à « baguenauder ». La grande supériorité des Anglo-Saxons sur les Français, la vraie, celle qui est incontestable, c’est que le Français est bavard. Le Français travaille beaucoup plus que l’Anglais; il fait une journée de dix, de douze, de quatorze heures, tandis que l’Anglais en fait une de huit au plus. Pourquoi? Parce que, s’il faut dix minutes pour traiter une affaire, l’Anglais en met dix. Le Français aussi, et même moins, car il a l’esprit net; mais aux dix minutes utiles, il lui est impossible de ne pas ajouter vingt minutes de conversation aimable, de sorte qu’au bout de sa journée de
quatorze heures il a moins fait et est beaucoup plus fatigué que l’Anglo-Saxon.
C'est pour cela, précisément, que le gouvernement parlementaire est possible et même bon en Angleterre, et qu’il est mauvais et menace bien de devenir impossible en France. Le peuple qui n’aime pas à causer peut parlementer; il ne s’éternisera pas dans les délibérations. Le peuple bavard est perdu s’il fait dépendre le gouvernement de la parole. Les affaires s’y prolongeront éternellement.
Si la théorie de Montesquieu est vraie et s’il importe de combattre l’influence du climat par les mœurs et l’influence des mœurs par les institutions, c’est chez un peuple essentiellement parleur qu’il ne faudrait pas introduire le parlementarisme et c’est chez un peuple peu parleur que le despotisme est une excellente institution.
Voilà qui est bien; mais il ne faut pas seulement combattre les mœurs, il faut aussi en tenir compte et ne pas essayer, pour les guérir, d’un remède qu’elles repoussent absolument. Or, les mœurs françaises, telles que l’bistoire les a faites depuis cent cinquante ans environ, repoussent absolument le despotisme.
Elles le repoussent à cause de ce qui leur manque et à cause de ce qu’il y a en elles. Le despotisme a pour fondement, non pas la crainte, comme l’a dit très faussement Montesquieu, mais le respect. Or, le respect, ce sentiment de vénération un peu religieuse pour la souveraineté, n’existe plus du tout chez nous. Les plus sages, les plus modérés, les meilleurs citoyens en sont exempts. En France, il n’y a plus de « sujets »,
SUIÎ NOTRE RÉGIME PARLEMENTAIRE
pour employer dans son véritable sens ce mot qui était un peu synonyme de « fidèle ». Il n’y a rien à faire à cela. Comme « c’est l’auditoire qui fait le prédicateur » ce sont les sujets qui font le souverain, et là où il n’y a pas de sujets il ne peut pas y avoir d’autocrate.
Les mœurs françaises repoussent le despotisme encore par ceci qu’un des traits essentiels du caractère français est la curiosité. Le besoin d’information détaillée est d’une vivacité aiguë chez le Français. C’est pour cela qu’il veut un gouvernement continuellement contrôlé. Ce besoin decontrôle est tout simplement le besoin de savoir. L’amour ardent des Français pour la liberté de la presse, la religion de la liberté de la presse n’a pas d’autre cause. La presse est un contrôle permanent, « car il contrôle tout, ce critique zélé »; mais ce n’est pas tant comme contrôle que comme informateur que la presse est adorée des Français. Nous tenons moins à être bien gouvernés qu’à savoir comment nous le sommes. Nous voulons que mille yeux soient toujours ouverts, dardés sur tous les actes, sur toutes les démarches et comme sur les pensées mêmes du gouvernement. Je mets en fait que nous tenons beaucoup plus à la liberté de la presse qu’au système parlementaire, et que nous nous résignerions à un régime despotique où la presse fût libre. Mais c’est ce qui est impossible et nous sentons que c’est impossible. La liberté de la presse suppose le régime parlementaire et y oblige, parce que, non contrôlé par un Parlement, le gouvernement ne supporterait pas de l’ètre par des journalistes et suppri-
nierait la liberté de la presse dans les vingt-quatre heures. Pour que le gouvernement soit surveillé par des journalistes, il faut donc qu’un Parlement existe qui le surveille davantage, et dès qu’un Parlement existe, il en arrive vite non pas seulement à contrôler mais à gouverner, ou tout au moins à partager le gouvernement; et plus d'autocrate; et tout se tient, et tant que les Français seront curieux, il leur faudra une presse libre et cela entraînera un régime parlementaire, et cela empêchera qu’une autocratie ne s’établisse, et tant que les Français seront curieux, le despotisme n’existera pas.
J’ajoute que quoique « le bon tyran » soit l’idéal du gouvernement, je ne le souhaite point du tout aux Français. Je le souhaite à d’autres peuples, ou qu’ils le gardent; je ne le souhaite pas aux Français, parce que leurs tyrans sont toujours mauvais.
Cette race est immodérée. Ses grandeurs et ses chutes viennent de là ; de cela vient qu’elle se soit élevée si haut et qu’elle soit tombée si bas, et qu’elle se soit relevée, et ainsi toujours. Or, ses chefs sont de sa race; ses chefs ont ce môme caractère. C’est juste le caractère que le bon tyran ne doit pas avoir. Un autocrate doit être calme, grave, très réfléchi, très prudent, très circonspect, sans ambitions véhémentes, sans avidités, sans colères, sans amour-propre, modéré en tout, essentiellement modéré, modéré avec obstination. Voilà ce que nous n’avons jamais. Nous avons de très grands hommes, nés pour être organisateurs et qui le sont en effet, et qui deviennent conquérants, et qui finissent par tout désorganiser. 11 nous faudrait
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des Marc-Aurèle; nous n’avons jamais que des Louis le Grand et des Napoléon. Richelieu, seul, fait exception, et encore c’est un peu parce qu’il n’était pas souverain.
A bien faire notre examen de conscience nationale, voyons-nous un Français muni d’un pouvoir autocratique et qui serait borné dans ses prétentions et dans ses désirs, et qui ne serait pas furieusement jaloux de son autorité et qui saurait y mettre lui-même les bornes que les lois n’y mettraient pas? Il n’y a même pas à s’arrêter à cette imagination.
Et si les mœurs des Français repoussent absolument le despotisme et si le despotisme en France est toujours destiné à être un mauvais gouvernement, donc il ne faut pas songer au despotisme en France. Je ne mettrais nullement une obstination d’amour-propre à rester libéral parce que j’ai commencé par l’être, et je changerais parfaitement d’opinion si l’expérience m’avait donné tort; mais je reste antidespotiste parce que le despotisme, en France, même s’il était possible, serait aussi mauvais demain et aussi funeste qu’il l’a été hier.
Quant au gouvernement direct, il me semble, à un certain égard, en sens inverse du despotisme; il me semble ne convenir qu’à un tout petit État et être complètement impraticable dans un grand.
Dans un petit État, il n’a rien que de rationnel et il peut être mis en jeu facilement.
Une Assemblée délibérante qui n’est pas un pouvoir législatif et qui n’a pour office que de préparer la loi; la nation entière revêtue du pouvoir législatif et fai-
sant, par plébiscite, la loi que l’Assemblée délibérante a préparée et lui a soumise : voilà le système.
En d’autres termes, il y a une Assemblée législative qui est ce qu’est notre Conseil d’État. et il y a pour l'aire la loi la nation entière; ou plutôt il y a une Assemblée Icgisprudente qui prépare la loi, et il y a une Assemblée législative qui est la nation elle-même.
L’inconvénient de ce système est celui-ci, qui est très léger dans un petit État et qui est énorme dans un grand. Le système supprime les tiers partis, supprime les amendements, supprime les redressements. La loi est préparée par l’assemblée que, pour plus de clarté, puisque je parle en France, j’appellerai le Conseil d’État. Elle est proposée au peuple. Celui-ci ne peut répondre que : oui, ou : non. Il ne peut pas répondre : « Permettez! Distinguons! Ceci, oui; cela, non. Jusque-là, non; jusqu’ici, oui. » Il ne peut pas introduire dans la loi des amendements; il ne peut pas « demander la division ». Il ne peut pas, en un mot, élaborer la loi. Il ne peut que la voter ou la rejeter tout entière. C’est le bloc.
Procédé législatif grossier, en quelque sorte, et rudimentaire. Il n’a pas de très grands inconvénients dans un petit peuple; parce que, dans un État de ce genre, les citoyens sont si près des légisprudents, sont si près du Conseil d’État, qu’ils pèsent sur lui, par leurs pétitions, par leurs journaux, même par leurs conversations de tous les jours. En réalité, ils délibèrent avec lui ; ils encadrent cette Assemblée délibérante d’une autre Assemblée délibérante plus vaste, mais non pas très vaste, et qui est tout proche. Cela
S UH NOTRE RÉGIME PARLEMENTAIRE
est comparable à un comité nommé par des ouvriers dans une grève et qui prend, sous leurs yeux et en communication constante avec eux, des décisions qui leur sont soumises; mais qui, avant de leur être soumises, ont déjà été élaborées par eux-mêmes et inspirées par leur présence.
Dans ces conditions, ce que proposera le Conseil d’État sera toujours quelque chose qui cadrera très exactement avec l’une des deux opinions populaires qui seront en présence, et il ne s’agira pins que de savoir laquelle de ces deux opinions a décidément pour elle la majorité. Le pays ne sera jamais en présence d’une loi que personne ne veut tout entière, que personne ne veut telle qu’elle est, que pourtant tout le monde veut en partie, et que, cependant, il faut accepter ou rejeter tout entière. Dans les petits États, le gouvernement direct, sans être excellent, est donc possible, et il n’a que des inconvénients que l’on peut considérer comme moindres que ceux du gouvernement parlementaire.
11 n’y a rien d’étonnant à ce que, dans une petite nation comme la Suisse, il soit déjà partiellement en usage; et, les facilités et promptitudes croissantes de communications rétrécissant, centralisant et rendant plus petits tous les peuples, le gouvernement direct a des chances de se généraliser dans les États de petite ou de moyenne étendue.
Mais voit-on le gouvernement direct dans un pays comme l’Angleterre, la France, l’Allemagne ou la Russie? Voici ce qui en adviendrait :
Le Conseil d’État préparerait des lois très compli-
quées, comme il est nécessaire dans un grand pays où les intérêts sont multipliés et complexes. Il les préparerait très loin de l’Assemblée législative, c’est-à-dire du peuple, sans communications suffisantes avec lui, sans le sentir comme délibérant tout à côté et sans entendre distinctement sa voix. Et il proposerait des lois que le peuple voudrait corriger, et auxquelles il ne pourrait pas apporter de corrections, et qu’il serait forcé d’accepter ou de rejeter intégralement.
Dès lors, le vote du peuple aurait le caractère, non d’un acte législatif, mais d'un plébiscite politique. Il serait un acte, soit de protestation, soit de fidélité; il ne serait pas un acte législatif. Par l’acceptation, le peuple indiquerait simplement qu’il se résigne; parle rejet, qu’il se révolte. En cas de rejet, si le Conseil d’État était une assemblée élue, il devrait se dissoudre et se présenter à nouveau devant les électeurs; si le Conseil d’État était nommé par le gouvernement, c’est le gouvernement qui devrait se démettre; il serait atteint directement par le plébiscite.
Mais ce qui arriverait le plus souvent, presque toujours, c’est que la loi préparée par le Conseil d’État serait acceptée sans débat et presque sans examen par le peuple. On a vu en France que toutes les Constitutions, et combien différentes les unes des autres, qui ont été soumises à l’acceptation du peuple ont été ratifiées par lui avec d’énormes majorités. C’est que le peuple n’est pas apte à discuter une loi, constitutionnelle ou autre, dans tout son détail compliqué et obscur, et qu’il sent parfaitement cette inaptitude. Dès lors, il 11e voit dans la loi qu’on lui propose qu’une
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question de fait et une question de personnes. La question de fait est celle-ci : « A repousser la loi je crée une agitation et un désordre ». La question de personnes c’est : « Qui me propose la loi en question? M’est-il sympathique ou désagréable? » Voilà tout ce qui entre dans l’esprit du peuple à propos d’une loi ou d’une Constitution qu’on lui soumet. La question de personnes peut l’emporter; mais le plus souvent la question de fait l’emporte, et le peuple, essentiellement conservateur et pacifique, vote la loi ou la constitution pour rentrer dans son repos. En un mot, la totalité de la nation, surtout d’une grande nation, est parfaitement incapable de faire minutieusement le minutieux travail législatif.
Montesquieu dit : « Le peuple est admirable pour choisir ses magistrats et il est incapable de délibérer une loi ». Je ne crois pas que le peuple soit admirable à choisir ses magistrats, mais cela est vrai au moins relativement. Comme législateur, le peuple est si mauvais que, par comparaison, comme électeur de magistrats, il semble admirable.
En dernière analyse, ce que le gouvernement direct favoriserait, c’est le despotisme. 11 ne faudrait être que médiocrement habile pour préparer les lois de telle sorte qu’elles fussent toujours votées par le peuple, dans l'impossibilité où il serait de les amender. Rien ne serait plus facile que d’introduire toujours dans la loi une disposition qui passerait inaperçue ou peu soupçonnée, qui développerait dans la suite ses effets et qui ferait dire à la nation : « Ce n’est pourtant pas cela que je croyais avoir voté ». La Charte de 1813
aurait été certainement votée par le peuple, et elle contenait un article 14 qui la détruisait tout entière et qui aurait été voté, inaperçu ou insoupçonné, avec le reste.
Il en résulterait qu'avec le gouvernement direct le peuple paraîtrait l'aire la loi, et c’est celui qui préparerait la loi qui la ferait réellement.
Or, celui-ci, qui serait-il? Assemblée élue? Mais alors nous revenons exactement au gouvernement parlementaire. Gouvernement une fois élu, puis inamovible, et chargeant un Conseil d’État nommé par lui de préparer les lois? C’est cela plutôt, sans doute, puisque c’est au gouvernement parlementaire que les partisans du gouvernement direct veulent échapper. Mais c’est alors, comme je crois l’avoir démontré, que le gouvernement direct se ramènerait à être une ratification permanente des décisions du gouvernement, et, donc, serait constitutif du despotisme.
Il le serait d’une autre façon encore, à laquelle il me semble qu’on ne songe pas, ou à laquelle je soupçonne un peu qu’on songe trop. Le Parlement est d’une part législatif, d’autre part il est contrôleur du Pouvoir exécutif. Dans le gouvernement direct, qui contrôlerait? Qui interpellerait le Pouvoir exécutif sur ses actes? Le peuple peut-il interpeller? Oui, par la presse et continuellement. Mais point de sanction. Le gouvernement serait critiqué, attaqué, houspillé, incriminé, persécuté; contrôlé d’une façon efficace, non. Certes une des plaies, un des fléaux du gouvernement parlementaire, c’est l’abus de l’interpellation ; mais l’absence complète d’interpellation précise et efficace, c’est cependant le despotisme.
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Par tous ses effets possibles, le gouvernement direct est donc pour le despotisme un auxiliaire précieux, s’il n'en est comme le fondement même ou au moins l’appui, et. je ne suis pas étonné de voir un autoritaire, le très vigoureux et très brillant M. Jules Delafosse, adresser, en passant, au gouvernement direct, un salut respectueux et engageant. Au fond, le rêve d’un autoritaire est approximativement celui-ci : un chef d’Etat, élu, une fois élu inamovible jusqu’à sa mort et peutêtre par delà, préparant la loi, soit lui-même, soit par un Conseil d'État qu’il a nommé, la soumettant à la ratification du peuple, c’est-à-dire se faisant plébisciter sur la loi , comme le second Empire se faisait plébisciter en la personne des candidats officiels, ne soumettant jamais ses actes à aucun contrôle, si ce n’est à celui de la presse, contenue du reste et circonscrite dans des limites étroites. Et ceci n’est pas autre chose que le despotisme ingénieusement déguisé, n’est pas autre chose que le despotisme tel que la civilisation d’Occident et les mœurs modernes peuvent, à la rigueur, l’admettre et le supporter.
Quoique en sens inverse du despotisme, comme je l’ai dit, en ce qu’il est possible dans un petit État et impraticable dans un grand, le gouvernement direct se ramènerait au despotisme dans un grand État, ou tout au moins le favoriserait singulièrement.
Or, si le despotisme est le despotisme et si le gouvernement direct est indirectement le gouvernement despotique, il nous faut conclure qu’il n’y a rien qui ne soit le despotisme, si ce n’est le gouvernement parlementaire.
Revenons donc an gouvernement parlementaire, ou restons-y; seulement essayons de le débarrasser de ses défauts.
Machiavel a un mot excellent et, du reste, un excellent chapitre, le premier du livre III de son Discours sur Tile Live : « Pour qu'un État , comme une religion , obtiennent une longue existence, ils doivent être souvent ramenés à leur principe ». Rien n’est plus juste, et Machiavel a bien raison de le dire tout autant des religions que des institutions politiques, et des institutions politiques que des religions. C’est ce qui a fondé qui conserve, et l’oubli de ce qui a fondé qui détruit. Les monarchies comme les républiques « ont également besoin de se renouveler et de rappeler leurs lois à l'esprit de leur institution ». Ce qu’il faut, pour amender et perfectionner le gouvernement parlementaire, c’est avant tout se rappeler pourquoi il a été fait, et ensuite essayer de le ramènera son principe et à l’esprit de son institution. Or, le gouvernement parlementaire n'a pas été fondé pour que le Parlement gouvernât, il a été fondé pour que les pouvoirs de gouvernement fussent partagés. Il a été fondé pour qu’il y eût d’un côté un Pouvoir exécutif et de l’autre un Pouvoir législatif et contrôleur. Il a été fondé — selon le mot hardi et juste de Royer- Collard — pour qu’d n'ij eût pas de souveraineté , pour que personne ne fût souverain. Si c’est le Parlement qui est souverain, l’objet est manqué, tout aussi bien que si c’était le Pouvoir exécutif qui le fût.
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Or, chez nous, le Parlement est souverain, nous l’avons assez vu; il faut l'empêcher de l’être; il faut le ramener à ses attributions; il faut le circonscrire dans sa définition, dans son mandat, dans sa raison d’être, le ramener à son principe, essayer de faire qu’il ne soit que ce qu’il est.
Il n’est en son principe, il n’est, selon sa définition, il ne fut, quand il a été établi, qu’un Pouvoir législatif et contrôleur. Il ne doit pas aller au delà.
Pour le limiter, que conviendrait-il de faire?
On a songé à augmenter les pouvoirs présidentiels.
J’ai été fort étonné de cette idée. Les pouvoirs du Président de la République française, à les regarder, non dans l’usage qu’il en fait, mais là où ils sont inscrits, sont énormes. J’aurais plutôt inclination à les trouver trop grands
Le Président de la République a l’initiative des lois, pouvoir très léger en apparence, puisque le moindre député a, lui aussi, le droit d’initiative, considérable en réalité, parce qu’une loi proposée par le Président prend, de ce chef, une autorité et un poids tout à fait inusités. La loi proposée par le Président, c’est le Président qui offre sa démission si la loi qu’il propose n’est pas votée. Une loi proposée par le Président, c’est une crise présidentielle. Dans un pays qui se rendrait compte des choses, qui saurait qu’une crise présidentielle est un événement européen, gros des conséquences les plus graves et les plus lointaines, le droit qu’a le Président de proposer une loi, c’est-à-dire de mettre le Parlement au choix d’inscrire la loi qu’il dicte ou de le renverser, paraîtrait un droit immense. En
somme, toute proportion gardée, une loi présentée par le Président c’est quelque chose de très analogue au lit de justice dans la Constitution de l’ancienne monarchie.
Le Président de la République française a le droit de veto suspensif. 11 peut, une loi ayant été votée par les deux Chambres, inviter les Chambres à procéder à une seconde délibération de cette loi. C’est le droit de veto suspensif en même temps que le droit de « remontrances ». Le Président, en cette espèce, est d’une part un Pouvoir exécutif qui refuse pour un temps d’exécuter la loi, et il est d’autre part un Parlement (ancien sens) qui refuse d’enregistrer la loi et qui fait des remontrances, par ce fait même, au Pouvoir législatif.
Le Président a le droit de communiquer avec les Chambres par des messages, c’est-à-dire qu’il a le droit d'interpeller les Chambres comme celles-ci ont le droit d’interpeller les ministres. Par les messages, le Président intervient dans le travail législatif; il dirige les Chambres; il leur indique le chemin qu’il désirerait qu’elles suivissent. Comme par une loi proposée par lui, quoique beaucoup moins impérieusement, il fait planer sur le Parlement la menace de sa démission en indiquant quelle est sa pensée sur le gouvernement général et, par suite, à quelles conditions il consent à gouverner.
Le Président a le droit de nommer ses ministres et de les déposer; il a le droit de nommer ses ministres en dehors du personnel des deux Chambres; par conséquent, il pourrait combattre ce fléau de la chasse aux portefeuilles, qui est le plus apparent sinon le plus
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funeste, et qui, du reste, et très funeste dans nos mœurs parlementaires. Il lui suffirait de combattre l’ambition par la compétence. Il serait possible au Président — je mets les choses à l’extrême, seulement pour bien montrer toute l’étendue des droits et des prérogatives présidentiels, — il serait possible au Président de mettre à la tête de chaque ministère un homme qui connaîtrait les affaires de ce département, un agriculteur à l’agriculture, un financier aux finances, et un diplomate aux affaires étrangères. Et qui ferait de la politique dans ce ministère-là? Mais le président du Conseil et le Président de la République lui-même; ajoutez-y, si vous voulez, le ministre de l’intérieur. Je mets en fait qu’un ministère où seuls le président du Conseil et le ministre de l’intérieur auraient un caractère politique répondant à la situation, où tous les autres ministres seraient des ministres spéciaux, des ministres techniques, et qui serait dirigé et éclairé, non pas présidé seulement, par le Président de la République, serait un très bon ministère, et précisément le ministère dont la France a besoin. Remarquez que le gouvernement de Thiers, de 1871 à 1873, avait précisément ce caractère-là et avait été constitué dans cet esprit.
Enfin, et sans épuiser la liste des droits et prérogatives du Président de notre République, le Président a le droit de dissoudre la Chambre des députés après avis conforme du Sénat. Il me semble bien qu’il devrait avoir aussi le droit de dissoudre le Sénat après avis conforme de la Chambre des députés. Mais, sans doute! Car l’esprit de la Constitution de 1873, ce n’est
pas la prépondérance du Sénat sur la Chambre des députés, c’est l’égalité entre la Chambre des députés et le Sénat. La Chambre a l’initiative des lois, le Sénat a l’initiative des lois; le ministère peut proposer une loi d’abord à la Chambre ou d’abord au Sénat ; la Chambre vote le budget, le Sénat vote le budget; il y a égalité essentielle, constitutionnelle, entre le Sénat et la Chambre; cette égalité devrait s’étendre au droit de dissolution, au droit de collaborer à l’opération de la dissolution. — Remarquez que ce n’est pas par vain souci de la symétrie, ni même par désir qu’on se conforme à l’esprit général de la Constitution de 1875 que je souhaite cette égalité : c’est au fond même des choses que je m’attache. Que veut dire ce droit de dissolution attribué au Président seulement s’il est d’accord avec le Sénat? Rien, ou ceci : quand le Président est en désaccord avec une Chambre, il la dissout d’accord avec l’autre. Ce qu’on n’a pas voulu, c’est que le Président pût dissoudre une des deux Chambres quand il est en désaccord avec les deux, ce qui a paru trop autoritaire. Dès lors, la chose revient à ceci : quand les deux Chambres sont en désaccord entre elles, le Président les départage en se rangeant avec celle dont il adopte l’avis et en dissolvant l’autre. Dès lors, si, les deux Chambres étant en désaccord et le Président étant de l’avis du Sénat, le Président a le droit de dissoudre la Chambre, pourquoi, les deux Chambres étant en désaccord et le Président étant de l’avis de la Chambre, le Président n’aurait-il pas le droit de dissoudre le Sénat, étant donné, encore un coup, que les deux Chambres sont constitu-
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tionnellemcnt égales? Dans l'un comme dans l’autre cas, c’est toujours les deux Chambres en conflit et le Président les départageant en se mettant avec l’une d’elles. La dissolution du Sénat par la Chambre et le Président est aussi rationnelle que la dissolution de la Chambre par le Sénat et le Président. — Et elle est aussi pratique. Car il se peut très bien que ce soit le Sénat qui s’obstine dans une politique si mauvaise que le Président, issu du Sénat et de la Chambre, soit tout à fait d’avis qu’il convient d’en appeler aux électeurs sénatoriaux.
Seulement, et c’est ici que la Constitution de 1875 m’a toujours paru le plus en défaut, seulement il faudrait que le Sénat et la Chambre des députés fussent composés d’un nombre de membres égal ou à peu près égal. Comment veut-on que le Président, nommé par 600 députés et 300 sénateurs, ne sente pas que sa force de réélection est beaucoup plus dans la Chambre que dans le Sénat, et que son intérêt est d’être de l’avis de la Chambre beaucoup plutôt que de l’avis du Sénat?
A quoi la Constitution de 1875 me répond : « Précisément! C’est pour cela que je permets au Président de dissoudre la Chambre et que je ne lui permets pas de dissoudre le Sénat, et du moment qu’il n’a pas le droit de dissoudre le Sénat, qu’importe qu’il puisse avoir intérêt à le dissoudre en cas de conflit entre les deux Chambres? »
J’entends bien; mais d’abord ceci même fera qu’en cas de conflit, et dans le cas où le Sénat aura raison, le Président hésitera à donner raison au Sénat et à lui
demander une dissolution de la Chambre, mesure qui serait nécessaire ou très utile. Ensuite, que la faute qu’on a faite en établissant un Sénat numériquement plus faible que la Chambre soit à peu près, soit plus ou moins couverte par ce fait que le Président ne peut pas dissoudre le Sénat, cela n’empêche pas cette dernière disposition d’être une faute elle-même. Ce qu’il aurait fallu, d’après l’esprit de la Constitution de 1875 et dans le véritable intérêt public, c’est d’abord que le Sénat et la Chambre fussent numériquement égaux, ensuite que le Président pût dissoudre l’une quelconque lorsqu’il est d’accord avec l’autre sur l’opportunité de cette démarche.
La vérité historique sur ce point, c’est que le fond de la pensée des auteurs de la Constitution était que le Président devait avoir, seul, comme un roi constitutionnel, le droit de dissoudre la Chambre des représentants. Et puis, ils ont hésité; ils ont trouvé ce droit un peu excessif pour un Président de République; ils ont songé à le limiter, et ils se sont avisés de ce biais qui consiste à ne permettre au Président de ne dissoudre qu’après l’avis conforme de quelqu’un. De qui? Mon Dieu, du Sénat, par exemple, du Sénat, si vous voulez. Mais, de ce moment, le droit de dissolution n’était pas seulement limité, il changeait complètement de caractère; il devenait un simple droit de départager. Pour que le Président puisse seulement songer à dissoudre la Chambre, il faut qu’il y ait un conflit ou au moins un désaccord entre la Chambre et le Sénat, et que le Président l’ait constaté. Dans tout autre cas, le droit de dissolution, étant impraticable,
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n’existe pas. Donc le Président n’a, en France, que le droit de départager les Chambres quand elles sont en désaccord; mais, dès lors, il devrait avoir le droit de les départager aussi bien en dissolvant celle-ci, d’accord avec celle-là, que celle-là, d’accord avec celle-ci.
Il n’en est pas moins vrai que ce droit boiteux de dissolution est encore un droit très considérable. Dans quelques bizarres conditions qu’il s’exerce, reste toujours qu’il est un appel au peuple. Le Président, en cas de désaccord entre les Chambres, a droit d’appel au peuple. Car remarquez que les imperfections constitutionnelles se corrigent — partiellement, il est vrai, et encore vaut-il mieux que la Constitution soit bonne — se corrigent dans la pratique quand on sait être intelligent. Le droit de dissolution est un droit d’appel au peuple dans tous les cas, et même dans celui où le Président serait d’accord avec la Chambre. Supposons ce cas : les Chambres sont en conflit ; le Président est de l’avis de la Chambre; mais, encore qu’il soit avec la Chambre, il demande au Sénat de la dissoudre pour que le peuple soit appelé à parler, et, après la décision de la nation, le Sénat est obligé de s’incliner.
Le droit de dissolution est donc un droit d’appel au peuple donné au Président dans le cas de contlit entre les Chambres. Par ce droit, le Président intervient dans le gouvernement législatif, pèse de son poids dans les débats importants, enfin se fait plébisciter indirectement; car, quand il a renvoyé la Chambre devant les électeurs, c’est sur la décision qu'il a prise que la nation vote, c’est sur sa politique, c’est sur lui-même; et il ne peut rester à la présidence que si la nation l’a
approuvé. Par la dissolution, donc, ou il se renverse, ou il se confirme, et, dans le cas où il se confirme, il se donne une autorité immense, égale à celle d’un Président élu par le peuple. Si Thiers avait eu le droit de dissolution, en eût usé et avait obtenu la Chambre qu’il eût demandée, par ce fait, il était, du coup, une espèce de roi de France.
En cela j’approuve la Constitution de 1875 et je la trouve très sage. Il est mauvais, à mon avis, qu’un Président soit nommé par le peuple, directement, normalement. Il est trop fort. Il n’est pas « plus grand qu’un roi », comme disait Grévy, mais il a bien quelque chose d’un peu impérial. Mais en cas de conflit des Chambres, donner au Président les moyens d’augmenter son autorité en faisant plébisciter indirectement sa politique, c’est excellent. Voyez les différents cas. Le Président n’a pas réussi. Soit; il se démet; et le conflit continue entre les deux Chambres, en s’amortissant peu à peu avec le temps. C’est la preuve que la nation est divisée elle-même; elle ne peut s’en plaindre qu’à elle; on lui a donné l’occasion de se ressaisir; on a fait tout ce qu’une constitution républicaine, libérale, respectueuse des volontés nationales, même quand elles sont flottantes, peut faire. Après tout, le gouvernement ne saurait être que le reflet du pays.
Le Président, au contraire, a réussi; sa politique a été solennellement approuvée; il a été plébiscité. Dès lors, il est très fort. Eh bien! c’est que le pays demandait un gouvernement fort, et il l’a obtenu, sans que la Constitution fût changée, sans que la République devînt un Consulat, les Chambres continuant d’être
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librement clues et gardant tous leurs droits et tout leur fonctionnement. Pour un temps seulement, le président, et celui-ci , et non pas un autre , est devenu plus fort parce que la nation a voulu qu’il le fût. C’est le procédé de la dictature romaine; c’est un procédé beaucoup moins radical que la dictature romaine; mais c’est, un procédé analogue. Quand le peuple veut transformer son président en un magistrat plus décisif, pourvu d'une autorité plus grande qu’en temps ordinaire, il en a le moyen.
— Mais une dictature môme tempérée n’est acceptable et aussi n’a son utilité qu’en temps de crise.
— Précisément; et pour que le Président soit revêtu de cette espèce de dictature très tempérée, vous avez vu qu’il faut : 1° que les Chambres soient en profond désaccord; 2° que le peuple en ait assez de ce conllit et veuille qu’il cesse. Et c’est justement là ce qu’on appelle un état de crise nationale. Ainsi nos institutions sont assez souples pour que le gouvernement, sans que la constitution soit changée, passe du pur gouvernement parlementaire à un gouvernement qui peut être très personnel. Cela montre qu’elles ne sont véritablement pas trop mauvaises; car cette élasticité de la machine gouvernementale est une des conditions, est peut-être la condition essentielle d’un bon gouvernement.
Toujours est-il que l’on ne peut pas dire que les droits du Président de la République française soient illusoires, ni même qu’ils soient petits. Comme je le disais en commençant, plutôt aurais-je quelque tendance à les trouver trop étendus. En tous cas, à nous
placer en face du texte de la Constitution, ils sont très analogues à ceux d’un roi constitutionnel.
Seulement, ces droits, nos présidents ont pris la coutume de n’en user jamais, si bien que la République française est devenue un gouvernement strictement parlementaire, où le Parlement gouverne sans partage. Pourquoi cette sorte d’abdication permanente du Président de la République?
Elle tient à un certain état de l’opinion; elle tient à des habitudes prises; elle tient surtout à la manière dont le Président de la République est nommé.
L’état de l’opinion, depuis 1871 jusqu’à ces derniers temps, car il est en train de changer, a été très fortement et, à mon avis, excessivement parlementaire, comme il arrive toujours après une période de régime autoritaire et, surtout, quand le régime autoritaire n’a pas réussi. La Constitution de 1875, premier monument officiel de cet état, et qui est, du reste, une des meilleures constitutions que nous ayons eues, a une tendance qui n’est que trop évidente à subordonner tout au Parlement, à concentrer dans le Parlement les puissances gouvernementales, et si la pratique a pour ainsi dire renchéri encore, comme nous venons de le voir, sur le texte et sur l’esprit de la Constitution de 1875, c’est que l’opinion générale était dans ce sens. On a été longtemps persuadé, en France, que le péril était du côté du chef de l’État, du côté du Pouvoir exécutif, et que soumettre étroitement et rigoureusement le Pouvoir exécutif au Pouvoir législatif était une mesure de salut public; et que la liberté c’est la souveraineté du Parlement. C’est une erreur. La
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SI
liberté c’est le partage des pouvoirs et non pas leur concentralisation, soit ici, soit là, soit ailleurs, et un Parlement peut être tyrannique tout comme un homme, et il peut gouverner abusivement, et maladroitement, et pour le mal du pays, tout comme un homme, et c’est précisément le spectacle auquel nous assistons depuis quinze ans.
Mais l’opinion, très échauffée contre le second Empire depuis sa chute, avait [iris son parti sur ce point, et jamais une nation n’a été entêtée de gouvernement parlementaire comme la France depuis 1871 jusqu’en 1899. Tout un grand parti y a toujours désiré et demandé l’abolition de la présidence de la République, et les partis républicains, à les prendre en leur ensemble, ont toujours regardé le Président de la République avec défiance. Un président a été contraint de donner sa démission, non pas parce qu’il « aspirait à la tyrannie », comme on disait à Athènes, non pas parce qu’il prétendait gouverner, car, tout compte fait, il n’y prétendait guère; mais parce qu’il tenait à garder auprès de lui un gendre dont les agissements étaient suspects au Parlement; et le Parlement, Chambre et Sénat, fut unanime à réclamer la démission de ce Président, et l’opinion publique fut très nettement avec le Parlement. On a pu dire que pendant vingt-huit ans, en France, le Président, personnellement, pouvait être populaire, mais que la présidence de la République ne l’était pas. 11 ne laisse pas d’ètre difficile, dans ces conditions, d'user des pouvoirs qui vous sont donnés par la Constitution de la manière la plus formelle.
Ajoutez les habitudes prises. La présidence de la République a conservé tous ses pouvoirs; mais elle les a comme laissé prescrire. C’est par l’exercice du pouvoir que le pouvoir se maintient et reste visible aux yeux de tous. Il serait absurde de dissoudre périodiquement la Chambre des députés pour rappeler à la France qu’on a le droit de la dissoudre; mais entre user pour le plaisir d’un pouvoir destiné à n’ètre employé qu’en temps de crise et n’user jamais d’aucun des pouvoirs que la Loi vous donne, il y a une grande distance et il y a un milieu où l’on devrait se tenir. Les Présidents ont donné cette idée à la nation que le rôle d’un Président est uniquement de présider aux cérémonies publiques et de voyager à travers la France en train de luxe. Au bout d’un certain temps il devient très malaisé à un Président d’intervenir dans le gouvernement; il semblerait empiéter. La coutume est contre lui. Il semblerait s’écarter de la tradition et se considérer comme d’une autre nature que ses prédécesseurs. Quel orgueil! Il dérangerait des coutumes, mêmes gouvernementales. Un Président s’est plaint de ce que ses ministres le laissassent en dehors du gouvernement et dans l’ignorance des plus grandes affaires, et il se persuade qu’il a donné sa démission pour cela. Il semble bien que ce n’est pas uniquement pour cette raison; mais qu’il y ait eu quelque chose de cela, il est probable : car on a vu, sous une autre présidence, le Conseil des ministres décider d’une affaire importante, de la révision du procès Dreyfus, en simple conseil de cabinet, en l’absence du Président, et la veille même du jour où il
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devait y avoir conseil des ministres présidé par le Président. On ne se donna pas la peine de tarder d’un jour pour discuter une affaire si considérable devant le chef de l’État. On lui rendit compte le lendemain de ce qu’on avait décidé sans lui irrévocablement. Un Président moins accommodant que Félix Faure aurait peut-être trouvé le procédé insolite. Il était léger, il n’était pas insolite. Les ministres responsables devant les Chambres quand elles siègent, irresponsables devant le Président en toutes saisons, et, par conséquent, chefs souverains pendant les vacances parlementaires, ce n’est pas du tout la Constitution; mais c’est le régime; et, par conséquent, si ce n’est pas la Constitution authentique de la France, c’en est la constitution réelle, comme je le disais au commencement de cette étude. C’est une Constitution qui n’a pas le sens commun.
Donc, seconde raison, et très considérable, de l’effacement présidentiel : les habitudes prises et conservées depuis une bonne vingtaine d’années et contre lesquelles il est très difficile de réagir.
Troisième raison, et celle-ci constitutionnelle : la manière dont le Président de la République est nommé. La Constitution de 1875. dans son désir de donner au Parlement la suprématie politique, a subordonné le Président au Parlement en faisant nommer le Président par le Parlement. C’était vouloir et comme décider par la Constitution elle-même que le Président n’aurait pas d’autorité. En France il est constitutionnel que le Président soit nul, malgré tous les pouvoirs que la Constitution lui donne. Car, d’abord
jaloux toul naturellement de son pouvoir et particulièrement du pouvoir qu’il usurpe, à savoir du pouvoir gouvernemental, le Parlement aura une inclination instinctive, presque inconsciente, à ne jamais nommer un homme qui, par son caractère, ou par la grande situation personnelle qu’il aura acquise, soit soupçonné d’être capable d’exercer son pouvoir dans toute son étendue. Jamais le Parlement ne nommera Président de la République ni un « autoritaire », ni un personnage populaire, ni un homme supérieur. 11 aura un flair spécial pour porter à la Présidence de la République un homme dont « il n’ait rien à craindre ». Si, en 1849, la Présidence de la République eût été à la nomination de l’Assemblée nationale, le prince Louis n’aurait jamais été nommé; mais Cavaignac non plus. On aurait nommé quelque Dupont (de l’Eure).
Il est impossible qu’il n’en soit pas ainsi. Comment veut-on qu’une Chambre des députés élise un homme qui n’hésiterait pas à la dissoudre dans le cas où cela serait utile? Et les choses ont été ingénieusement disposées pour que la Chambre des députés eût deux voix sur trois dans l’élection présidentielle. Le Président élu ainsi sera toujours un homme connu et vérifié comme peu enclin à intervenir dans le gouvernement. Thiers avait une théorie gouvernementale qui variait selon qu’il était à une place ou à une autre. Quand il était ministre, il affirmait que le Roi règne et ne gouverne pas; quand il était Président, il affirmait que le Président devait présider un peu et gouverner beaucoup. C’est que partout où il était il estimait que le gouvernement devait être où il était lui-même. Le
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Parlement est moins variable; il a toujours cette idée que le chef de l’État quel qu’il soit ne doit pas gouverner.
La vérité est que le chef de l’État doit gouverner, d’un peu haut, sans doute, sans se compromettre dans le détail et dans les querelles de la politique journalière, en réservant, pour ne pas l’user, son autorité pour les circonstances importantes; mais il doit gouverner. Le Président gouverne, les ministres administrent, le Parlement légifère et contrôle, voilà la vraie répartition. Et c’est précisément ce que les parlementaires ne veulent pas qui soit, et ils nommeront toujours l’homme qu’ils supposeront de nature à contribuer à ce que cela ne soit pas.
De plus, une fois nommé, le Président se sent dépendant du Parlement. Par où? Par quelle prise? Mais d’abord par l’autorité morale que les électeurs ont sur l’élu et par ce fait qu’un Président nommé par le Parlement est moralement en déchéance quand ses électeurs le réprouvent. Dans quelle situation se trouve un Président dont le Parlement demande la chute? A qui peut-il en appeler? Quelle vertu a-t-il en lui, ayant perdu celle que lui ont conférée ses créateurs? « Qui t’a fait roi? » Président de par les parlementaires, et ayant perdu la confiance du Parlement, il n’est plus Président que par fiction. Mac-Mahon le comprit, Grévy le comprit; ils se retirèrent; quoique constitutionnellement revêtus encore de toute leur autorité, ils ne pouvaient guère faire autrement.
Je dis même qu’ayant perdu la confiance de la seule Chambre des députés, il est très difficile à un Prési-
ho
dent de rester au pouvoir et surtout de l'exercer. Et c’est bien pour cela, car tout se tient, que les Présidents ont et auront une grande répugnance à dissoudre la Chambre. Dissoudre la Chambre en s’appuyant sur le Sénat, c’est, par le fait môme, constater un désaccord entre la Chambre et le Sénat et essayer de le résoudre. Mais : « qui me dissout? dira la Chambre : un homme qui n’est président que par moi puisque je compte pour deux sur trois dans son élection; et donc il emploie contre moi une autorité qu’il n’a plus, puisqu’il la tient de moi et qu’en lui refusant mon assentiment, je la lui retire ». L’autorité morale du président sur l’Assemblée nationale est ruinée par ce seul fait qu’il est nommé par l’Assemblée, et que par suite il paraîtra toujours, non que l’Assemblée est justiciable de lui, mais qu’il l’est d’elle. Sans doute donner et retenir ne vaut; mais qui a donné conserve toujours un droit moral sur qui a reçu.
De plus, le Président dépend du Parlement par la perspective de sa réélection. Il tient à être réélu. C’est naturel. Il ne le sera que s’il reste docile. Il a le plus grand intérêt personnel à ne pas gouverner, étant donné que le Parlement aime à gouverner lui-même. Pour qu’il fût indépendant, il faudrait qu’il fût élu à vie, ou qu’il ne fût pas rééligible. Dans les deux cas, il s’appartiendrait. C’est pour cela que les partisans du Consulat, régime intermédiaire entre la monarchie et la République, ont toujours été pour le pouvoir donné à un chef d’État jusqu’à sa mort. Le résultat serait le même avec un président non rééligible, avec cette différence que les vastes desseins lui seraient
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interdits; mais il serait libre, étant débarrassé du souci de se perpétuer. Si ce que je vais demander tout à l’heure m’est refusé, ce qui est probable, je me retranche à demander que le droit de réélection soit retiré au Président de la République. Cette spoliation l’enrichirait. Mais, dans l’état actuel, la perspective de la réélection esl un grand obstacle au libre exercice des pouvoirs présidentiels.
Pour obvier à ces inconvénients, on a songé à changer le collège électoral du Président de la République, et je crois, en effet, qu’il faut qu’il en ait un autre : mais on a songé à faire élire le Président par les Conseils généraux, et je ne suis pas du tout de cet avis.
On comprend parfaitement l’esprit de ce projet. Ceux qui le font sont des libéraux, qui ne sont point parlementaires jusqu’à fermer les yeux sur les immenses dangers du gouvernement uniquement parlementaire et de l’omnipotence du Parlement, et qui cherchent un tiers parti. Ils ne veulent point de Président nommé par le suffrage universel : il serait trop grand; ils ne veulent pas un Président nommé par le Parlement : il est trop petit. Sur ces deux points je suis absolument de leur avis. Mais ils croient éviter ces deux inconvénients en faisant élire le Président par lçs Conseils généraux; c’est ici que j'ai des doutes.
Ils n’évitent pas, à mon avis, le péril de faire un Président trop grand. II me semble que le Président nommé par les Conseils généraux serait tout aussi grand, exactement, que nommé par le suffrage universel. On est victime ici de je ne sais quelle erreur de perspective que je connais bien, mais qui n’est
qu’une erreur, et une erreur de laquelle le monde commence à revenir, ce qui est le plus à considérer; car une erreur très répandue l'ait office de vérité. On s’est laissé aller à croire assez longtemps, non pas tout le monde, mais un certain nombre, que le suffrage à deux degrés est un suffrage restreint. Rien de plus faux. Le suffrage à deux degrés est le suffrage universel. 11 est le suffrage universel sous une forme particulière; il est le suffrage universel s’exerçant par un procédé spécial; il est le suffrage universel plus lent, plus réfléchi, plus médité ; mais il est le suffrage universel. Et le Président nommé parles Conseils généraux serait parfaitement l’élu du suffrage universel. Il le serait comme le Sénat. Nie-t-on, de bonne foi, que le Sénat soit l’élu du suffrage universel? Eh bien! le Président serait comme un Sénat composé d’un seul sénateur.
Mais alors il serait terriblement haut ! Car il aurait cette supériorité précisément d’ètre un sénateur unique et de ramasser en lui l’autorité de toute une assemblée qui aurait été nommée par le suffrage universel. Devant le Sénat il dirait : « Je suis, à moi seul, votre égal ». — Devant la Chambre des députés il dirait : « Je suis, à moi seul, votre égal, peut-être un peu plus; car je suis l’élu d’un suffrage universel qui a procédé, pour m’élire, non pas brusquement et tumultuairement, et sous l’empire momentané de quelque circonstance, comme pour vous nommer, mais posément, lentement, avec réflexion, en s’y reprenant à deux fois, en laissant passer entre ces deux opérations un certain temps, de sorte que les circonstances acci-
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dentelles qui peuvent être pour beaucoup dans votre élection ne peuvent être pour rien dans la mienne. Remarquez que je parle selon l’esprit de la Constitution; car la Constitution, du moment qu’elle donne au Sénat le droit de dissoudre la Chambre sur l’invitation du Président, sans donner à la Chambre le droit de dissoudre le Sénat dans les mêmes conditions, place le Sénat au-dessus de la Chambre, le considère comme un corps plus sage, plus grave, comme une pièce plus importante du mécanisme constitutionnel. Or ce que le Sénat est de par son origine, je le suis à moi tout seul; je suis plus que vous. Tout au moins, convenez que je suis votre égal ».
Or un homme qui, à lui tout seul, est l'égal d’un corps, par le fait qu'il est tout seul, par le fait qu’il est homogène, il est plus fort que ce corps-là. La nation verrait en son Président son élu, à elle, son élu précis ; dans les députés les élus, plus confus et vagues, d’un certain nombre d’arrondissements.
Ah! si cette erreur dont j’ai parlé et qui consiste à considérer le suffrage à deux degrés comme un suffrage restreint, moins vénérable que le suffrage universel, erreur dont les auteurs du projet en question semblent avoir un peu subi l'influence, si cette erreur existait vraiment, était très répandue, oui, quoique ce fût une erreur, le Président, par suite de cette opinion, se trouverait moins fort que la Chambre des députés ; il aurait comme une tare remontant à son origine, et le but qu’on paraît chercher, à savoir un président plus fort qu’il n’est maintenant, mais moins fort que le Parlement, serait atteint. Seulement je prie qu’on
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remarque que cette erreur n’existe plus. La nation juge de ses mandataires, nullement d’après la façon dont ils sont nommés, mais d'après ce qu’ils sont et surtout selon qu’ils représentent ou ne représentent pas ses idées. Or la nation, depuis une vingtaine d’années, a très bien vu que le Sénat, issu du suffrage à deux degrés, la représentait parfaitement, n’était nullement en contradiction ou désaccord avec elle, la représentait mieux même que la Chambre des députés, était d’elle une représentation plus homogène en quelque sorte, et représentait la ligne générale de la nation, tandis que la Chambre en représentait plutôt la diversité. Il est, en conséquence, habitué à cette idée que le suffrage à deux degrés était un excellent procédé de délégation et de représentation nationale et déshabitué de cette erreur qui consistait à croire que le suffrage à deux degrés fût un suffrage restreint. Pour elle, un peu confusément, le suffrage à deux degrés est un suffrage comme un autre, qui donne de bons résultats, qui donne un bon reflet de l’opinion générale du pays.
Dès lors, votre Président nommé par les Conseils généraux paraîtra parfaitement un Président national. Tranchons le mot, il sera un Président plébiscité et la présidence sera une présidence plébiscitaire, ce qu’il me semble bien que vous ne voulez pas.
Et dès lors, comme tout s’enchaîne, il y aura une politique présidentielle, très nette et tranchée, et cette politique, le Président s’efforcera, à chaque élection, de la faire triompher, et comme il sera plébiscitaire en son origine, il se fera plébisciter à chaque élection en la personne des députés et sénateurs de son choix, et
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nous voilà revenus au second Empire, dont vous ne voulez pas, ni moi non plus. Que faire donc?
Eh! si, nommé par le Parlement, le Président est trop petit, et, nommé par les Conseils généraux, trop grand, il faut chercher un procédé intermédiaire.
— Vous êtes occupé à doser l’autorité présidentielle dans des balances de précision !
— Il est vrai, c’est un peu ridicule; mais encore que veut-on bien que je fasse? Il faut pourtant bien, j’ai montré pourquoi, et de quel danger est le Parlement souverain, que le Président soit quelque chose; et il faut pourtant bien qu’il ne soit pas tout. Il tend à n’ètre rien avec le régime actuel, il risque d’être tout avec le régime de la présidence plébiscitaire; il faudrait qu’il ne fût ni parlementaire ni plébiscité, et donc il faut trouver un tiers procédé.
J’entends d’ici les monarchistes et je ne me refuse pas à les entendre : « Vous voyez bien, s’écrient-ils, que la solution était la monarchie! C’est le Roi, précisément, qui n’est ni parlementaire ni plébiscité! C’est le Roi, qui ne tient son autorité ni d’un Parlement ni du peuple, la tenant de sa naissance, c’est-à-dire de l’histoire. C’est le Roi qui, plus fort que le Parlement en tant que Parlement, mais moins fort que la nation et par conséquent plus fort que le Parlement quand le Parlement se trouve ne pas représenter exactement la nation, mais moins fort que lui quand il la représente bien, peut admirablement intervenir dans les désaccords entre le Parlement et la nation, est l’arbitre suprême, sans pouvoir être le despote; est, à tous les égards, le Président idéal. Voyez que la monar-
chie était telle qu’après avoir été une autocratie tempérée, dans le temps où ce gouvernement était le seul pratique, elle se trouvait de nature à être le gouvernement le mieux accommodé au système parlementaire dans les temps modernes, donnant à l’organisation représentative, donnant au gouvernement du pays par le pays précisément le meilleur président qu’on lui pût trouver. »
Je ne disconviens nullement; et c’est le tort des deux derniers rois de France de n’avoir pas compris qu’ils étaient des Présidents de République et de n’avoir pas bien entendu quels admirables Présidents de République ils pouvaient être. Mais on peut croire que, pour le moment, il est trop tard ou que, pour le moment, il est trop tôt; et qu’en tous cas ce n’est pas le moment; et que c’est l’aménagement le meilleur de la maison que nous habitons qu’il s’agit sans doute de chercher.
Or bien, pour n’avoir ni un Président parlementaire ni un Président plébiscité, voici à quoi je songe. N’oublions pas que le Président doit être, autant que possible, « au-dessus des partis », doit être impartial, doit être, au moins partiellement, dérobé à cette atmosphère de politique au jour le jour et de politique militante qui obscurcit l’entendement un peu plus qu’elle ne l’éclaire et qu’il ne faut jamais oublier, mais à l’influence directe de laquelle il est très bon de se soustraire. Je donnerais donc à l’élection présidentielle une base plus large que la base actuelle, et je constituerais un collège électoral présidentiel où entreraient des éléments politiques, mais où entre-
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raient en égale mesure au moins des éléments non politiques.
Le collège électoral présidentiel serait composé d’abord du Sénat et de la Chambre des députés, ensuite de délégués des grands corps de l’État. Conseils supérieurs de l’armée, de la marine, de l’Université, de toutes les grandes administrations; Institut, Cour de Cassation, Conseil d’État, etc., nommeraient des délégués qui seraient électeurs présidentiels et qui s’adjoindraient, le jour de l’élection, aux sénateurs et aux députés.
Et il serait bon que ces électeurs non politiques fussent en nombre au moins égal aux sénateurs et députés réunis.
Ce collège électoral présidentiel, assez nombreux, non pas trop, car on verra que, dans mon système, je diminue très fortement le nombre des députés et des sénateurs, ce collège électoral présidentiel, qui compterait un millier environ d’électeurs, représenterait exactement toutes les forces vives de la France. Il serait la France même tout entière, et non pas seulement la France politique, qui, en vérité, est une France très particulière, mais à la fois la France politique, la France industrielle, la France littéraire, la France scicnliliquc, etc.
Ne trouve-t-on pas étrange, en effet, qu’il n’y ait qu’un moyen d’avoir sa part dans la politique du pays, qui est d’être politicien de carrière et de passer toute sa vie à briguer d’abord une fonction de conseiller municipal, puis de conseiller d’arrondissement, etc., dans l'atmosphère la plus déprimante et dans les corn-
merces les moins favorables au développement intellectuel qui puissent être? On arrive ainsi à constituer une « France politique » complètement séparée de la France proprement dite et, sauf exceptions individuelles, beaucoup moins intelligente que celle-ci. Et c’est cette France politique qui seule compte réellement dans le contrôle et même, comme nous l’avons vu, dans la direction du gouvernement et môme de l’administration. Non seulement un Renan, un Taine, pour s’ètre avisés d’autre chose que de fréquenter le cercle politique de leur ville ou de leur quartier, n’ont absolument aucune influence sur le gouvernement général de leur pays; ils sont électeurs, comme Jean- Pierre, voilà tout; mais encore, mais tout simplement, un industrie], un commerçant, un ouvrier intelligent, un avocat ayant une clientèle, un médecin ayant des malades, un ingénieur, hommes qui ont des idées politiques très nettes, et très méditées, et très étendues, parce qu’ils n’ont pas le temps de faire de la politique militante et de passer leurs journées dans les conciliabules des politiciens, n’ont aucune influence sur la manière dont leur pays est conduit. La vie politique demandant une existence toute entière et presque tous les instants de cette existence, la France se divise en deux parts : l’une, immense, et qui est la France, et qui ne se gouverne pas; l’autre, minime, d’une intelligence limitée et dont le métier et les manipulations quotidiennes ne sont pas faits pour développer les parties supérieures de l’intellect, et qui, elle, gouverne. Un satirique dirait avec une légère exagération : « La France est gouvernée par des Français qui ne
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sont pas assez bien doués pour faire autre chose ». N’est-il pas juste et n’est-il pas utile que les « intellectuels » qui n’ont eu le temps que d’avoir des idées politiques et qui n’ont pas eu le loisir de « faire de la politique », aient une part dans le gouvernement du pays, une influence sur l’orientation, au moins, du gouvernement du pays, en collaborant, représentés par leurs chefs, à l’élection du premier magistrat de la nation?
Le Président qui sortirait de cette élection aurait, je crois, des chances d’être très bon. Il représenterait la France politique, ce qui est nécessaire, et la France proprement dite, ce qui ne laisse pas d'être utile. II serait indépendant du Parlement, puisqu’il pourrait être nommé sans que la majorité du Parlement l’élût, et pourvu seulement qu'une fraction du Parlement l’acceptât. Il ne serait pas trop petit, il ne serait pas trop grand. Il ne serait pas trop faible, il ne serait pas trop fort. Il pourrait parler aux députés et sénateurs avec indépendance, puisqu'il ne dépendrait pas d’eux, mais non pas de Irop haut, puisqu’il ne serait pas plébiscité. Il serait quelque peu en dehors des partis; tout au moins, il ne serait pas engagé à fond dans un parti et habitué à limiter son regard à l’horizon, toujours étroit, d'un parti politique; il serait l’élu d'un parti politique auquel un certain nombre d’hommes supérieurs non politiciens aurait donné la majorité en s’adjoignant h lui. C’est une bonne garantie. Le Président, ainsi nommé, d’abord pourrait n’ètrc pas un politicien, pourrait n'ètrc ni un sénateur ni un député; ensuite, quand bien même il serait l'un ou l'autre, il
P R O B L î i M ES I» O LI T I Q UES.
s’affranchirait, il pourrait s’affranchir de cette vertu des hommes politiques qui consiste à se croire attachés seulement à leur parti, éternellement redevables à leur parti et éternellement justiciables de lui. Autant de très bonnes conditions pour constituer un bon Président.
Je crois que le Président nommé de cette façon serait le plus souvent un homme en qui l’Europe reconnaîtrait tout de suite le chef des Français.
Je n’ai, du reste, aucune espérance de voir ce projet se réaliser jamais. Il n’est pas démocratique, il n’est pas exclusivement démocratique ; il donne à l'élection présidentielle une base qui repose moitié sur le suffrage universel, moi lié sur autre chose; donc, il sera immédiatement qualifié d’aristocratique; et aristocratique, en France, répond à tout. Que ceci ne nous empêche pas de continuer notre étude.
Comme remède au gouvernement abusivement parlementaire, on a proposé encore que les ministres fussent pris en dehors du Parlement. J’ai indiqué déjà incidemment que, pour huit ministres sur dix, je désirerais que cela fût, qu'il me semblait cju'il suffirait parfaitement que le président du Conseil et le ministre de l’intérieur fussent des hommes politiques, tous les autres ministères étant considérés comme des ministères spéciaux, et tous les autres ministres étant des spécialistes; et c’est, je crois, ce que j’obtiendrais avec un Président qui aurait quelque autorité et qui oserait, à cause de la manière dont il serait nommé, en avoir un peu. Mais je ne désirerais pas qu’il fût obligatoire, qu'il lut imposé par la loi constitutionnelle de choisir
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les ministres en dehors du Parlement. Il me semble qu'on retomberait par là au mal qu’on veut éviter et peut-être plus profondément. In vitiiim ducit culpx fiuja.
Que voulons-nous combattre? La foire aux portefeuilles, n’est-ce pas? ce fléau que j’ai suffisamment décrit et qui consiste en ce que la politique est une carrière. On se destine dès ses jeunes ans à être ministre ou au moins à être député, et j’ai montré que, pour être député permanent et à peu près inamovible, il faut être député ministrable, c’est-à-dire député qui a été ministre ou souvent très près de l’être et qui est désigné pour le devenir ou le redevenir. De là, celte foire ardente des crises ministérielles, et de là les crises ministérielles si fréquentes. Eh bien! que la politique soit une carrière, c’est à quoi nous reviendrions parfaitement avec le nouveau système. Seulement, ce n’est pas par le même chemin que les jeunes Français se dirigeraient vers le fauteuil ministériel. Ils éviteraient d’être nommés députés, au lieu de s’y efforcer de tout leur courage. Il y aurait un personnel politique latéral, extra-parlementaire, qui serait composé de candidats aux sous-secrétariats d’Etat et aux ministères. Chaque parti aurait les siens qu’il appuierait et pousserait avec énergie. Ce seraient des journalistes considérables dirigés par un groupe de la Chambre ou le dirigeant; ce seraient même des députés qu’on ferait briller pendant quelque temps dans la Chambre, puis qu’on écarterait de la Chambre quand ils seraient mûrs pour le sous-secrétariat ou le ministère. El jusqu’ici je trouve que c’est la môme chose
que ce que nous avons et que le mal est le même, avec, déjà, cette petite aggravation que le personnel des politiciens s’accroît, et que nous avons les politiciens de la Chambre et du Sénat, plus un personnel de politiciens extra-parlementaires, en relations continuelles avec le Parlement, état-major du Parlement hors du Parlement. Je ne vois pas le progrès.
Mais, et c’est ici que le système nouveau me paraît décidément une aggravation du système actuel et un rcn grège ment de mal, ce personnel de politiciens extra-parlementaires se composerait aussi de fonctionnaires des administrations, songez-y bien. Le Président choisit ses ministres en dehors du Parlement. Donc, il les choisit souvent parmi les fonctionnaires. Donc, les fonctionnaires ambitieux et qui se sentent capables de devenir ministres — et quel est l’homme qui ne se sent point capable de devenir ministre? — aspireront au ministère et, dans ce dessein, se créeront des relations, et se chercheront des appuis dans les deux Chambres, et feront de la politique et ne feront que de la politique, et deviendront de parfaits politiciens. Voyez-vous les progrès ou voyez-vous l’aggravation?
L’administration française, depuis cinquante ans — je dis depuis cinquante ans, parce que sous le gouvernement de Juillet les fonctionnaires pouvaient devenir députés — l’administration française depuis cinquante ans se tient en dehors de la politique. Le fonctionnaire le mieux doué et le plus ambitieux n’aspire qu’à devenir directeur dans un ministère ou conseiller d’Etat. Par suite, qu’est-ce qu’il fait? Il fait
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de bonne administration. Une des raisons pour lesquelles l’administration française n’est pas mauvaise, c’est qu’elle est, jusqu’à un certain point, soustraite à l’inlluenee de la politique. Elle ne l’est point tout à fait, je l’ai assez indiqué, elle ne sent que trop les immixtions de la politique par suite de cette fureur et de ce besoin qu’ont les députés et sénateurs de se mêler de tout et d’intervenir notamment dans l'administration locale. Mais encore elle peut se soustraire, elle peut résister, et c’est un fait que très souvent elle résiste. Elle est en butte aux incursions de la politique; elle n’a pas la politique installée chez elle, elle ne l’a pas dans son sein et dans ses entrailles. C’est à cela qu’elle doit d’être relativement homogène, d’être permanente, d’avoir un esprit général et des traditions, et, par parenthèse, d’être la seule chose en France qui soit homogène et permanente. Toutes ces qualités elle les perdrait, quand un des chemins pour arriver au ministère serait l’administration et quand, par conséquent, la moitié ou le tiers du personnel de chaque administration s’occuperait un peu d’administration et beaucoup de politique; quand, surtout, l’état-major de chaque administration, la partie la plus active et la plus intelligente de chaque administration serait invinciblement entraînée à s’occuper de politique, et de politique de partis, de factions, de groupe et de conciliabules.
Journalistes et publicistes marquants, députés et sénateurs qu’on écarterait delà Chambre et du Sénat quand leur moment serait venu d’être candidats au ministère, administrateurs et fonctionnaires qui aspi-
repaient aux fondions de ministre et qui deviendraient des politiciens militants, voilà le personnel politicien que le nouveau système créerait. C’est l’ancien augmenté, ce qui n’est pas un bien, et c’est le trouble porté dans les régions relativement calmes de l’administration, ce qui est un mal. Je repousse le nouveau système.
Il en existe un autre qui n’a que le caractère d’un palliatif, et d’un palliatif qui pour moi est nul. Je ne m’y arrêterai pas longtemps. On propose une disposition constitutionnelle par laquelle le Président pourrait choisir ses ministres parmi les parlementaires; mais le député ou sénateur nommé ministre devrait donner immédiatement sa démission de député ou de sénateur. C’est une gène, c’est un embarras jeté dans la carrière du politicien plutôt que ce n’est un remède. J’ai dit et tout le monde sait que le député considérable, que le député sûr de sa réélection, que le député de première classe, c’est le député qui a été ministre. Tout député donc acceptera le désagrément de donner sa démission de député pour être ministre, sûr d’être réélu aux élections suivantes et sûr que celui qui aura été nommé provisoirement à sa place devra se retirer devant lui. Cette contrainte n’aura pour effet que de créer une classe, assez curieuse et plaisanté, de députés suppléants. On fera la suppléance d’un député empêché pour cause de fonctions ministérielles. Les fils et les neveux et les secrétaires particuliers seront tout indiqués pour cet office. Cela augmentera un peu l’effectif de l’armée politicienne. Cela créera des députés pour intérim destinés à
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devenir plus tard des députés assis, des députés pour leur compte. Cela n'a pas une autre importance.
11 faut en revenir au Président choisissant scs ministres ou il veut, mais assez fort pour les choisir en elfet et ne pas les accepter et les subir issus d’une combinaison parlementaire. Un Président tel que celui que j’ai décrit plus haut, tel que celui dont j’ai décrit le collège électoral, pourra, en s’inspirant, certes, de l’esprit général de la Chambre et du Sénat, mais sans dépendre étroitement de l’une et de l’autre, choisir un ministère où l’on n’aura pas pris un tel en considération de tel groupe à satisfaire, un tel en considération de tel groupe à ramener et un tel en considération de tel groupe à séduire; mais un ministère où huit ministres sur dix seront des spécialistes, c’est-à-dire des compétents, et où deux ministres avec le Président de la République feront de la politique générale; et je crois bien que c’est ce qu’il nous faut.
Mais une réforme aussi importante que celle de l’élection présidentielle, et à laquelle je vois avec plaisir que MM. Charles Benoist et de Marcère tiennent essentiellement, serait la diminution du nombre des sénateurs et des députés, et une autre à laquelle il me semble qu’ils ne songent point ou qu’ils n’adhèrent pas, serait l’égalité numérique entre les députés et les sénateurs; et une autre, dont ils ne s’avisent point ou qu’ils repoussent, est la gratuité du mandat de sénateur et de député.
II ne faut pas que la politique soit une carrière. Voilà le principe. 11 ne faut pas qu’elle excite la cupidité personnelle. 11 faut que les mandats politiques
ne soient considérés ni comme des profits, ni comme des honneurs, mais comme des devoirs. C’est dans la Déclaration des Droits, ce doit être considéré par des républicains comme un dogme. Or, abolir la politique, comme carrière et comme métier lucratif, cela s’obtiendra par la diminution du nombre des sénateurs et des députés et par la gratuité du mandat; rendre le droit de dissolution facile à pratiquer ou plutôt le rendre réel, cela s’obtiendra par l’égalité numérique de la Chambre des députés et du Sénat.
Nous avons trop de parlementaires; c’est pour cela qu’ils font de mauvais travail. La nécessité, l’utilité de neuf cents délégués de la nation pour faire des lois, établir le budget et contrôler le gouvernement n’est pas démontrée et je doute qu’elle puisse l’être. Mais ce que l'on voit bien, c’est que nos Assemblées, l’une d’elles surtout, sont des foules et ont éminemment « la psychologie des foules », l’état mental des foules. On a souvent remarqué combien ces hommes, très calmes et très sensés dans le tète-à-tète et dans les conversations particulières, deviennent capables, dès qu’ils sont réunis, d’excitations furieuses et de décisions incohérentes. C’est qu’ils sont six cents, et il n’y a pas d’autre raison. Comment veut-on qu’un travail suivi, ordonné et utile se fasse dans ces conditions? La Chambre se sent elle-même incapable de cela et n’est en nombre que quand il y a une interpellation, c’est-à-dire une occasion de s’irriter et de perdre la tête. On dirait que six cents citoyens français se font nommer députés pour se mettre en colère et uniquement dans ce but.
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Une Chambre de députés devrait avoir un nombre de membres tel : qu’un orateur, qu’un debater de faible voix put s’y faire très facilement entendre; qu’une excitation, un mouvement de passion, un « orage parlementaire » pût très facilement être réprimé, sans pénalité, par le président; que la moitié au moins de scs membres fussent des hommes intelligents, instruits, laborieux et en un mot des quantités utiles. A raisonner ainsi, le chiffre de deux cents députés n’est pas trop faible; on pourrait même dire qu’il est encore exagéré. En limitant à ce chiffre le nombre des membres de la Chambre, on pourra obtenir une assemblée calme, réfléchie, expéditive, peu accessible aux paroles inutiles et aux paroles violentes, peu accessible même à l’éloquence, une assemblée d hommes d’affaires qui ne perdront pas notre temps.
Remarquez que la diminution du nombre des députés porte un coup déjà à la politique considérée comme carrière. Étant donné deux cents places seulement de députés en France, les chances de les occuper seront faibles et la politique deviendra une carrière ingrate; c’est précisément ce qui est à souhaiter.
Si vous complétez cette première rélorme par l’établissement de la gratuité du mandat législatif, vous aurez supprimé purement et simplement le métier de politicien. Ici, je le sais, il y a des objections graves. La gratuité du mandat législatit cest « Silence aux pauvres! »; c’est l’impossibilité pour l’homme qui n’est pas rentier de briguer le mandat législatif; c’est la députation réservée aux riches.
Je dirai d’abord que si nous posons la question
ainsi, la gratuité du mandat législatif ne changerait rien du tout ou changerait très peu de chose à ce qui existe. Puisqu’il faut une trentaine de mille francs, et cela tous les quatre ans, pour faire une campagne électorale, fort honnête du reste; puisque, pour couvrir ces 30,000 francs, le député touche, pendant ses quatre ans, 30,000 francs, cependant que sa situation l’oblige à dépenser environ 12,000 francs par an; puisque, en fin de compte, un député a pendant le cours d’une campagne et d’une législature à toucher 36,000 francs et en dépenser 78,000, il est très probable que sous le régime actuel on ne peut être député que si l’on est riche, ou subventionné par son parti.
Eh bien! avec la gratuité du mandat législatif, ce serait exactement la même chose. Les riches feraient les frais de leur élection et vivraient à Paris à leurs frais; les pauvres seraient subventionnés par leur parti, ce qui est parfaitement permis et même honorable. Ou donnez aux députés 20,000 francs par an, c’est-à-dire le quart de ce qu’ils ont à dépenser pendant leurs quatre ans, ou ne tirez pas un argument de l’indemnité parlementaire, somme évidemment insuffisante pour permettre au pauvre de faire sans subvention son métier de candidat et de député. Oui, la gratuité du mandat parlementaire étant établie, les choses seraient sensiblement les mêmes qu’elles sont aujourd’hui.
Seulement, et cela ne laisse pas d’être important, elles ne sembleraient lias l'être. Il y a une illusion dont le politicien à ses débuts dans la carrière est toujours dupe. Avocat sans clients, médecin sans malades,
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ouvrier instruit et beau parleur que dégoûte le travail manuel, il se persuade que le métier politique est assez lucratif. i),00() francs par an, de loin, cela n’a pas si mauvais air. Ni l’avocat que je viens de dire, ni le médecin, ni l’ouvrier n’en gagnent la moitié. Il y a là un appât. L’avocat ou le médecin occupé qui se laissent porter à la députation disent bien à leurs confrères besoigneux : « C’est un gros sacrifice que je fais là » ; mais le besoigneux dit à part lui : « C’est un gros sacrifice pour lui, mais ce serait un bon profit pour moi ».
Une fois engagé dans la carrière et quand il est trop tard pour revenir, le pauvre homme s'aperçoit que pour lui-même ç’a été un sacrifice ; qu’avec sa campagne électorale, laquelle est lourde pendant trois mois et se continue fendant quatre ans sous forme de souscriptions à une foule de choses, qu’avec son double domicile en province et à Paris, qu’avec ses voyages nécessaires de Paris à sa petite ville et d’un point à l’autre de sa circonscription, lesquels malgré « l’abonnement » entraînent toujours une foule de frais, il est très pauvre, toujours gêné, toujours inquiet sur « les deux bouts ». Mais il est trop tard pour revenir en arrière.
L’indemnité parlementaire est donc un piège. Elle est assez forte pour être un appât et insuffisante pour être une rémunération. Elle est un piège. En la supprimant, au fond nous laissons les choses en l’état; au point de vue des mœurs nationales, nous les changeons très fort. Quand il sera bien entendu que le mandat législatif ne rapporte rien, on s’apercevra qu’il
coûte beaucoup. Ce qu’il coûte ne sera plus masqué parce qu’on croit qu’il rapporte. Et désormais, il n’y aura plus de « carrière politique ». On se présentera à la députation quand on sera dans l’aisance ou quand on sera le représentant d’un parti décidé à vous défrayer.
Ne dites pas que cela fera deux catégories de députés, l’une indépendante et l’autre subordonnée aux comités. Ce n’est pas l’argent qui fait la subordination. Un parti organisé soutient l’homme qui lui est utile et abandonne l’homme qui le dessert, sans que la question d’argent entre en ligne de compte, parce qu’un grand parti trouve toujours l’argent qu’il lui faut pour subventionner ses représentants. Ce qui est beaucoup pour un particulier n’est rien pour un parti. Tout homme que son parti aura intérêt à choisir et à maintenir comme son représentant sera parfaitement sûr de n’être pas cassé aux gages et sera aussi indépendant que qui que ce soit. S’il est inutile, ce sera autre chose. C’est la médiocrité qui fait la subordination; ce n’est pas la pauvreté.
Et, de cette façon, il n’y aura pas un homme à la Chambre ou au Sénat qui ait aspiré à y entrer pour y gagner de l’argent. Il n’y aura que des hommes de bonne volonté venus là pour s’occuper des intérêts du pays, les uns indemnisés par leurs électeurs, prêtres payés par leurs fidèles, et les autres non payés, uniquement parce qu’ils n’auront pas besoin de l'ètre. Et le métier de politicien sera aboli.
Pour ce qui est de l’égalité numérique entre le Sénat et la Chambre des députés, j’ai peu à insister
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puisque, incidemment, j’ai déjà indiqué mes raisons. C’est une singularité de la Constitution de 1875 que le Sénat soit tantôt le supérieur et tantôt l'inférieur de la Chambre des députés. Il est tantôt la Chambre haute et tantôt la Chambre basse. Cette maison est mal équilibrée. Il est le supérieur de la Chambre des députés relativement à la dissolution, Il peut la dissoudre; il no peut pas être dissous par elle. Il est l’inférieur de la Chambre des députés relativement à l’élection présidentielle. Dans l’élection du Président, il a une voix et la Chambre en a deux. Il s’ensuit que le Président est deux fois plus dépendant de la Chambre des députés que du Sénat.
Et remarquez que, de ce fait, l’infériorité du Sénat reste réelle; mais sa supériorité devient illusoire. Le Sénat n’a qu’une voix contre deux pour nommer le Président : voilà l’infériorité, qui subsiste toujours. Il peut dissoudre la Chambre et ne peut être dissous par elle, voilà la supériorité; mais comme le Président est, pour deux contre un, l’élu de la Chambre et deux fois plus dépendant de la Chambre que du Sénat, ni il n’aura souvent l’envie de dissoudre la Chambre, ni il n’osera souvent la dissoudre au cas môme où il en aurait envie, et donc il ne demandera jamais au Sénat de dissoudre la Chambre, et la supériorité du Sénat sur la Chambre s’évanouit pendant que son infériorité demeure.
En dernière analyse, le Sénat est inférieur à la Chambre; et c’est bien pour cela que le Sénat est intervenu si rarement d’une façon active et décisive dans le gouvernement général du pays.
C'est ccttc inégalité qui est mauvaise. Les deux Chambres doivent être égales pour être toutes les deux utiles, pour que l’une ne soit pas annihilée, pour qu’il y ait deux Chambres. Elles ne le seront réellement, on vient de le voir, que si elles le sont numériquement.
D’autre part, et je l’ai déjà indiqué, tous leurs pouvoirs aussi doivent être égaux, et je suis pour donner à la Chambre le droit de dissoudre le Sénat sur proposition du Président, comme le Sénat a, sur proposition du Président, le droit de dissoudre la Chambre. Mettons-nous bien dans l’esprit, encore un coup, ce que c’est qu’une dissolution. C’est un appel au pays. Le Président doit avoir le droit d’en appeler au pays. Seulement, la Constitution de 187o a restreint ce droit. Elle a voulu que le Président ne pût en appeler au pays qu’avec autorisation du Sénat. Dès lors, c'était tout autre chose. Ce n'était plus que le droit d'appel au pays en cas de désaccord entre les deux Chambres. Évidemment! Car si les deux Chambres sont d’accord, le Président pourra demander au Sénat la dissolution de la Chambre ; mais il est assez probable qu’il ne l’obtiendra pas. Donc, il n'aura même l’idée de la dissolution que s’il a constaté d’abord que les Chambres ne sont pas du même avis. Donc, le droit de dissolution ne s’exerce qu’en cas de désaccord entre les deux Chambres. Constitutionnellement, et aussi net que si c'était inscrit dans la Constitution en termes formels, le droit de dissolution est le droit qui appartient au Président de faire cesser un désaccord entre les Chambres, par un appel au pays, qui donnera raison à l'un ou à l’autre.
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Mais alors, voyez la singularité. Si la Chambre et le Sénat sont en conflit et que le Président soit avec le Sénat, cela va tout seul : le Président demande au Sénat la dissolution de la Chambre. Mais si la Chambre et le Sénat sont en conflit et que le Président soit avec la Chambre, qu’est-cc que le Président peut bien faire? Le ministère Bourgeois avait encore la majorité dans la Chambre, et il élait repoussé nettement par le Sénat. Les partisans de M. Bourgeois criaient : « Brisez le Sénat! » ou «‘Réduisez le Sénat! » Pardon! Mais comment brise-t-on le Sénat? Comment réduiton le Sénat? Il faudrait le savoir. Les choses se sont arrangées, contre le ministère, parce que sa majorité à la Chambre était très faible; mais si elle avait été forte? Quel est le moyen d’en appeler au pays quand il y a conflit entre le Sénat et la Chambre, et quand le Président est du côté de la Chambre (je suppose qu’il soit de ce côté), et quand c’est le Sénat qu’il aurait envie de dissoudre?
Chose plaisante, il y a un moyen que j’ai déjà indiqué : c’est de dissoudre... la Chambre. Il y a ce moyen et il n’y en a pas d’autre; et à la rigueur on peut l’employer. Au bout du compte, la dissolution est un appel au peuple, et que ce soit l’une ou l’autre Chambre qui soit renvoyée devant ses électeurs, il y a toujours appel au peuple. Mais vous voyez le singulier biais. Le Sénat dit non, la Chambre dit oui, le Président dit oui, et c’est la Chambre que le Président est forcé de dissoudre pour lu faire réélire , qu'il est forcé de dissoudre tout en proclamant qu’il est avec elle, et qu’il est forcé de châtier par tendresse à son endroit.
Et remarquez que si ce moyen est singulier et un peu comique, il n’est pas très sûr. Quand le Président, pour faire cesser un conflit entre le Sénat et la Chambre, étant du reste de l’avis du Sénat, demande au Sénat de dissoudre la Chambre, il est assez naturel que le Sénat dissolve la Chambre; mais le Président vient dire au Sénat : « Vous êtes en désaccord grave avec la Chambre. Je suis, moi, d'accord avec la Chambre et c’est pour cela que je vous demande de la dissoudre, afin qu’il y ait appel au peuple qui, je l’espère, vous donnera tort ». Mais le Sénat vous répondra : « Je ne dissous pas! » Il aura tort absolument. En cas de conflit il n’y a que l’appel au peuple qui vaille et il faut bien en venir là; mais encore le Sénat se résoudra de fort mauvaise grâce à procurer contre luimême une dissolution de la Chambre, et il est fort possible que, dans le dessein d’atermoyer et traîner en longueur, il la refuse.
Ce moyen de faire cesser le conflit entre les deux Chambres quand le Président est avec les députés est donc singulier, presque comique, et il n’est pas sûr, et il est le seul. N’est-il pas plus rationnel que l’intervention du Président en cas de conflit soit une première manière de départager, la décision qui départage définitivement étant réservée au peuple? Le Sénat et la Chambre sont partagés, le Président se met avec ceux qu’il approuve, et conjointement avec eux renvoie les autres devant le pays. C’est plus rationnel et aussi plus pratique parce que c’est plus net. Le pays comprendra. Avec l’autre système, biscornu, le pays risquerait de ne pas comprendre. Le Président est vain-
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queur; mais il semble être battu.... Mais non! il est vainqueur. C’est ce qu'il voulait! 11 ne vous a renvoyé la Chambre que pour que vous la lui renvoyiez. II ne l’a frappée que pour la couronner. Il ne l’a dispersée que pour la retrouver. — C’est bien compliqué. Le peuple ne comprendra pas. 11 faut toujours que le peuple comprenne.
Aussi, je gage que ce procédé oblique ne sera jamais employé. Jamais le Président ne dissoudra la Chambre quand il sera avec la Chambre contre le Sénat. Mais alors, que fera-t-il? Il faudrait bien qu’il pût faire quelque chose. Il faudrait bien que quelque chose pût être fait. La dissolution d’une Chambre, quelle qu’elle soit, par l’autre, sur proposition du Président, doit être possible; cette possibilité doit être inscrite dans la Constitution.
Telles sont les principales réformes, dont les unes sont constitutionnelles et les autres simplement législatives, que je souhaiterais qui fussent introduites dans notre machine politique. Encore deux, d'importance secondaire, et j’en ai fini. C’est à peine si j’ai besoin de dire qu’il faudrait réglementer le droit d’interpellalion pour le limiter. On interpelle plus de cenl fois un ministère dans le cours d’une législature; la moitié, plus de la moitié du temps de la Chambre des députés est dépensé en interpellations. C’est évidemment un abus. Neuf interpellations sur dix devraient être de simples questions, réduites à un court dialogue entre le gouvernement et un seul membre de la Chambre et ne comportant pas de vote. Remarquez que la liberté n’est nullement intéressée dans l’affaire
des interpellations, puisque la presse est libre. L’interpellation quotidienne adressée au gouvernement, elle est dans la presse; elle n’a pas besoin detre dans l’Assemblée, qui a mieux à faire. On sait assez que, dans les interpellations parlementaires, le plus souvent on ne fait que répéter à satiété des critiques et des arguments qui ont déjà été exposés une centaine de fois dans les journaux. Quand l’interpellation arrive à la Chambre, la question a déjà été très suffisamment obscurcie.
Par parenthèse il me semble que le gouvernement a eu tort de renoncer au système des communiqués à la presse. Interpellé par les journaux, il répond aux journaux, brièvement, surtout pour rétablir les faits, uniquement même pour cela, et cette réponse étant faite, il n’a plus besoin de la répéter devant la Chambre. Je sais bien que le communiqué a un défaut. C’est que, quand le gouvernement ne répond pas, la presse déclare que, donc, c’est qu’il n’avait rien à répondre et que l’incrimination était juste, d’où il suit qu’il serait obligé d’envoyer un communiqué tous les jours.
Mais ceci est une affaire de mœurs, d’habitudes à prendre, et le public prendrait vite celle de n’attribuer, comme il le fait déjà, aucune importance aux menues accusations quotidiennes des journaux et de n’attendre un communiqué que quand un fait, et un fait vraiment grave est relevé contre le gouvernement. — A l’égard des criailleries quotidiennes, rien ; pour rectifier une nouvelle de mince importance, Y Agence Havas, avec son caractère semi-officieux; pour rectifier une
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information grave et expliquer un fait mal interprété, le communiqué : voilà le clavier.
Toujours est-il que, journellement interpellé par la presse, le gouvernement n’a pas besoin de l’être si souvent par la Chambre. Dieu me garde de dire jamais que nous sommes une nation trop libre; mais nous sommes une nation où les garanties de liberté, très faibles sur certains points, sont, sur certains autres, multipliés de manière à faire double et triple emploi les unes avec les autres, et c’est ce qu’on appelle une mauvaise organisation.
Donc il n’est pas nécessaire qu’il y ait tant d’interpellations, et ce serait une grande économie de temps et une grande garantie de stabilité qu’il y en eût beaucoup moins. Mais le Parlement les aime. 11 les aime en elles-mêmes d’abord, parce que nous sommes français, c’est-à-dire amoureux de la phrase et très vains. Or, la vanité de la Chambre est flattée de ces séances « brillantes » qui attirent un nombreux public, qui le passionnent et qui rivalisent avec les courses de taureaux. Et la Chambre aime les interpellations encore parce qu’elle aime les crises ministérielles qui en sortent quelquefois. Une interpellation, c’est une chance de crise ministérielle, et une crise ministérielle c’est, pour chaque député, la secrète espérance ou de devenir ministre ou de devenir sous-secrétaire d’État, ou seulement de figurer dans une liste ministérielle, ce qui, nous l’avons vu, a son importance. Tout cela est inconscient, subconscient, comme on voudra, mais très fort, et il n’est député qui, en thèse générale, ne proclame qu’il y a beaucoup trop de crises ministé-
rielles, et qui, à chaque interpellation, n’éprouve un sourd désir que de l’interpellation sorte une crise ministérielle. C’est contre ces tendances qu’il faut réagir f.n limitant le droit d’interpellation.
Remarquez que, dans la Chambre de deux cents membres que je propose, il y aurait, sans réglementation à cet égard, beaucoup moins d’interpellations, parce qu’il y aurait beaucoup moins d’intcrpellateurs, et parce que la Chambre serait naturellement d’un tempérament plus calme; mais même dans ces nouvelles conditions il ne serait pas mauvais de régler qu’une interpellation ne peut avoir lieu ou qu’une question ne peut être transformée en interpellation que sur décision d’un tiers au moins de l’Assemblée. L’interpellation serait alors ce qu’elle doit être, un procès sérieux fait au gouvernement sur une question grave, et l’on en aurait fini avec ces interpellations inutiles et oiseuses, si manifestement vaincs qu’elles sont retirées par leurs auteurs après qu’on a passé deux heures à s’en entretenir.
Une dernière réforme, qui me paraîtrait être excellemment dans l’intérêt du pays, serait d’introduire à nouveau la cooptation dans les assemblées politiques. La Constitution de 1875 l’avait introduite dans l’organisation du Sénat. C’est l’institution des « inamovibles » abolie depuis, sur l’initiative de Jules Ferry. Je ne suis pas pour les inamovibles, mais je. suis pour la cooptation. Il ne faut d’inamovibles nulle part en politique et je ne veux pas plus d’un sénateur à vie que d’un président à vie, encore qu’un sénateur affaibli par l’âge soit un inconvénient bien moins grave qu’un président dans
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le même état; mais enfin, l’inamovibilité est un contresens; on ne doit occuper une place que tant qu’on peut remplir la fonction, et aucune fonction ne doit être une retraite.
Mais si l'inamovibilité dans les assemblées politiques doit être repoussée, la cooptation est une chose excellente; elle donne des résultats fort louables. Voyez les assemblées qui se recrutent par cooptation, elles sont très bonnes. Personne ne niera que la société îles gens de lettres ne soit composée fort honorablement. On reconnaîtra sans doute que l’Institut, en son ensemble, représente assez exactement la science et la littérature françaises et que l’opinion européenne ratifie généralement ses choix et ne le rêve guère composé autrement qu’il ne l’est.
La cooptation est un très bon procédé de choix. Elle est faite par gens qui ne sont pas envieux, étant satisfaits, et ayant à donner quelque chose qu’ils ont eux-mêmes et dont ils ne se démunissent pas en le donnant. Elle est faite par des gens qui ont sans doute des intérêts de groupes et coteries, mais qui ont surtout intérêt à fortifier, embellir et illustrer le corps dont ils font partie. C’est un des meilleurs procédés de choix que l’on connaisse.
Il est clair que je ne proposerai pas de composer tout le Parlement par cooptation... Oh! il ne faudrait pas me pousser beaucoup... Mais je reconnais que si les assemblées politiques, comme le gouvernement, ne doivent pas obéir de parti pris à l’opinion populaire, il est absolument indispensable qu'ils la connaissent, et que le seul moyen de connaître l’opinion
populaire c’est l'élection. Les assemblées politiques sont, avant tout, des représentations.
Mais elles ne sont pas seulement cela. Elles sont des comités de législation ; elles sont des comités de science politique, ou elles devraient l’être. Or rien n’oblige les électeurs à choisir coftime représentants des savants ou seulement des experts en science législative et politique; et non seulement rien ne les y oblige, mais il n'y a absolument aucune raison pour qu’ils le fassent, et, s’ils le font quelquefois, c’est exactement par hasard. Voilà ce qu’il faudrait corriger. En général, le savant ou l’expert en science politique, historien, juriste, sociologue, administrateur, statisticien, est un homme de cabinet qui n’a aucune espèce de commerce avec le forum, qui est entièrement inconnu de la foule et qui l’ignore complètement. C’est cet homme qui est aussi fatalement exclu de l’assemblée politique qu’il lui est nécessaire. C’est cet homme qu’il faut aller chercher. C’est à quoi servira la cooptation.
Il n’y a là aucune atteinte portée aux droits sacrés du suffrage universel. Vous nous avez nommés. Nous vous représentons conformément à votre volonté. Maintenant nous avons à travailler; nous avons besoin de tels ou tels pour nous aider dans notre travail; nous les prenons.
— Oui, répondra le suffrage universel; mais en les prenant et en en faisant des représentants à titre égal au vôtre, vous pouvez déplacer la majorité, cette majorité que j'ai constituée en vous nommant et qui représente ma volonté. Vous pouvez donc dénaturer l’élection par un subterfuge, analogue à ceux, de diverse
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sorle, qui ont été employés sous le Directoire. Vous pouvez, en altérant ma représentation, vous soustraire à ma volonté souveraine.
— Ceci est juste. Aussi ne faudrait-il point que les députés par cooptation pussent déplacer la majorité. Aussi faudrait-il qu’ils fussent peu nombreux. J’en mettrais vingt-cinq par chaque assemblée de deux cents membres. Ce nombre suffit pour que les deux assemblées puissent s’adjoindre les « capacités » qui leur seront nécessaires, et, du reste, toutes celles qui existeront. Il n’y a pas, par génération, plus de cinquante hommes supérieurs et dont on puisse déplorer l’absence dans les assemblées politiques, et ces cinquante pourraient être répartis dans les deux assemblées. Et d’autre part vingt-cinq députés adjoints par cooptation à chacune des deux Chambres n’y changeraient pas la majorité.
— Sauf dans le cas où la Chambre serait partagée en deux parties égales.
— Et dans ce cas il n’y aurait aucun inconvénient à ce que quelques hommes supérieurs la départageassent. Mais notez que, dans ce cas très malheureux, la cooptation redeviendra politique, et c’est selon leurs opinions politiques que les députés adjoints seront élus, et par conséquent ils seront partagés euxmêmes par moitié, et ne départageront pas l’assemblée. Dans aucun cas l’adjonction de ving-cinq membres à une assemblée de deux cents, s’ils sont élus par cette assemblée même, ne peut déplacer la majorité. Ee suffrage universel n’est pas fondé à réclamer.
Je sais bien qu’il n’est pas plus dans le tempéra-
ment des assemblées politiques que du suffrage universel de faire appel à des hommes supérieurs ou à des spécialistes et que Sénat et Chambre, s’ils sont pourvus du droit de cooptation, ne nommeront guère que des hommes politiques. Mais encore ils nommeront des hommes politiques considérables, qu’un caprice du suffrage universel, direct ou à deux degrés, aura écartés, anciens ministres, anciens ambassadeurs, anciens chefs de groupe. Ils n’auront pas l’idée d’aller chercher un inconnu. Voilà déjà qui n’est pas mauvais et certaines fantaisies du suffrage populaire ou certains accidents d’élection privent les assemblées d’hommes politiques essentiels qu’il est regrettable qu’on ne puisse pas repêcher. — Et enfin il est assez probable que les assemblées prendront l’habitude, surtout quand, peu nombreuses, elles seront laborieuses et appliquées, d’aller chercher les hommes propres à les aider puissamment dans leur travail.
Donc deux assemblées, chacune de deux cents membres, plus vingt-cinq par cooptation dans chacune. — L’une quelconque peut dissoudre l’autre sur invitation du président. — Le Congrès pour réforme de la Constitution est composé de ces quatre cent cinquante députés et sénateurs. — Le collège électoral présidentiel, qu’il ne faut pas confondre avec le Congrès, est composé des quatre cent cinquante députés et sénateurs, plus de cinq cents représentants des grands Corps constitués de la France, de manière que sénateurs et députés ne forment pas tout à fait la majorité du collège électoral présidentiel. — Le Président choisit ses ministres comme il le veut, soit dans les
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assemblées représentatives, soit en dehors d elles. — Le Président est suffisamment indépendant du Parlement sans ctre plus fort que lui. Il est constitutionnellement irresponsable. Réellement, il est responsable; mais il a une responsabilité limitée et facultative. Quand il dissout une Chambre, il fait un appel au peuple et ne peut rester au pouvoir si la réponse à cet appel est contre lui. Quand il propose une loi ou quand il demande une seconde délibération d’une loi votée, il est responsable devant le collège électoral présidentiel qui le jugera sur ces initiatives en le réélisant ou en l’écartant, Quand il choisit des ministres, il est indirectement responsable devant les Chambres qui pourront le condamner en la personne de ses ministres pour les renverser. Il est donc suffisamment indépendant sans l’être trop, puisqu’il engage, quand il gouverne, sa responsabilité, d’une façon, d’une autre ou d’une troisième; mais il n’est pas étroitement subordonné au seul Parlement jusqu’à être perpétuellement obligé ou de se soumettre ou de se démettre. Il a, ce me semble, le champ d’activité suffisant et nécessaire.
Voilà les traits principaux de la réforme constitutionnelle que je souhaiterais.
Je n’ignore point que tout ce ramanicment, si une réforme des mœurs politiques avait lieu, serait superflu, et que, s’il n'est pas accompagné d’une réforme des mœurs politiques, est inutile. Si nos députés, comme ils sont nommés et aussi nombreux qu’ils sont, avaient le patriotisme et la sagesse de ne pas vouloir tout accaparer et tout absorber, de ne pas vouloir
gouverner et administrer, la séparation des pouvoirs serait un fait, encore que la Constitution y ait mal pourvu, et il suffit parfaitement qu’elle soit un fait. Si le Président, muni des très grands pouvoirs que la Constitution lui donne, ne se résignait point à ne pas s’en servir et se persuadait que l’intervention du Président dans le gouvernement, loin d’être antirépublicaine, n’est pas même antiparlementaire et est un élément essentiel du bon fonctionnement de nos institutions, le Président prendrait une autorité et une popularité qui lui vaudraient une indépendance, encore que la Constitution l’ait fait beaucoup trop étroitement dépendant des parlementaires.
Et tout de même, en supposant accomplies toutes les réformes que j’ai indiquées, il faudra encore que, dans la pratique, non seulement on leur obéisse, mais encore on se conforme à leur esprit et on s’en inspire. Un Parlement de quatre cent cinquante membres pourra lui-même être tumultueux et incohérent et pourra, lui aussi, empiéter sur le domaine gouvernemental et sur le domaine administratif. Un Président nommé par un collège électoral dont le Parlement ne sera qu’une partie, pourra encore, soit timidité, soit parlementarisme exagéré, soit désir de repos, abdiquer aux mains des parlementaires et résigner le gouvernement entre leurs mains. C’est à craindre.
C’est pour cela que nombre d’écrivains font comme la moue aux propositions de réforme constitutionnelle et disent : « Ce sont les mœurs qu’il faut changer ». C’est peut-être se tirer d’affaire à trop bon compte, parce que quand on a dit : « Ce sont les mœurs qu’il
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faut changer », on ne dit plus rien, sous le prétexte honnête qu’on n’a plus rien à dire et on laisse les mœurs se changer toutes seules. Ce n’est pas ainsi qu’il faut faire. Il faut crier bien haut que les mœurs sont mauvaises et qu’il est nécessaire d'en changer; et puis il faut proposer les lois les plus propres à aider les mœurs à se transformer, et il faut surtout essayer d’abroger les dispositions légales qui ont puissamment aidé les mœurs à être mauvaises.
OEuvre d'hommes très honnêtes et très intelligents, mais parlementaires fieffés; œuvre sur laquelle ont pesé un peu trop les souvenirs de l’Empire trop proche et l’horreur qu’il inspirait ; œuvre d’une assemblée singulièrement éclairée et même extraordinaire par les talents qu’elle renfermait, mais qui était partagée entre deux moitiés égales, lesquelles étaient en vif conllit et ne s’accordaient un peu que sur l’idée de la suprématie parlementaire et même de l’omnipotence parlementaire; la Constitution de 1875 qui, du reste, je ne saurais trop le répéter, est encore une des meilleures que nous ayons eues, a favorisé des mœurs politiques qui ne sont pas bonnes et qui pourraient être néfastes. Il faut combattre irrespectueusement ces mœurs-là et respectueusement la Constitution. Il faut parallèlement et comme du même effort essayer de rectifier ces mauvaises pratiques et de redresser la Constitution en tant qu’elle les favorise — pour ne pas tout à fait dire qu’elic les inspire.
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Par l’effet tout naturel de causes qu’il serait bien inutile d’énumérer, tant elles sont évidentes, la plupart des hommes de lettres considérables qui ne s’étaient depuis vingt ans occupés que de littérature, se sont, depuis quelques années, préoccupés avec inquiétude, avec ardeur et même avec passion, de questions politiques. C’est M. Jules Lemaître, c'est M. Anatole France, c’est M. Coppée, c’est M. Brunetière. Je ne nomme que les plus grands. J’examinerai, aujourd’hui, les considérations politiques que M. Brunetière a réunies dans son nouveau volume, intitulé Discours de combat.
Car M. Brunetière, qui est né orateur et qui est né homme de combat, a trouvé le titre très exact qui convenait à son traité de politique et celui-ci ne saurait être nommé plus précisément, du moins quant à la forme et au ton. Il est fait, du reste, de discours et conférences prononcés en différents lieux. M. Brunctière aime beaucoup que sa pensée passe d’abord par
la forme oratoire, puis s’arrête et se consolide dans l’écriture. Il pense; il parle sa pensée; puis il écrit sa parole. 11 y a à cela des avantages et des inconvénients, comme à bien des choses. Il reste dans le discours devenu article des passages, des parties quelquefois, qui étaient faites pour l’auditoire, ou qui étaient faites pour la parole, qui étaient faites pour émouvoir plus que pour convaincre, qui dépassent, non point jamais la pensée de l’orateur, et M. Brunetière a une trop forte maîtrise de soi pour cela, mais la mesure exacte où se renferme une pensée qui ne veut qu’élucider, définir, raisonner, prouver et conclure. — Et, d’autre part, je n’ai pas besoin de dire qu’en lui conservant sa forme de pensée parlée, M. Brunetière donne à son livre un mouvement, une vivacité et un éclat qui font qu’il sera lu beaucoup plus agréablement et qu’il sera beaucoup plus lu que s’il était écrit d’autre sorte. Personne n’aura le courage de reprocher à l’auteur de n’avoir pas eu celui d’éteindre ses flammes, puisqu’après tout elles ne cessent pas d’être des lumières.
M. Brunetière ne se dément pas dans ce livre. Il s’achève plutôt et il aboutit. Il eût été très étonnant que la pensée de toute sa vie n’eût pas eu, en politique, en sociologie, en doctrine générale sur la vie des hommes et des peuples la conclusion très nette et très précise, qui est comme déposée dans ce dernier livre. M. Brunetière a eu cette originalité, parmi les critiques, les publicistes, les esthéticiens de cette seconde moitié du xixe siècle que jamais il n’a cessé de ramener la littérature, l’art et toute pensée humaine à la morale comme à leur dernière fin et comme à leur fin si essen-
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tielle el nécessaire que, s’ils ne l’avaient pour fin en effet, ils ne seraient rien. Cette pensée, qui est un lieu commun, est à la vérité acceptée par un très grand nombre d’esprits. Oui, mais il y a là une différence qui est analogue à celle du « déiste » et de l’homme religieux. On peut définir le déiste un homme qui croit en Dieu, mais qui n’y songe jamais, tandis que l’homme religieux est l’homme qui songe toujours à Dieu, quand bien même il aurait le malheur d’en douter quelquefois. La plupart des penseurs conviennent que tout travail et même tout plaisir humain doit se rapporter à la morale comme à la dernière fin et emprunte à cette fin même toute sa valeur; mais une fois qu’ils sont convenus de ceci, ils n'y songent jamais; tandis que M. Brunetière a en matière de morale non seulement la croyance, mais la foi, et non seulement la foi mais la piété ; la question morale a en lui une présence réelle; et sans se contenter de dire une fois pour toutes que tout doit tendre à la morale, il n’a jamais examiné ou même regardé un ouvrage d’art sans considérer ce que la moralité humaine pouvait y gagner ou pouvait y perdre, et il n’a jamais institué une théorie littéraire sans que la question de moralité n’en fût le point d’aboutissement et par là même n’en fût l’esprit général et conducteur.
C’est pour cela que je suis un peu étonné de trouver précisément au cours de cet ouvrage un mot un peu dur sur Platon. Que Platon « pense comme un enfant et raisonne comme un sophiste », cela ne laisse pas d’être vrai quelquefois; mais d’abord, cela pourrait être dit d’une façon plus aimable et il suffirait d’écrire,
pour énoncer le même jugement, que Platon pense en poète et raisonne en causeur spirituel; et ensuite il est à remarquer, en passant, que M. Brunetière pourrait avoir envers Platon ou la gratitude qu’on doit à quelqu’un à qui on a emprunté quelque chose, ou, et plutôt, le sourire amical qu’on a pour quelqu’un avec qui on s’est rencontré dans les mêmes idées. Car la théorie centrale de M. Brunetière, qui est que tout art humain est subordonné à la morale comme à sa fin, qui est que tout art humain qui ne se subordonne pas à la morale et qui ne lui sert de rien n’est qu’une « routine » ou un « procédé » analogue à celui du coiffeur ou du maître à danser; qui est que l’art pour l’art est une monstruosité de théorie menant rapidement à des monstruosités de pratique; qui est enfin que tous les arts se perdent dans la morale comme les fleuves dans la mer, sous peine, s’ils ne le font pas, de se transformer en de très odieux et horribles marécages; cette théorie c’est tout au long celle de Gorgias; et ce n’est pas à cause du mot, très faux en effet : « le beau est la splendeur du vrai », que Platon n’a jamais dit, que M. Brunetière devrait oublier le Gorgias, que Platon a certainement écrit, et qui est d’un bout à l’autre du Brunetière, du meilleur Brunetière, de la splendeur de Brunetière.
Quoi qu’il en soit de cette querelle de détail, M. Brunetière a toujours été chez nous le critique moraliste par excellence, et le rôle que Platon suppose que Socrate a joué dans les questions littéraires de son temps, c’est M. Brunetière qui l’a joué, vaillamment et brillamment dans les batailles littéraires du nôtre. Or,
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maintenant que M. Brunôtière aborde les questions politiques, il est curieux de voir par quel chemin il a été amené des idées morales et littéraires qu’il professait autrefois aux idées politiques qu’il met tout son effort à propager aujourd’hui.
Ce chemin est très direct et très court. Le fond de la morale de M. Brunetièrc, le point central et le nœud vital, pour ainsi parler, de cette morale, c’est la haine et c’est la terreur de l’individualisme. Il l’a poursuivi sur tous les tons et il l’a persécuté sous toutes les formes.
S’il a été peu tendre pour le romantisme, c’est que le romantisme est en son fond une littérature personnelle où règne et gouverne le culte du moi.
S’il a été dévot à notre xvne siècle, c’est que, beaucoup moins qu’il ne l’a dit et que ne l’avait dit Nisard, mais beaucoup encore, surtout à la comparer aux autres, la littérature du xvue siècle a été une littérature où la personnalité de l’auteur ne se montrait pas et, d’autre part, qui poursuivait généralement un but pratique, un but d’utilité sociale.
S’il en est venu — et l'on en verra des preuves bien éclatantes et intéressantes dans ce volume même, sur quoi, du reste, j’aurais quelques réserves à faire — s’il en est venu à avoir à l’endroit de la littérature et de l’art tout entier, surtout à l’égard des littérateurs et des artistes, certaines préventions, certaines défiances qui ne laissent pas d’aller assez loin, c’est qu’il a bien fini par s’apercevoir, si même il n’a pas un peu commencé par là, que presque fatalement l’art n’a que trop de tendances à être individuel, personnel et
quelque peu égoïste; que l’art est très naturellement et reste assez volontiers l’art pour l’art, toute chose humaine étant assez volontiers pour elle-même; et que, par conséquent, l’art contient en lui, de quoi il doit se défier sans cesse, un germe obscur et vivace d’immoralité.
Si enfin, sans qu’il soit, ce me semble, catholique d’origine, de première et de seconde éducation, M. Brunetière n’a jamais caché ses sympathies et je dirai ses préférences indépendantes pour le catholicisme, c’est qu’il a vu plus nettement que personne, ce qui, du reste, n’est pas contesté, que le catholicisme est certainement le plus rude ennemi de l’individualisme et de toute religion ou doctrine philosophique dont l’individualisme est l’esprit général et le ferment.
Ainsi préparé, M. Brunetière n’a pas eu besoin d’un bien long temps, quand il s’est appliqué aux choses de la politique générale, pour trouver l’idée centrale, l'idée maîtresse autour de laquelle devaient se ranger et se hiérarchiser pour ainsi dire toutes ses idées de détail. Cette idée ce fut tout de suite l’idée de Patrie. La science et l’art politique doivent avoir pour but de faire la patrie forte et de raffermir, vivifier et agrandir sans cesse l’idée de Patrie; voilà toute la politique de M. Brunetière.
Et elle est chez lui toute naturelle. Ce qui peut détruire la Patrie, c’est l’individualisme; ce qui peut réprimer et réduire l’individualisme, c’est, plus que toute autre chose, l’idée, la passion, le culte de la Patrie.
Ce qui peut détruire la Patrie, c’est l’individualisme;
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cela n’a pas, je crois, besoin d’être démontré. Tout au plus pourrait-on dire que la Patrie forte ne se fait que d’individualités très fortes et très actives elles-mêmes et je suis aussi loin que possible de le contester. Mais elle se fait d’individualités qui ne se fortifient, qui ne se développent, qui ne s’exercent que pour se consacrer à la Patrie, qui, par parenthèse, ne veulent être libres , de quoi je les félicite ardemment, que pour se développer selon leurs aptitudes et qui ne veulent se développer que pour se consacrer à la patrie; — et cela précisément, loin que ce soit l'individualisme, c’en est le contraire. Le Patriotisme, c’est l’individualisme ne s’exerçant que pour se dépasser, ne plaçant point sa fin en lui, ne se fortifiant que pour le sacrifice, cl ceci est précisément le contraire de l’individualisme proprement dit.
Et ce qui peut, plus que toute chose, réduire et réprimer l’individualisme, c’est la Patrie. Je dis plus que toute chose et je n’oublie pas, pour autant, que la Religion est un redoutable adversaire de l’individualisme, si même le fond de son office n’est pas justement de le détruire. Mais il faut remarquer cependant que la religion, en s’altérant peut-être, mais sans se détruire et sans se renoncer, peut devenir individuelle. L’homme peut se croire religieux en s’entretenant de l’idée de Dieu et de ses devoirs envers lui, et en se faisant très pur, très scrupuleux, très attentif et très respectueux et humble devant son Dieu, sans se dévouer à scs semblables; et il aura encore une religion. Sa religion, bien entendu, sera extraordinairement incomplète; mais, enfin, l'homme que je suppose
aura encore une religion et se sentira religieux. Et il n’en sera pas moins un individualiste accompli.
Il en est tout de même de la morale. C'est une demimorale que celle qui dit à l’homme : « Respecte-toi; abstiens-toi du mal et sois doux envers la souffrance et le mal qui te vient des autres ». C’est une demimorale; mais c’est une morale encore; et l’homme qui en sera pénétré pourra être un très honnête homme, se sentir un être moral et même d’une moralité peu commune et rester un pur et simple et parfait individualiste.
II n’y a bien que la Patrie qui combatte directement et exclusivement l’individualisme; et qui le condamne en lui-même; et qui le mette aux abois et qui lui dise : « Si tu es, je ne suis pas; si je suis, tu ne dois pas être ».
Et cette morale aussi, certes, je le sais, et M. Brunetière ne l’ignore pas, n’est qu’une demi-morale. Mais comme répressive de l’instinct individualiste et ne lui laissant pas d’échappatoire ni de retraite, à ce titre et considérée seulement à ce point de vue, clic est bien ce qu’on peut trouver de meilleur.
C’est pourquoi, sans avoir jamais dit et sans vouloir jamais dire : « La morale c’est la Patrie », ou : « La Patrie c'est toute la morale », encore est-il que M. Brunetière fait, et avec raison, de la Patrie, sinon le fond, du moins le point d’aboutissement de la morale telle qu’il l’entend, et la pierre de touche aussi de la moralité telle qu’il la veut.
Mais qu’est ce que la Patrie? La Patrie, pour M. Brunetière, c’est avant tout, c’est presque uniquement la
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tradition nationale. Selon le grand axiome d’Auguste Comte qu’il ne faut jamais cesser de répéter : « L’humanité se compose de plus de morts que de vivants >, la Patrie aussi se compose moins de vivants que de morts et moins de la concorde des vivants que du souvenir des disparus. Ou plutôt c’est dans le souvenir des morts que se fait et que se consolide la concorde des vivants. Si Lamartine est condamnable, comme il est condamné par M. Brunetière, pour avoir dit :
Nations! mot pompeux pour dire barbarie;
phrase qui sera souvent répétée en ce pays-ci et qui conlicnt la condamnation à mort de la France, il doit cire excusé pour avoir écrit :
C’est la cendre des morts qui créa la patrie;
et c’est à toute la France qu’il faut répéter la phrase magnifique que M. Jaurès jetait aux ouvriers de je ne sais plus quelle grève : « Vous êtes attachés à ce sol par vos souvenirs et par vos espérances, par vos morts et par vos enfants, par l’immobilité des tombes et par le tremblement des berceaux. »
C’est la tradition qui fait la Patrie, et la Patrie n’est qu’une tradition. Aussi M. Lavisse, que cite M. Brunetière, a-t-il bien raison de dire, dans son beau langage, que la Patrie c’est tout simplement l’histoire nationale : « C’est à l’École de dire aux Français ce que c’est que la France; qu’elle le dise avec autorité, avec persuasion, avec amour... File repoussera le conseil de. ceux qui diront : « Négligez les vieilleries.
« Que nous importent Mérovingiens, Carlovingiens,
« Capétiens même? Nous datons d’un siècle à peine.
« Commençons à notre date. » Belle méthode, pour former des esprits solides et calmes que de les emprisonner dans un siècle de luttes ardentes où tout besoin veut être satisfait et toute haine assouvie sur l’heure!... Ne pas enseigner le. passé! Mais, il y a dans le passé une poésie dont nous avons besoin pour vivre ! Il faut verser dans l’âme du paysan la poésie de l’histoire. Coulons-lui les Gaulois et les Druides, Roland et Godefroy de Bouillon, Jeanne d’Arc et le Grand Ferré et tous les héros de la France ancienne, avant de lui parler des héros de la France nouvelle... Faisons pénétrer dans son esprit cette idée juste que les choses d’autrefois ont eu leur raison d’ètre; qu’il y a des légitimités successives au cours de la vie d’un grand peuple et qu’on peuL aimer toute la France sans manquer à ses obligations envers la République... On ajoute à l’énergie nationale quand on donne à un peuple l’orgueil de son histoire. »
C’est précisément cela. La Pairie, c'est l' histoire de la Patrie-, le patriotisme, c’est, dans un peuple, l’orgueil de son histoire. Les fondateurs du patriotisme, c’est, après les héros qui ont faille pays, les historiens qui les racontent. M. Brunetière s’égaie un instant et en môme temps s’indigne contre le mot fameux qu’il considère comme une ânerie : « Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire! » Plaignons, au contraire, dit-il, les peuples qui n’ont pas d’histoire; car ils n’ont pas de patrie. — Sur quoi, un instant, je demande qu’on s’entende.
ARMÉE ET DÉMOCRATIE
Le mot, quel qu’en soit l’auteur, est évidemment du temps où l’histoire n’était que le récit des guerres étrangères et des guerres civiles, « l’histoire-bataille », comme disait dédaigneusement Duruy; et, dans ce temps-là, sans être tout à fait juste, le mot n’était pas une absurdité. Mais si l’on entend par histoire l’histoire complète, celle de tous les travaux, de toutes les peines, de toutes les audaces et de tous les efforts, oui, bien malheureux le peuple qui n’a pas d’histoire cl. qui n’a pas une belle histoire! Avant 1773 et depuis 1783 jusqu’en 1861, les États-Unis n’ont pas eu « d’histoirc-batailles » mais, même avant 1773, ils avaient une magnifique histoire de courage et de persévérance; et c’est précisément parce qu’ils l’avaient, qu’ils ont pu devenir une patrie et parce qu'ils la savaient, qu’ils ont eu le patriotisme. Et, depuis 1783 jusqu’en 1861, eussent-ils oublié la guerre de l’indépendance, ils avaient encore une merveilleuse histoire de conquête sur le sol avare, d’inventions, de découvertes, de courage et d’énergie indomptable qui suffit pour faire une patrie dans les âmes des générations successives; et c’est précisément parce que celte patrie idéale existait que la patrie matérielle n’a pas été morcelée.
Il est donc vrai de dire : « Malheureux les peuples qui n’ont pas d’histoire! » si l'on entend par histoire l’histoire tout entière et surtout la vraie, celle qui est faite des efforts et de la persévérance dans l’ètre et de la passion d’agrandissement et de perfectionnement de tout un peuple.
Oui, c’est l’histoire qui fait la Patrie; oui, la nation, c’est la tradition nationale. On reconnaît un peuple qui
périt à son admiration enfantine pour les étrangers. Si j’ai appelé, beaucoup trop sommairement, je le confesse, le xvm° siècle « le siècle ni chrétien ni français », c’est pour beaucoup de raisons, que j’ai exposées en leur lieu ; mais c’est surtout parce que c’est en ce siècle que, pour la première fois, la badauderie exotique s’est déclarée avec un caractère vraiment alarmant. Étudier Guilhem de Castro pour en tirer le Ciel, cela n’a rien d’alarmant et au contraire. Mais répéter à tout propos, dans le pays de Descartes, de Malebranche et de Montesquieu, qu’on ne pense qu’en Angleterre, et qu’on va en Angleterre pour apprendre à penser, et s’incliner jusqu’à terre devant le moindre mot échappé à Frédéric II on à Catherine de Russie, cela est très grave, quand il devient, non la manie d’un homme de lettres qui n’a pas réussi à être agréé de Louis XV, mais une tendance de tout un peuple, comme c’était bien un peu le cas vers le milieu du xviue siècle.
Ici il faut bien prendre garde, car il y a des écueils de tous les côtés. Il y a un amour-propre national qui est idiot, parce qu’il n’est qu’une forme de l’infatuation et de la paresse. Il consiste à mépriser l’étranger jusqu’à se dispenser de le connaître, et à se dispenser de le connaître pour le pouvoir mépriser tout à son aise. Cela est inepte et je n’ai pas besoin d’ajouter que c’est désastreux. Mais il y a un autre défaut qui consiste à admirer l’étranger sans le connaître et à l’adopter avant même de l’avoir étudié, d'où il suit qu’on ne lui emprunte que des choses tout à fait superficielles dont on ne fait aucun profit, et qu’en
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même temps on cultive en soi le dégoût des choses nationales et des traditions, ce qui est la préface même et plus que la préface de la décadence.
Un exemple en passant. Personne ne croit moins que moi que les philosophes du xviii0 siècle aient eu une grande influence sur la Révolution française. Mais encore ils en ont eu quelque peu, bien entendu. Or, l’admiration qu’ils professaient pour les institutions politiques de l’Angleterre a pu être pour quelque chose dans l’adoption en France du système parlementaire tel qu’il existait de l’autre côté de l’eau.
Voyez-vous bien ceci. Vous avions à nous, bien à nous, produit de notre histoire, tradition nationale, partie intégrante de notre ancienne constitution, écrite ou non et il n’importe : 1" des États Généraux intermittents; 2° des Parlements qui avaient reçu ou qui avaient pris le droit d’enregistrement de la loi et le droit de remontrances. Mais, c’était là un système parlementaire tout fait, qu’il ne s’agissait que de régulariser et qui pouvait être excellent! Des Parlements investis régulièrement du droit de remontrances et du droit d’appel aux États Généraux, droits qu’ils avaient exercés plusieurs fois, sans les avoir formellement; — des États Généraux, soit périodiques (sans être permanents), soit convoqués par le gouvernement ou sur appel à eux interjeté par les Parlements : c’était un système parlementaire parfaitement viable, qui avait peut-être tes avantages du système actuel sans en avoir les inconvénients, et qu’on aurait peut-être bien fait d’adopter, et où je vois que reviennent aujour-
il'liui les regrets ou les conceptions de plusieurs théoriciens politiques.
Oui bien; mais c’était français; c’était dans les traditions nationales; cela a peut-être suffi ou n’a pas été de peu de poids pour qu’un système tout différent fût adopté parce qu’il était d’outre-Manche.
Le dégoût de soi, qui est chez les individus un défaut au moins égal à l’infatuation de soi-même, est donc chez les nations un assez fâcheux symptôme, qu’il faut surveiller tout autant que le culte béat de ses prétendues perfections; et il doit rester de tout ceci que la Patrie, c'est le sentiment, chez tous les individus d’une nation, des vertus par lesquelles les ancêtres ont fondé le pays, et le vif souci de les égaler et de continuer leur tâche.
Il ne faut pas dire, en se fondant sur cette définition, que les peuples démocratiques sont incapables de patriotisme; mais il faut les avertir très sérieusement qu’ils y sont exposés, s’ils ne savent pas corriger certaines de leurs tendances par certaines autres. L’esprit de la démocratie étant que la volonté des citoyens librement consultés est la loi et qu’il n’y en a pas d’autre, ce qui ne laisse pas d’être raisonnable, les démocraties ont un penchant tout naturel à ne pas tenir pour loi ce qui a été résolu autrefois par des hommes qu’on ne peut pas, et pour cause, consulter aujourd’hui. Un des axiomes démocratiques est qu’une génération ne saurait lier les générations qui la suivent. De là une tendance, très bien signalée par M. Lavisse, dans les lignes citées plus haut, non point précisément à mépriser le passé, mais à n’en tenir
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aucun compte, h le tenir pour non avenu ou pour négligeable. « Négligez les vieilleries. » Cela peut séduire; d’abord parce que cela est admirable pour favoriser la paresse et l’incuriosité; c’est du Montaigne; ensuite parce que cela Hat te l’orgueil naturel des hommes qui n’aiment rien tant que de faire dater le monde du jour de leur naissance; mais à ce jeu c’est, comme nous l'avons vu, l'idée de la Patrie qui peut disparaître, puisqu’il est bien certain qu’elle est tout entière dans l’idée de tradition. Un peuple qui se croit d’hier n’est pas plus un peuple que si, en effet, ce qui n’est jamais arrivé, il était d’hier.
Et il est très vrai, aussi, que les démocraties ont en elles un bon élément de patriotisme. Elles ont, ou elles peuvent avoir ce sentiment — je l’ai entendu exprimer — qu’elles ne sont au service de personne, qu’elles ne sont subordonnées ni à une famille régnante, ni à une classe dirigeante, et que, par conséquent, les sacrifices qu’elles font pour la patrie c’est bien pour elles qu’elles les font, et qu’en les faisant elles ne sont dupes de qui que ce soit. Admettons ce point de vue; et, puisque les démocraties ont quelques raisons particulières d’être patriotes, qu’elles corrigent leurs mauvais penchants par les bons; mais encore qu'elles n’oublient point que le vrai moyen de confirmer en elles l’idée de la patrie serait de ne point mépriser la tradition et de s’y attacher aussi fortement que leurs préjugés peuvent le leur permettre.
En France, par exemple, on pourrait invoquer l’exemple de Michelet. Il n’est pas très suspect d’avoir eu une grande faiblesse d’âme pour l’ancien régime;
il était pourtant très patriote et, s’il était patriote, c’était bien par influence de la tradition. Il aimait la vieille France passionnément; il reconnaissait son père et son aïeul dans le paysan ou l’ouvrier du xiie siècle; il était dévot de Jeanne d’Arc, quoiqu’il appelât Voltaire : « mon père » ; et tout cela est touchant, comme il arrive de l’ctre à des choses assez incohérentes et je ne saurais que recommander à nos démocrates d’être aussi patriotes que Jules Michelet, « né comme un brin d’herbe entre deux pavés de Paris ».
Le danger est si grand dans une démocratie que l'idée de Patrie, sinon s’éclipse, du moins devienne confuse; qu’au fond, sauf les attaches individuelles, la raison secrète et la raison vraie des défiances des hommes des vieux partis à l’égard de la démocratie n’est pas autre chose que la crainte que la Patrie ne disparaisse. Ils ne la retrouvent pas dans une nation démocratique. Ils la cherchent. Ils se demandent où elle est. Est-elle dans une famille représentant et comme ramassant en elle la perpétuité du pays? Il n’y en a plus. Est-elle dans une classe ayant le même caractère et le même office? Il n’y en a plus. Est-elle dans un corps de magistrats continu et se continuant sans rupture à travers l’histoire, comme le sénat romain? Il n’y en a pas. — Mais elle est dans tout le monde, dans la masse même du peuple! — Mais ce peuple a-t-il bien une tradition? S’aime t-il profondément dans le passé? Et pour s’aimer dans le passé, se connaît-il dans le passé? C’est précisément la question et tout est là. Le peuple tout entier peut avoir une
armée et démocratie
tradition, mais il peut aussi n’en pas avoir, et, s il n en a pas, il est bien certain que la Patrie n'existe plus.
Et il est très vrai qu’il y a des craintes à concevoir à cet égard. Les symptômes sont très légers; mais ils existent. On peut remarquer que les peuples dits « latins » ont montré quelques dispositions, après les blessures reçues pour la patrie, un peu dilférentes de celles qu’ont montrées les peuples d’autres races. Des mouvements séparatistes, non sans collisions sanglantes, ont eu lieu en Italie après les défaites des troupes italiennes en Abyssinie. Un mouvement séparatiste s’est manifesté en Catalogne, comme contrecoup des désastres subis par l’Espagne à Cuba. En France même, apès un magnifique effort de ressaisissement, si je puis dire, et de renouvellement, quelques signes, plus légers qu’ailleurs, ce qui tient à ce que la France n’est pas précisément un pays latin, mais un peuple celtique remué de latin, quelques signes cependant ont pu faire redouter quelques tendances séparatistes sous le nom de fédéralisme, et je ne sais quelle atténuation de l’idée de Patrie. Cela est presque insensible, je le répète, et je n’oserai même pas dire qu’on peut craindre que la France ne soit moins patriote qu’autrefois, et en son ensemble je crois qu’elle l’est tout autant; mais encore il faut prendre garde.
Or on sait ce que les terribles blessures que le premier Empire a portées à l’Allemagne ont fait de l’Allemagne. Elles en ont fait un peuple, et non pas pour un jour, ou une année, ou une génération. Elles en ont fait un peuple qui pendant soixante ans a poursuivi le meme dessein, c’est à savoir le dessein
d’exister, et qui l'a atteint. Il est curieux à cet égard de consulter la brochure qu’Edgar Quinet a publié en 1831 et la correspondance du même Quinet avec Michelet à la même époque et pendant les années suivantes. Quinet habitait Heidelberg. Il observait les mœurs, l’état d’esprit et les tendances des populations des Provinces rhénanes. Or, il avait vu avant 1830 que ces populations n’étaient point éloignées de souhaiter une réunion à la France. Il s’aperçoit, tout de suite, après 1830, que ces mêmes populations s’entêtent immédiatement de l'idée de l’Unité germanique et se tournent vers la Prusse. Ou’est-ce à dire? Tout simplement que 1830 étant une victoire du « parti libéral », et le parti libéral étant fanatique de Napoléon, 1830 a paru aux Allemands une victoire bonapartiste et a réveillé toutes leurs craintes. La seule menace, très illusoire, très imaginaire, d’un retour offensif de l’esprit bonapartiste refaisait des Allemands, non seulement des patriotes, mais des « chauvins » et des partisans de la grande patrie, qui n’existait pas encox'e.
Il faut donc craindre, chez nos peuples d’Occident, sans vain effroi et sans désespérance puérile, mais il faut craindre, cependant, il est prudent d’appréhender tout ce qui peut amener une défaillance, et comme le mot est trop fort recourons au barbarisme, un « fléchissement » de l'idée de Pairie.
Et voilà pourquoi il faut redouter l’individualisme et le combattre à toutes forces. Tout compte fait, l’individualisme c’est le liberum vélo, c’est la prétention qu’a un seul homme de s’opposer à la décision de tous ou
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de la majorité pour cette seule raison qu’elle ne lui plaît pas. Or on ne sait que trop ce que le liberum veto a fait de la République de Pologne. M. Brunetière a de fortes paroles sur ce point : « Il existait naguère — et à peine aujourd’hui nous en souvenons-nous — au centre même de notre Europe, un grand peuple, un peuple de héros, un peuple également renommé pour la libéralité de ses mœurs, la grâce de ses femmes et la bravoure de ses hommes... Elle est morte pourtant cette grande nation, et vous savez de quel mal elle est morte! C’est l’individualisme qui l’a tuée! C’est le liberum veto , c’est le droit que chacun avait de s’opposer lui tout seul à la résolution de tous. Elle n’est venue où elle ne voulait pas, selon le mot célèbre, qu’à force d’avoir mis son orgueil à faire ce qu’elle voulait. Et si ce n’est pas ici de l’imagination ou de la dialectique, et si c’est de l’histoire, voulons-nous, à notre tour, Messieurs, devenir une Pologne? Sachons, du moins, que nous y marchons... »
Et cela, sans être absolument vrai, parce que nous n’avons encore, Dieu merci, aucune tendance à introduire l'individualisme dans le gouvernement et dans nos constitutions politiques, alors que Y individualisme aristocratique, c’est-à-dire un monstrueux contresens, un hurlement de mots accouplés et d'idées accouplées, était le fond même de la Constitution polonaise; reconnaissons que le danger, pour être plus lointain, n’en existe pas moins et ne laisse pas de se déclarer par certains signes avant-coureurs.
Rcconnaissons-le d’autant plus que la France est presque universellement détestée et que ces trois
mobiles : la haine, la crainte et la cupidité, qui ont réuni contre la Pologne ses puissants voisins, animent parfaitement contre la France des voisins tout aussi redoutables. La disparition de la France est en train de devenir un rêve européen. Comme la Pologne, la France a longtemps troublé l’Europe par ses incursions; comme la Pologne, elle l’a longtemps gênée du contrecoup de ses agitations extérieures; comme la Pologne, elle est un peuple qu’on juge trop brave et trop aventureux, bien que, sans perdre sa bravoure, elle semble avoir perdu le goût des aventures; comme la Pologne, elle est facile à partager, ayant des voisins de tous les côtés et n’étant pas, comme l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie cantonnée naturellement et séparée, soit de tous les peuples, soit de tous sauf un. Autant de motifs tendant au même but ci se ramassant dans une même idée : la disparition de la France.
Et l’on voit que cette haine unique prend les formes les plus diverses et les prétextes les plus contraires. L’Allemagne nous hait parce qu’elle trouve avec dépit qu’elle ne nous a pas assez amoindris, et que nous semblons nous être relevés bien vite. L’Italie nous hait comme puissance catholique nourrissant, à ce qu'ils supposent, je ne sais quels projets de restauration. Et voici qu’un patriote belge écrit à M. Brunetière une lettre bien curieuse qui nous révèle que certains nous haïssent comme puissance anticatholique et destructrice de la religion : « ... Vous n’oubliez qu’un point, qui est que, pour assurer le triomphe du catholicisme, il faut, et avant tout, que la France soit anéantie. Car la France a été de tout temps la grande
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ennemie du catholicisme; c’est elle qui, se faisant l’alliée de l’Angleterre et de Gustave-Adolphe... C’est elle qui... L’anéantissement de la France, telle est donc la première condition des progrès ultérieurs du catholicisme et, puisque vous semblez ne pas vous en douter, j’ai cru devoir vous en avertir ».
Et voilà des couleurs bien diverses du même sentiment; mais il ne s’agit pas de dire : « Qu’ils s’accordent entre eux! » Il s’agit de savoir qu’ils s’accordent au fond et que chacun habille le sentiment commun de ses idées et de ses humeurs particulières; mais que le sentiment est commun en effet, très répandu sous diverses formes, ce qui est la seule chose qui nous importe.
Que nous ayons une grande consolation et un point agréable à reposer nos yeux au delà de l’Allemagne, il est possible et même certain ; mais en y portant nos regards, ce qui est permis, arrêtons-les un instant sur la Pologne et en nous rappelant qu’elle a dit un jour : « Dieu est trop haut, la France trop loin », craignons d'avoir un jour à dire : «Dieu est trop haut, la Russie trop loin ».
11 faut donc aimer la Patrie profondément; mais comment convient-il de l’aimer? Ne cherchons ni subterfuges ni circonlocutions et disons nettement, comme M. Brunetière, qu’il faut l’aimer dans son moyen de défense, c’est-à-dire dans son armée, comme tous les peuples du monde ont aimé leur pays dans la force organisée pour le défendre. Le patriotisme n’est pas le militarisme ; il va plus loin, il va, si vous voulez, plus haut, il va ailleurs; mais c’est là qu'il va d’abord et le
militarisme est le signe et la mesure du patriotisme. Qu'il y ait une majorité antimilitariste dans un pays, c’est parfaitement le signe que ce pays se renonce; qu’il y ait seulement un parti antimilitariste dans un pays, c’est un très mauvais signe et il y a déjà lieu de pousser le cri d’alarme.
Or, M. Brunetière n’a pas eu de peine à montrer qu’il y a un parti antimilitariste en France. Il a lu devant ses auditeurs des fragments de quatre livres, dont un, ce qui peut être une consolation, est d’un Italien, mais dont trois sont d’auteurs français, où l’institution militaire est considérée en elle-même comme une vieillerie surannée qui doit disparaître, et comme une « survivance préhistorique ».
Cet état d’esprit, quoique isolé, est très grave. 11 indique que ceux qui sont dans ces idées, s’ils sont sincères, et tout montre qu’ils ne le sont que trop, ne comprennent rien ni à la Patrie, dont ils se croient l’ornement, ni à la Civilisation, dont ils se croient les représentants, ni enfin à la démocratie.
Us ne comprennent rien à la Patrie, car tout en l’aimant peut-être, ils croient qu’elle peut se passer de son arme, de son outil, de son organe, plutôt, de protection et de défense. Renan parle quelque part d’un certain animal qui n’a que ses pieds pour pourvoir à sa subsistance et pour se préserver du danger, et qui est si stupide qu’il se mange les pieds par distraction. Le peuple qui supprimerait son armée ou qui seulement l’affaiblirait en la dénigrant ou en la déclarant survivance préhistorique serait absolument aussi stupide que cet animal.
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Certains physiologistes aiment assez représenter un peuple comme un être vivant, comme un animal, comme un organisme de l’ordre zoologique. Cela comme définition, ne signifie pas grand’chose; mais comme comparaison, c’est acceptable. Eh bien, un animal n’est autre chose qu’un fragment de la matière vivante qui, avec le temps, et de génération en génération, s’est créé des organes en raison de ses besoins, organes de préhension, organes de défense. Il porte avec lui l’arme que l’histoire même de son espèce l'a forcé de se créer. S’il s’avisait de la détruire, si on le voyait essayer de se ronger les ongles ou de s’arracher scs crocs ou ses défenses, on dirait qu’on est en présence de ce qu’on n’a jamais vu, d’un animal fou, et ce serait comme le scandale de l’histoire naturelle. Un peuple qui supprimerait son arme par je ne sais quelle prétention de devancer les temps et d’être posthistorique pour ne pas paraître préhistorique , serait le scandale de l’histoire.
Il ne serait pas autre chose qu’une espèce qui, dans la concurrence vitale, n’attendrait pas d’être détruite, mais se détruirait elle-même. La Patrie c'est l’armée, l’armée c'est la Patrie elle-même, en ce sens qu’elle est l’organe que, lentement, depuis des siècles, la Patrie s'est construit et a ajusté au milieu qui lui a été lait, pour subsister et se maintenir.
Une nation ne se saisit comme nation que dans son armée. Abstraction faite de son armée, une nation se connaît comme association d’intérêts ou comme réunion de gens parlant la même langue. C’est tout et c’est peu. Dans son armée, elle se saisit comme force
distincte des autres forces qui se partagent la planète et comme capable de leur résister, c’est-à-dire comme capable de continuer d’être distinctes d’elles. S’il pouvait faire abstraction de ses dards, le hérisson ne se connaîtrait que comme estomac; c’est en se mettant en boule qu’il se connaît comme distinct du reste de la nature et qu’il a le sentiment de sa personnalité. A ce tilre, l’armée est, dans le sens précis du mot, la conscience de la nation. On peut douter de la netteté du patriotisme de celui qui n’a pas, non seulement du respect, mais un commencement d’affection pour l’armée de son pays.
Et l’armée n’est pas seulement l’arme de la nation, elle en est l’armature. C’est l’armée qui fait que la nation n’est pas un être invertébré; c’est l’armée qui fait que la nation se tient debout. Certes, même sans l’armée, des citoyens pourraient aimer la cité et se serrer les uns contre les autres avec sympathie; mais par l’armée, et à condition que tous en soient, ils s’engrènent, pour ainsi parler, comme les rouages d’une machine bien faite. Car enfin, quelques raisons diverses et toutes bonnes que des Français aient d’aimer les Français, cependant ils sont divisés par une foule d’intérêts, et de tendances, et de croyances. Ils sont en concurrence continuelle. Ils sont des adversaires, à mille titres, les uns relativement aux autres, et il faut bien reconnaître qu’au cours de la vie quotidienne, c’est surtout comme adversaires qu’ils se connaissent et s’éprouvent les uns les autres. Ce n’est qu’à titre de soldats, ce n’est que comme membres de l’armée qu’ils se connaissent au contraire, je dis tous, comme coopé-
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rant à une même œuvre et comme réunis bien manifestement dans la même idée.
Voilà ce que nous entendons par l’armée faisant la cohésion même de la nation, l’empêchant de se disperser et de se pulvériser, constituant l’armature du pays.
Ajoutez qu’elle en est l’armature, non pas seulement au moment où nous en parlons, mais à travers la suite du temps. Si la Patrie est avant tout une tradition historique, qui plus, qui autant que l’armée, non seulement représente cette tradition, non seulement la personnifie, mais est cette tradition même, vivante? La littérature nationale, l’art national et je voudrais qu’on dît aussi la morale nationale; car s'il n’y a qu’une morale, encore est-il que chaque peuple a sa manière particulière de l’entendre et donne comme un caractère particulier à la morale universelle; et, donc, la littérature nationale, l’art national, la moralité nationale sont des éléments incomparables de la tradition et, par conséquent, sont des éléments essentiels de la Patrie, oui, sans doute; mais l’armée est celle de toutes nos forces qui a été le plus mêlée à l’histoire et qui a le plus contribué à la faire. C’est son histoire à elle qui reste la plus grande partie de la nôtre ; c’est sa vie continue qui est, sinon le fond même, du moins l’élément le plus important de la vie commune de notre pays considéré comme peuple. Armée et Patrie, ne le voulût-on pas, à considérer la Patrie comme la tradilion nationale, sont donc liées et entrelacées d’une façon indissoluble, à ce point que non seulement, l’une supprimée, l’autre est détruite; mais, l’une méprisée seulement ou oubliée, l’autre est ruinée.
Voilà ce qui nous fait penser que les antimilitaristes aiment peut-être leur pays, car il y a des contradictions louables et d'heureuses incohérences; mais qu’ils n’entendent vraiment rien à l’Idée de la Patrie, ce qui peut-être est dangereux.
Et nous disons encore qu'ils ne comprennent vraiment pas la civilisation, quelque étonnement qu'une assertion pareille doive exciter dans leur esprit. Oue la civilisation doive s’achever un jour et se consommer dans la disparition de la guerre et par conséquent dans la disparition des armées : il est possible. Mais d’abord il sera peut-être permis de dire que nous n’en savons rien du tout. Ensuite, dùt-il être vrai un jour, ce serait une légère erreur que de croire que l’on doive avoir les yeux fixés sur le dernier, sur l’extrême résultat des choses pour se faire une opinion raisonnable sur la façon de se conduire actuellement. Ce n’est pas la consommation des siècles qu’il faut considérer, c’est demain, c’est après-demain, si l’on a la prétention d’avoir la vue longue. Or la civilisation, telle qu’elle s’est faite jusqu’à présent et telle qu’elle est au moment où nous sommes, s’est faite par la guerre, il le faut avouer avec tristesse, mais il le faut avouer; et les peuples très civilisés qui ont oublié d’être militaires ont péri et, en périssant, ont laissé reculer, ce qui revient à dire, on fait reculer la civilisation.
L’Asie, vaincue par Alexandre, est un progrès de la civilisation, parce que le peuple vainqueur est à la fois un peuple civilisé et un peuple militaire. La Grèce, vaincue par les Romains, est un recul de la civilisa-
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tion; car on reconnaîtra que, d’une part, l’art, et la littérature, et la morale de la Grèce ont baissé après la conquête, d’autre part que si les Romains ont eu le très grand bon esprit de se faire les élèves des Grecs, ils n’ont jamais, ni en littérature, ni en art, ni en philosophie morale, ni même en idées religieuses, été aussi haut que les Grecs. Tout compte fait, déchet et recul.
Et si la civilisation romaine, relativement très brillante, a été étouffée, c’est parce que les Romains n’ont pas été militairement assez forts pour continuer de l’imposer au monde et pour arrêter l’inondation de ceux qui ne l’avaient pas. D’où régression de quelques huit ou neuf cents ans.
La civilisation s’est faite par la guerre, à la condition, bien entendu, que le peuple guerrier fût en même temps civilisé; mais quand la civilisation s’est trouvée d’un côté et la puissance militaire de l’autre, c’en a été fait de la civilisation la plus brillante, et la plus ancienne, et la mieux assise, preuve que la civilisation ne peut s'appuyer que sur la force militaire, et ne s’imposer que par la guerre, et ne se défendre que par la guerre également.
C’est ce que M. Brunctière fait entendre par ces lignes de haute ironie : « Et pas un instant on ne songe que sans ces militaires, sans la protection invisible et présente qu’ils étendent jusque sur leurs ennemis, on n’aurait ni le loisir de martyriser des lapins dans les laboratoires, ni la facilité de tenir des congrès de la Paix, ni la liberté d’insulter au bon sens et à la justice par de semblables paradoxes ».
Si donc toute civilisation, jusqu’à nos jours, a été soit imposée, soit défendue et maintenue par les armes, nous respectons, nous admirons peut-être ceux qui, d’un puissant regard pénétrant le lointain avenir, savent de certaine science que la civilisation amènera un jour l’abolition de la guerre et des armes; mais nous nous disons que, pour amener un si désirable et si magnifique effet, il faut d’abord qu’elle soit et continue d’ètre, et que pour être et continuer d’être, elle n’a pas d’autre moyen connu jusqu’aujourd’hui que de s’appuyer sur une force armée très imposante et très redoutable. Et que cela forme un cercle, nous n’y contredisons aucunement; mais ceci vaut comme constat et non comme objection, et nous n’avons rien à répondre sinon que, ce cercle, nous y sommes, que nous n’avons aucun moyen de n’y pas être, et que ce n’est que le temps, dont ni nous ni nos contradicteurs ne disposons, qui peut nous en faire sortir.
Et, après avoir assuré que les antimilitaristes ne comprennent ni la Patrie ni la Civilisation, nous allons jusqu’à prétendre qu'ils ne comprennent pas la Démocratie.
Ce qui en est un commencement de preuve, remarquez-le avant d’aller plus loin, c’est qu’ils répètent dans une démocratie, contre l’armée, les raisonnements qu’on tenait contre elle dans une société aristocratique. Ils en sont encore, sans du reste la connaître, à la page de Montesquieu, relativement à l’incompatibilité du gouvernement parlementaire et de l’armée.
Montesquieu disait : « L’armée étant une fois établie, elle ne doit pas dépendre immédiatement du
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corps législatif, mais de la puissance exécutrice; et cela par la nature des choses, son fait consistant plus en action qu’en délibération. Il est dans la manière de penser des hommes que l'on fasse plus de cas du courage que de la timidité, de l’activité que de la prudence, de la force que des conseils. L’armée méprisera toujours un Sénat et respectera ses officiers. Elle ne fera point cas des ordres qui lui seront envoyés de la part d’un corps composé de gens qu’elle croira timides et indignes par là de lui commander. Ainsi, sitôt que l’armée dépendra uniquement du corps législatif, le gouvernement deviendra militaire. Et si le contraire est jamais arrivé, c’est l’effet de quelques circonstances extraordinaires... Que si, dans le cas où l’armée est gouvernée par le corps législatif, des circonstances particulières empêchent le gouvernement de devenir militaire, on tombera dans d’autres inconvénients. De deux choses l’une : ou il faudra que l’armée détruise le gouvernement ou il faudra que le gouvernement affaiblisse l’armée ».
Voilà le fond même de tout ce qui se dit de nos jours contre l’armée, en crainte de l’armée ou en défiance à l’endroit de l’armée; et n’est-il pas curieux déjà que l’on dise contre une armée nationale, contre une armée qui est la nation tout entière, contre une armée démocratique, ce que l'on disait des armées mercenaires et des armées éminemment aristocratiques, des armées où un régiment était la propriété d'un gentilhomme, des armées enfin de l’ancien régime; et que contre celle de nos jours on ne trouve rien autre chose à dire que ce qu’on disait de celles d’alors?
C’est déjà la preuve qu’on ne trouve contre notre armée que des objections qui ne s’appliquent pas à elle. Et, en effet, toutes les considérations antimilitaristes dont on nous accable s’adressent très précisément à une armée de prétoriens, à une armée qui serait étrangère à la nation, qui n’en sortirait pas, ou qui une fois tirée d’elle n’y rentrerait plus, à une armée extranationale, à une armée étrangère, à une armée de gardes suisses, c’est-à-dire à une armée qui n’existe pas! Et si notre armée est précisément le contraire de celle à qui s’adresse l’argumentation de nos adversaires, il est assez probable que c'est juste en sens contraire de cette argumentation qu’on doit conclure.
Eh bien! il est parfaitement exact que l’armée moderne, et aussi bien en Allemagne, en Italie, en Autriche et en Russie qu’en France, est juste le contraire de ce qu’étaient les armées anciennes. L’armée, de nos jours, est simplement la nation appelée pour un certain temps et pour un temps très court à apprendre le métier militaire, et rentrant dans la masse civile de la nation très peu de temps après en être sortie et dès qu’elle sait se servir des armes. Dans ces conditions, l’armée n’est pas du tout ce qu’on a appelé jusqu’à nos jours « l’armée », et aucun des raisonnements qu’on pouvait faire sur ce qui était l’armée autrefois ne peut s’appliquer à l’armée d’aujourd’hui, et aucun de ces raisonnements n’est plus à présent qu’une phrase, sinon « préhistorique », du moins archaïque et, surtout, vidée de tout son sens.
Prenez la peine, à ce propos, de lire, tout à côté de ce que Montesquieu disait des armées prétoriennes et
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aristocratiques, ce qu’il disait en meme temps des armées nationales : « Pour que celui qui exécute ne puisse pas opprimer, il faut que les armées qu'on lui confie soient peuple et aient le même esprit que le peuple , comme cela fut à Rome jusqu’au temps de Marius ».
Or bien l’arméc-peuple, c’est précisément l’armée moderne; et il serait difficile de contester qu’elle soit peuple , puisqu’elle est le peuple lui-même tout entier, et qu’elle a le même esprit que le peuple, puisqu’elle est le peuple lui-même.
Et avec ma loyauté ordinaire, je reconnais que, cependant, l’armée n’est pas le peuple absolument tout entier, puisqu’elle ne peut être composée que de jeunes gens et qu'il pourrait y avoir une dissidence entre la nation armée, c’est-à-dire la nation jeune et la nation désarmée, c'est-à-dire la nation âgée; et que, par exemple, un général vainqueur revenant des frontières à la tète de la nation jeune, qui serait enthousiaste de lui, pourrait être un danger pour les institutions nationales ’. Ce danger existe, ou, du moins, il peut exister, je le reconnais très franchement, croyant que le moyen de mener à bien une discussion et d’avoir raison n’est point du tout de dissimuler les objections sérieuses qu’on vous peut faire, et, qu’il est, au contraire, de les soulever.
Mais remarquez combien il faudrait de circonstances réunies pour que ce danger lut vraiment sérieux. 11 faudrait que le gouvernement civil lut absolument impopulaire; il faudrait que les généraux s’accor-
1. Voir clans mes Questions politiques, l’élude intitulée : Que sera le XX" siècle?
dassent à accepter l’un d’eux comme chel' incontesté, et non seulement incontesté, mais secondé puissamment par eux; il faudrait quela« nation jeune » fût unanime dans son enthousiasme à l’égard d'un seul de ses chefs. Il faudrait que le reste de la nation fût lui-même à très peu près dans les mêmes sentiments. Car, enfin, cette « nation jeune » n’est pas séparée de la « nation âgée » par un abîme. Elle est composée des fils et des frères cadets de ceux qui composent la nation âgée. Elle est élevée de la même façon ; elle a conservé avec la nation âgée des relations constantes, puisqu’elle passe un temps très court sous les drapeaux. Elle n’aurait une opinion politique énergiquement opposée au gouvernement civil que si le reste de la nation avait luimême une opinion assez vivement hostile à ce même gouvernement.
Et par ainsi, le gouvernement civil ne sera jamais renversé par l’armée que si elle est victorieuse, que si elle est unanime et que s’il est abominable et abominé, et par ainsi, l’armée ne renversera jamais qu’un gouvernement déjà tombé.
Ainsi réduit, et je suis certain de ne le réduire qu’à ce qu'il est réellement, le danger en question n'est qu’un avertissement au gouvernement civil d’être un bon gouvernement, ou, au moins, un gouvernement passable, et il n’est pas mauvais du tout que cet avertissement existe. Mais, en temps normal, presque en quelque temps que ce soit, l'armée, telle qu’elle existe de nos jours, est un élément conservateur, est l’élément le plus conservateur de la nation; elle n’est pas, elle ne peut pas être autre chose.
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Elle est élément conservateur comme la démocratie elle-même, et c’est le premier trait commun qu’elle a avec la démocratie. La démocratie, comme on sait, n’a nullement le caractère mobile des classes moyennes. Elle met un temps très long à changer d’opinion ou, seulement, d’attitude, et, à ce titre, elle est un lest. L’armée nationale, l'armée démocratique en est un autre pour la même raison, c’est-à-dire par le fait d’être de même nature. Une petite armée prétorienne restant sept années sous les drapeaux, contenant une foule de soldats et sous-officiers qui y restent toujours cl qui transforment le senice militaire en métier militaire, est mille fois plus dangereuse au milieu de la nation désarmée, que la nation armée elle-même, ou la moitié de la nation portant les armes, passant trois ans, c’est-à-dire, deux ans et demi, sous les drapeaux, rentrant dans la masse du peuple, revenant à l’armée, rentrant dans la masse encore, quelquefois éloignée de la nation, mais non jamais séparée d’elle; — ou, plutôt, la première de ces deux armées est un danger permanent et la seconde est un danger dans des circonstances extrêmement rares et véritablement exceptionnelles.
Et quand on songe qu'avec une armée prétorienne qui avait des raisons de ne pas aimer le gouvernement à cause des souvenirs napoléoniens, ce n’est pas par l’armée que la Restauration a été renversée, et, qu’au contraire, elle a été défendue par l’armée; ce n’est pas par l’armée que le gouvernement de Juillet a été renversé, et, qu’au contraire, il a été défendu par elle; il me semble qu’on conviendra peut-être qu’à plus
forte raison, avec une armée nationale, un gouvernement ne sera renversé par l’armée que quand il ne sera pas national lui-même, et c’est-à-dire sera renversé légalement par la nation bien avant de l’être par l’armée.
Si l’armée a ce premier caractère commun avec la démocratie d’être profondément conservatrice, elle en a d’autres. Comme M. Brunctiôre l’a très fortement démontré, elle est une école d’honneur, elle est une école d’égalité, elle est une école de pauvreté fière, et si la démocratie ne se reconnaissait pas dans cette image embellie, mais fidèle , d’elle-mème, elle se méconnaîtrait et se mépriserait elle-même, et si les antimilitaristes ne reconnaissaient pas ces traits communs entre l’armée et la démocratie, c’est à la démocratie qu’ils feraient offense.
L’armée est une école d’honneur. Oh! qu’au lieu de démontrer faiblement une chose si claire, j’aime bien mieux relire avec vous une page de Montaigne pleine de sens, de saveur et de je ne sais quelle verdeur martiale qui sent la France : « Il n’est occupation plaisante comme la militaire : occupation et noble en exécution (car la plus forte, généreuse et superbe de toutes les vertus, est la vaillance) et noble en sa cause : il n’est point d’utilité ni plus juste ni plus universelle que la protection du repos et grandeur de son pais. La compagnie de tant d’hommes vous plaît, nobles, jeunes, actifs; la vue ordinaire de tant de spectacles tragiques; la liberté de cette conversation sans art et une façon de vie mâle et sans cérémonie; la variété de mille actions diverses ; cette courageuse
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harmonie de la musique guerrière, qui vous entretient et échauffe les oreilles et l’âme; l’honneur de cet exercice, sou âpreté même et sa difficulté... Qui serait fait à porter valeureusement les accidents de la vie commune n'aurait pas à grossir son courage pour se rendre homme d'armes. Vivcre, mi Lucili, militare est ».
Et, certes, cette sagesse antique est aussi actuelle que possible et nous met précisément au point. La fraternité naturelle de la démocratie et de l’armée, Montaigne nous l’indique ici d’un seul mot fort et pénétrant : « Qui serait fait à porter valeureusement les accidents de la vie commune n’aurait pas à grossir son courage pour se rendre homme d’armes ». C’est, justement ce qui fait que l’homme du champ ou l’homme de l’atelier passe de plain-pied de la vie civile à la vie militaire. Il n’a pas à grossir son courage, il n’a pas à forcer sa nature pour devenir « homme d’armes », car il est habitué à supporter courageusement les accidents de la vie commune. C’est pour lui que la vie est un combat, qu’il livre avec les véritables vertus militaires, lesquelles sont la patience, l’énergie tenace et l’obstination tranquille. C’est pour lui que <n vivre est métier militaire », et, par cette conformité de destin, le soldat et l’homme du peuple se reconnaissent à ne point sentir entre eux de différence, loin de sentir un antagonisme. La page de Montaigne sur le soldat et la page de Montaigne sur le paysan doivent être rapprochées, et elles se complètent comme elles s’éclairent. Le soldat, comme le paysan, est dur à la fatigue et doux envers la peine, et tous les deux, « ils ne se couchent que pour mourir ». Celui
qui a été ému des vertus de l’un devait être touché des vertus de l'autre, et il nous apprend que la démocratie et l’armée sont deux écoles de courage et d’honneur dont l’une n’a rien à envier à l’autre, et qui, si différence engendre haine et parité sympathie, ne peuvent et ne doivent que fraterniser.
Et l’armée est démocratique encore, parce qu’elle est une école d’égalité. L’armée est la « grande niveleuse », comme l’a dit très bien M. Brunetière, à la condition d’ètre ce qu’elle est précisément de nos jours, une armée nationale où est versé le noble, le riche, le bourgeois comme l’ouvrier, le paysan et le pauvre. Non seulement l’armée est démocratique, mais on peut dire qu’il n’y a que dans l’armée que la démocratie existe d’une manière pratique. Partout ailleurs l’égalité est limitée; ici seulement, elle est absolue; partout ailleurs, égalité seulement des droits; ici seulement, égalité réelle des droits, des devoirs, des fonctions, des pratiques même et des habitudes. Et il n’est pas mauvais qu’il y ait quelque part dans la nation une contrée spéciale où l’égalité ait tout son empire et remplisse vraiment sa définition; ou, pour parler beaucoup plus juste, il n’est pas mauvais que la nation tout entière passe, quelques années durant, par cette contrée-là. « Français du nord et Français du midi, paysans, bourgeois, aristocrates, intellectuels, l’armée les mêle tous ensemble, et tous ensemble elle les soumet à l’action de la même discipline. »
Là se perd ou s’atténue pour un temps l’écho de nos discordes civiles : « Vous savez, dit Michelet dans sa correspondance, vous savez le mot, fort peut-être mais
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sublime, d’Isnard aux armées de- la République, en mars 1793, c’est-à-dire sur l’échafaud même : Si l'on vous dit que nous sommes divisés, gardez-vous de le croire ».
Voilà le mot qui doit être et qui est une des devises de l’armée. Ces jeunes hommes gardent leurs idées et leurs opinions particulières, et il ne serait pas bon qu’ils les perdissent; mais ils sont pour un temps égalisés et confondus dans une seule idée générale et dans un seul sentiment commun, et si la démocratie peut être définie la vie commune d’une nation en dehors des distinctions de classes et des différences d’opinions, on peut dire que nulle part autant que dans l’armée la nation ne vit d’une manière démocratique et dans l’esprit démocratique. « L’armée et la démocratie non seulement n’ont rien d’incompatible, mais, au contraire, elles vont ensemble. L’armée se reconnaît dans la démocratie dont elle émane; la démocratie se reconnaît dans l’armée qui la représente; et parce que nous sommes une démocratie et que nous voulons continuer d’en être une, c’est par cela même que nous voulons une armée. »
Et il faut dire enfin que si l’armée est démocratique comme école d’honneur et de courage, si elle est démocratique comme école d’égalité et de fraternité, elle l’est encore comme école de pauvreté digne et fière. 11 est bon sans doute que dans une société comme la nôtre quelque chose soit en dehors de l’influence de l’argent; il est bon que quelque chose et quelque chose de brillant et d’honoré soit debout en face de la Ploutocratie triomphante ou tout près de l’être; il est bon que quelque chose contrebalance la puissance de
l'or. Cette « puissance matérialiste », comme dit très bien M. Brunetière, a besoin d’un contrepoids. Il y en a d’autres que l’armée, sans doute. En France, en Allemagne, même en Angleterre le fonctionnaire est pauvre et suffisamment honoré. En France, en Allemagne, en Angleterre même le magistrat est pauvre et entouré d’une certaine considération. Mais de tous les groupes sociaux qui puisent la considération dont ils jouissent et l’importance qu’ils ont ailleurs que dans l’argent hérité ou acquis, l’armée est celui qui est comme le plus préservé et le plus éloigné de la pensée de l’argent et de tout souci de l’acquérir. L'armée n’est pas une force antiploutacratique, mais elle est la force aploutocratique par excellence. Elle ne gagne pas d’argent et elle n’aide personne à en gagner. Elle vit dans le désintéressement, comme dans l’abnégation, ainsi que dans son élément naturel. Que les grandes fortunes individuelles subsistent, elle les ignore; que les grandes fortunes individuelles disparaissent, ce que, du reste, pour des raisons étrangères à ce sujet, je ne souhaite pas, elle est complètement indifférente à cette question. Elle est comme sur un autre plan géométrique que la ploutocratie et même que le simple capitalisme. 11 est très vrai, disons tout, disons toujours tout, qu’il y a des guerres modernes qui sont des guerres financières. M. de Moltke ne l’ignorait pas, et ce n’est pas au moment où j’écris ceci que cette vérité peut facilement s’oublier. Il est très vrai; mais l’armée, instrument quelquefois de ces opérations de banque, n’en est à aucun degré l’inspiratrice et n’en est à aucun degré partisan. Il sera
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même difficile de les engager sans quelque résistance morale dont il faudra bien tenir compte avec une armée nationale et démocratique comme la nôtre. On ne pourra compter sur le dévouement profond, prolongé, obstiné, de l’armée nationale que pour une guerre de défense ou pour une guerre d’agrandissement si rationnel et si nécessaire que ce sera encore une guerre de défense. En un mot, l’armée ne connaît pas l’argent, n’en a cure et le dédaigne. En cela encore elle représente la démocratie dans ce que la démocratie a de meilleur. Elle est comme l’expression brillante et noble de la démocratie elle-même. Et la démocratie ne s’y trompe pas. Il n’y a de franchement antimilitaristes que parmi les bourgeois. Deux exemples tirés de nos discordes civiles et attristantes par conséquent; mais il s’agit de s’enquérir. Ce qui a enivré le plus les esprits simples et égarés dans la déplorable période de la Commune de Paris, c’est le galon; être soldats, être officiers, ce fut la fièvre puérile de ce peuple déséquilibré par une suite effroyable de malheurs publics. Et tout récemment, ce peuple, gêné depuis vingt-huit ans par le service militaire universel, ce peuple dont on aurait pu très bien supposer qu’il se mêlerait à la campagne contre l’armée, ce peuple qui. ne connaissait ni ne comprenait un mot de la question judiciaire si obscure qui était en question, ce peuple, d’instinct, ne comprenant qu’une chose, à savoir que l’armée était attaquée, a été en immense majorité du côté de l’armée. Cela veut dire d’abord que ce peuple est resté militaire, comme ses aïeux; et il n’y a pas lieu, ce me semble, d’en être
désolé; cela veut dire aussi que ce peuple, qui, après tout, n’aime point la caserne et ne part pas pour le régiment avec enthousiasme, quoique tracassé et foulé par les trois ans, par les vingt-huit jours, par les treize jours, depuis vingt-huit ans, c'est-à-dire depuis une génération, reste obstinément attaché à cette armée dont il ne connaît que les servitudes; d’où on peut conclure qu’il l’aime pour elle-même, et qu’est-ce à dire? qu’il se reconnaît en elle et dit instinctivement : « L’armée c’est moi ».
Donc, à tous les égards, armée et démocratie sont faites pour s’entendre ; « elles vont ensemble » et elles ne sont pas autre chose que deux formes de la même force. 11 est clair comme le jour qu’on pourra trouver entre elle des antinomies; on en trouve toujours. Il est clair même qu’à tel moment elles pourront se trouver en désaccord; mais ce qui né serait pas très intelligent, ce serait de vouloir les y mettre d’une manière factice en les opposant l’une à l’autre dans un intérêt qui ne serait pas le leur et qu’elles ne verraient comme leur ni l’une ni l’autre. Car alors elles entreraient en défiance toutes les deux et leur union naturelle ne serait que fortifiée par cette défiance commune. Il peut arriver que des intérêts bourgeois soient distincts de ceux du peuple et. que la bourgeoisie ou une portion de la bourgeoisie veuille, pour les servir, brouiller la démocratie et l’armée. Ce serait un jeu très dangereux, car il arriverait très probablement que démocratie et armée verraient très vite que leur intérêt à elles, leur intérêt permanent, est du même côté. 11 est parfaitement permis à la bourgeoisie
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d’avoir un intérêt ou une idée qu’elle tienne beaucoup à faire triompher; mais dans ce cas qu’elle tâche à y gagner en même temps et l’armée et le peuple, sans froisser l’une dans l’espoir de flatter l’autre, sans heurter l’un dans l’espoir de faire de l’autre son auxiliaire. Il serait tout à fait exceptionnel, et ce serait l’effet d’une illusion courte que la méthode réussît. Et cela revient à dire qu’un intérêt bourgeois ne réussira que quand il sera en même temps à un haut degré un intérêt national, de quoi personne n’a le droit de se plaindre.
Telles sont les idées, auxquelles, en causant, j’ai mêlé les miennes propres, que M. Brunetière a magistralement exposées dans son dernier livre. Tels sont les « lieux communs », comme il dit modestement, qu’il a cru utile de répandre et d’autoriser par sa parole éloquente. Ce sont, en effet, des lieux communs; mais c’est la faute des faiseurs de paradoxe si l’on est forcé aujourd’hui de revenir aux lieux communs. Et puis il n’est que de creuser un lieu commun pour le rajeunir. Comme disait Doudan, sitôt qu’on enfonce dans une question, le bruit des lieux communs cesse et l’on se trouve dans un grand silence, admirable pour la méditation. Le fait est vrai, même quand c’est dans un lieu commun qu’on s’enfonce ainsi et l’on s’aperçoit qu’il faut de temps en temps étudier, comme on ferait les pensées les plus nouvelles, les idées générales sur lesquelles vit l’humanité, non seulement pour les entretenir et les nÿun tenir, mais encore pour en voir les raisons profondes, pour en saisir les racines cachées et pour en montrer, en leur plénitude,
toute l’étendue, toute l’importance et toute la portée. Société, Patrie, Patrie armée, voilà les idées qu’il fallait rajeunir par les discuter, et fortifier par les rajeunir. Je ne crois pas que M. Brunetière, avec son don de généralisation philosophique et son talent de dialectique vigoureuse, se soit mal acquitté de cette tâche. Je souhaite qu’il ait grand retentissement et surtout grande influence. Le serment des jeunes Athéniens était : « Je jure de laisser la patrie plus grande que je l’ai trouvée ». Le serment de tous les Français devrait être au temps actuel : « Je jure de laisser l’idée de patrie plus grande et plus forte que je l’ai trouvée ».