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Questions politiques

faire; il ne maintiendrait pas un certain niveau; il n’assurerait pas à l’ouvrier une certaine liberté en lui permettant de quitter l’industrie privée trop rigoureuse pour passer au service de l’État, plus paternel; il n’obligerait pas ainsi l’industrie privée elle-même à être moins rigoureuse; de même encore que ses ouvriers, à lui aussi, sont libres, puisque, l’État n’étant point patron unique, ils peuvent s’évader de l’État. La demi-liberté est garantie de la liberté vraie, ou, pour mieux dire, l’état mixte de liberté ici et de socialisation plus loin est la véritable garantie de la liberté véritable. L’Enseignement sera très bon partout, quand, les établissements libres luttant contre les établissements d’État, les établissements d’État forceront les établissements libres à se perfectionner et à ne pas déchoir, et les établissements libres forceront les établissements d’État à être libres eux-mêmes, souples, inventifs, chercheurs du bien et du mieux. Sachez bien qu’au fond, en puissance, et étant bien entendu que le temps fera sortir de l’état actuel tout ce qu’il contient de bon, il n’y a pas de meilleur régime d’enseignement national que le régime actuel.

Tel, je me figure, le rôle et l’office de l’Université française. Elle est, au milieu de tous les enseignements libres, un enseignement doté par la bourse commune, pour servir de modèle, de guide et d’exemple, ne mettant pas sa gloire ou son point d’honneur à la faire reculer devant lui, vivant sans hostilité avec elle, dans un simple esprit d’émulation généreuse tendant à élever indéfiniment le niveau.

LA LIBERTÉ DE L’ENSEIGNEMENT

Et pour l’élever, puisque l’Université est le guide et le modèle, que devra-t-elle faire? Bien des choses, mais surtout ceci.

D’abord, ne servir aucun parti. C’est l’esprit même de son institution. Il est très vrai que c’est la première chose que lui demandent les pères de famille. Ils se réservent de donner à leurs fds telles idées qu’il leur plaira. Ils ne demandent à l’Université que de les instruire. S’ils ne mettent pas leurs enfants dans des institutions libres, c’est précisément parce qu’ils cherchent un terrain neutre, ou bien plutôt une maison calme où leurs enfants soient à l’abri non seulement des clameurs, mais même des rumeurs du forum. Le père de famille universitaire ne déteste nullement, qu’on le sache bien, que le professeur ait ses idées, politiques, religieuses, philosophiques, et qu’en dehors du lycée il ne les cache point; il ne déteste nullement que le professeur de son fils soit un homme complet; mais il n’aime pas que le professeur étale ou même exprime en chaire ces opinions toutes personnelles; cela lui semble, et non sans quelque raison, un empiétement sur les droits et sur l’office propre du père de famille. Dans sa chaire, le professeur ne doit pas être de son temps. Il doit participer un peu à l’éternité. Au moins, il doit être calme et serein comme tout ce qui n’est pas d’un jour. C’est à cette condition qu’il permettra de venir au lycée et qu’il y appellera en quelque sorte les enfants des familles les plus divisées d’opinion, qui se réservent de faire l’éducation politique de leurs enfants, mais qui ne tiennent aucunement ù en charger personne.

On ne se doute pas combien ces familles sont nombreuses.

Ensuite, l’Université devra s’attacher à modifier profondément, avec le temps, l’œuvre de Napoléon Ier. Cette œuvre est mauvaise. Il faut convenir que la grande caserne ne vaut rien. L’Université devra mettre tous ses efforts à ce que ses établissements se rapprochent de plus en plus de la famille. 11 ne faudrait pas un immense lycée dans une grande ville; il en faudrait vingt petits. Il en faudrait tout autour de la ville, en bon air, en saine vie rustique, chacun constituant une famille de cinquante pensionnaires au plus. Les casernes actuelles serviraient aux externes et aux internes aussi qu’on y amènerait suivre les cours. Dans les « maisons d’internes », le répétitorat serait exercé par des professeurs âgés, demi retraités, fatigués de l’enseignement proprement dit, de faibles poumons, mais très capables de donner l’enseignement à demivoix et de guider et d’aider les étudiants dans leurs travaux; et ces places seraient considérées comme des postes d’honneur et l’on serait plus sévère et plus circonspect dans le recrutement des répétiteurs que dans celui des professeurs mêmes.

De cette façon, la question de l’internat serait résolue et le progrès nécessaire, urgent, au point de vue de la moralité, de l’hygiène, de la bonne santé intellectuelle même des enfants, serait accompli.

Et en faisant ainsi, l’Université forcerait ses concurrents à faire de même. Si la grande caserne nationale de Napoléon a créé, ou renouvelé la grande caserne ecclésiastique, tout de même la décentrali-

LA LIBERTÉ DE L’ENSEIGNEMENT

sation scolaire accomplie par l’État amènerait forcément une décentralisation scolaire dans le inonde ecclésiastique.

D'ici au moment où l’Université pourra instituer partout ce nouveau régime, elle doit le favoriser de tout son pouvoir partout où l’initiative privée s’essaiera à le réaliser partiellement. Toute maison de famille pour enfants, établie dans des conditions honorables, devra être considérée par l’Université comme sienne à certains égards, comme conçue selon son esprit et protégée, encouragée et peu ù peu... absorbée amicalement. L’État doit faire des sacrifices pour ces maisons-là, les exciter à naître, les soutenir dans leurs débuts et les regarder avec sympathie, avec « un égoïsme affectueux », comme disait spirituellement un orateur académique, parce qu’elles doivent être un jour les fibres mêmes de son organisme et la chair de sa chair.

Tel est le but lointain, mais où il faut s’acheminer dès à présent et qu’il ne faut pas perdre un seul instant du regard.

Et, en attendant, respectons la liberté d’enseignement. Sous la forme où elle se présente à nos yeux, je consens qu’on dise qu’elle ne satisfait point, et elle est loin de me satisfaire moi-même. Mais elle est la condition même des progrès possibles, et à la supprimer, seulement à la limiter comme on veut le faire, d’abord on jetterait l’Université dans une crise très redoutable dont je vous affirme qu’elle n’a pas besoin, ensuite on compromettrait pour longtemps l’Enseignement national dans notre pays.

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C’est une de ces questions que le xixc siècle a traînées sur son chemin comme un boulet ou portées en marchant comme un fardeau et dont il eût été désirable qu’il ne chargeât pas le xxc. Cherchons au moins, puisqu’elle est actuelle plus que jamais, à l’étudier avec impartialité, ce qui est (peut-être) un moyen d’en hâter la solution nécessaire. Précisément, ce qui fait une base de discussion, M. Debidour nous a donné un excellent livre sur les rapports de l’Église et de l’Ftat en France depuis 1789 jusqu’en 1870. Cette étude, très consciencieuse, très sûre, aussi complètement documentée que possible et peut-être trop pour la patience de quelques lecteurs, n’a que le tort, léger du reste, de devenir un peu un pamphlet à mesure qu’elle se rapproche des temps où nous sommes et de prendre peu à peu pour épigraphe inconsciente le mot de Gambetta : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi! » Mais elle n’en reste pas moins une histoire, une histoire vigilante en scs recherches et toujours inspirée

par l'amour et le culte de la vérité, et tout le monde peut la lire, sinon toujours avec satisfaction, du moins avec fruit.

Ajoutons à l’appui que mille écrits avaient été publiés sur cette question et qu’aucun ouvrage d’ensemble, résumant les mille autres, les ramassant et les éclairant d’une forte lumière n’avait été fait. La lacune comblée par M. Debidour est considérable, et le service rendu est très grand. Son livre est indispensable à tout homme qui veut avoir un avis réfléchi et éprouvé sur cette inquiétante question.

Aussi bien la question est admirablement posée, avec une excellente netteté, par M. Debidour. Elle n’est pas résolue; il s’est refusé énergiquement, aux premières et aux dernières lignes, à en donner une solution, et tout le long de son livre à en suggérer une; mais elle est admirablement posée.

Il n’y a que trois solutions de la question de l’Église et de l’État : une constitution nationale de la religion ; un concordat entre l’État et le Saint-Siège; la séparation de l’Église et de l’État.

Ces trois solutions ont été essayées en France : la première par la constitution civile du clergé en 1790; la troisième par la loi de l’an IV ; la seconde par la monarchie française, d’abord, depuis saint Louis jusqu’à Louis XVI, par le Consulat ensuite et les gouvernements qui lui ont succédé jusqu’aujourd’hui.

Etcequ’on peut ajouter, c’est que ces trois solutions ont donné des résultats déplorables. Seulement il en est une qui n’a peut-être pas été suffisamment essayée.

Examinons-les successivement toutes les trois.

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Le concordat est un traité entre deux gouvernements dont l’un a des sujets sur le territoire de l’autre. Le roi de France gouverne en France. Seulement il y a des Français qui sont gouvernés aussi par l’évèque de Rome, ce qui fait un embarras. Comment s’en tirer? On discute, on se bat même, parfois, on en revient à parlementer et on signe un traité de paix. Ce traité c’est le Concordat, qu’il s’appelle Pragmatique Sanction de saint Louis, Pragmatique Sanction de Charles VII, Concordat de Bologne (François Ier) ou Concordat de 1801.

Le concordat partage l’autorité. Il en laisse au pape et il en donne au roi, ou il en laisse au roi et en donne au pape. Il partage entre le pape et le roi le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Le pape nommera les évêques, mais à la condition qu’ils seront acceptés par le roi, ou le roi nommera les évêques, mais sous condition qu’ils seront agréés par le pape, ce qui revient à dire qu’il faudra qu’ils soient nommés par tous les deux. Voilà pour le pouvoir exécutif.

Le pape édictera la loi religieuse, mais sa loi ne sera promulguée et publiée en France qu’avec l’autorisation du roi. Et aussi l’assemblée des évêques de France pourra faire une loi pour l’Église de France, loi inspirée par le roi, non ratifiée par le pape et qui sera cependant loi de l’Église française. Voilà pour le pouvoir législatif.

Le concordat est un partage d’autorité. Il fait des

ecclésiastiques français des sujets mixtes, demi-français, demi-romains, sujets du pape, sujets du roi, obéissant continuellement à deux gouvernements et tenus d’obéir à tous les deux.

Est-ce possible? Parfaitement. Il suffit que le partage des autorités soit fait avec précision et clarté. Il suffit que le concordat soit bien fait. Remarquez que nous, citoyens ordinaires, nous sommes dans une situation analogue. Nous obéissons à plusieurs «pouvoirs » qui sont « séparés ». Nous obéissons au pouvoir législatif, au pouvoir exécutif, au pouvoir judiciaire, et ces pouvoirs ne s’entendent pas toujours. Il faut seulement que le domaine de leurs attributions respectives soit nettement délimité par la Constitution. De même il faut et il suffit que le concordat soit précis et clair.

Cependant le cas du concordat est plus compliqué. Il est plus compliqué, parce que l’un des deux souverains du clergé est étranger et peut avoir toute une politique étrangère qui n’est pas du tout celle de l’autre souverain, du souverain français, et cela peut faire des ecclésiastiques français, non plus théoriquement, mais réellement, des demi-étrangers sur le territoire de France, et des demi-étrangers ayant une influence et une autorité sur la population; et cela est grave.

Le cas du concordat est plus compliqué aussi, parce que, dans une Constitution, il n’y a pas d’arrière-pensées ou il peut ne pas y en avoir, tandis que dans un concordat il y en a toujours. Le concordat est toujours une transaction entre deux pouvoirs qui sont forcés

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de s’abandonner l’un à l'autre quelque chose; mais qui tous les deux voudraient avoir tout. Le roi consent que le pape gouverne un peu le clergé français; mais il est persuadé que le clergé français ne devrait obéir qu’au roi; le pape consent que le roi gouverne un peu le clergé français; mais il est convaincu que le droit du pape serait de gouverner sans partage le clergé français et le roi lui-même.

De sorte qu’un concordat est toujours une anarchie organisée, c’est-à-dire une anarchie couverte, c’est-àdire une anarchie latente. Il entraîne, parce qu’il les comporte par définition, des tiraillements et des discords continuels. 11 créa toujours deux partis dans le clergé, celui qui a plus d’intérêts ou plus de goût à obéir au pape qu’au roi, celui qui a plus d’intérêts ou plus de goût à obéir au roi qu’au pape. Il crée une tension et une instabilité perpétuelles. Il est en horreur naturellement à tous les esprits qui aiment l’unité.

Les uns disent : « C’est le pape qui devrait être seul souverain, pour qu’il y eût unité dans l’Église »; les autres disent : « C’est le roi qui devrait être seul souverain pour qu’il y eût unité dans l’État, et même unité dans l’Église de France ». Et ceux-là sont ultramontains et ceux-ci sont partisans du roi-pape ou de l’État socialisant et nationalisant la religion; et le rêve de ceux-là est le rêve de tous les papistes depuis Grégoire VII jusqu’à de Maistre; et le rêve de ceux-ci est le rêve de tous les étatistes, depuis Louis XIV jusqu’aux constituants.

Ce qu’il y a de curieux et de très naturel du reste, c’est qu’en définitive le concordat ne profite qu’à

l’Église locale, dans l’espèce qui nous occupe, ne profite qu’à l’Église de France. C’est le régime des concordats qui a fait l’Église gallicane. Cela se comprend très bien. J’ai dit que ce régime crée assez facilement deux partis dans l’Église; et c’est très vrai. Mais en dehors et en outre de ses tendances à être ou plutôt pour le pape ou plutôt pour le roi, une Église a, plus vif encore, un penchant à être pour soi-même. Or, placée entre deux autorités différentes, rivales et quelquefois hostiles, l’Église profite plus ou moins du conflit pour s’appartenir. Elle s’appuie tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre pour s’affranchir de tous les deux. Intimidant l’un en se rattachant à l’autre, puis celui-ci en se réclamant de celui-là, elle finit par être relativement autonome.

Si avec cela elle peut posséder, être riche et puissante par elle-même, elle devient un corps très indépendant et qui n’a plus ni avec l’un ni avec l’autre pouvoir qu’un lien, non de sujétion, mais de déférence, faisant de l’un et de l’autre, non plus des souverains, mais des suzerains.

Et c’était précisément la situation de l’Église de France avant 1789. Elle était l’Église gallicane, mot qui n’a pas de sens en langage catholique, chose qui a été parfaitement réelle et palpable, et de plus en plus, depuis le commencement du xvnc siècle jusqu’à la fin du xviii0. L’Église de France était administrée conjointement par le pape et par le roi; oui; mais elle pensait par elle-même et avait ses « libertés », c’est-àdire ses immunités, et son organisation propre, et son caractère particulier. Elle était une personne, et une

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Irès grande personne, demi-libre, au moins, entre deux souverains.

Et de cela même d’autres conséquences découlent qui sont très considérables. Cette Église, à demi indépendante, forme un État dans l’État, qui, quoique à demi indépendant du coté du pape comme du côté du roi, n’en a pas moins ce caractère d’être un État intérieur qui peut devenir allié d’un État étranger. Elle tient à son autonomie, mais précisément par ce qu’elle l'a, elle en dispose et peut en disposer à un moment donné en faveur de Rome. Elle peut devenir un appui pour Rome, d 'autant plu s qu’elle est une force propre qui ne dépend de Rome que quand elle le veut et dans la mesure où elle le veut. Ou’on se figure (à peu près) une colonie installée chez vous, qui est indépendante de sa mère patrie, et qui, à un moment donné, de sa mère patrie peut devenir l’alliée.

Ce n’est pas tout. Ee roi, le pouvoir temporel, a un intérêt considérable et surtout croit en avoir un à ce que celte Eglise passe pour être sienne, pour être nominalement à lui, comme son armée, comme sa noblesse, comme sa magistrature, comme ses académies. Le besoin d’unité nationale qui possède toujours un gouvernement, c’est-à-dire le besoin de despotisme qui possède tout homme qui gouverne, persuade au roi que l’Eglise doit paraître une des choses qui lui appartiennent. 11 ne peut guère lui donner le nom d'Eglise royale, ce qui serait un contresens trop éclatant. Mais il lient à ce qu’elle soit et à ce qu’elle soit proclamée Religion d’Etat. Cela veut dire pour lui que la Religion du roi est celle de la nation

à l’exclusion ou à l’humiliation de toute autre; et il n’est pas fâché qu’il y ait une certaine confusion à cet égard, et que le catholique ne sache pas très précisément s’il a pour chef religieux le pape ou le roi très chrétien. Au fond il tend confusément à être pape français, au moins dans l’imagination du peuple, sinon dans sa croyance. Quand il révoque l’Édit de Nantes, c’est d’abord, assurément, parce que les protestants sont républicains ou parce qu’il croit qu’ils le sont et n’a pas absolument tort de le croire; mais c’est ensuite pour faire acte de chef religieux dans l’étendue de son territoire, c’est pour être honoré comme une manière de fondateur de religion ; c’est pour se faire dire par les évêques parlant publiquement : « Hâtez-vous de mettre Louis avec les Constantin et les Théodose.... Poussons jusqu’au ciel nos acclamations et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : Vous avez affermi la foi.... » — La Révocation de l’Édit de Nanles c’est l’intronisation pontificale du roi et c’est en grande partie pour cela qu’elle a été faite.

Pour ces raisons, le roi tient donc infiniment à ce que la religion dont il est soit religion d’État, pour que la religion dont il est paraisse un peu être de lui, pour que la religion à laquelle il appartient paraisse un peu lui appartenir.

Et d’autre part l’Église a un grand intérêt à flatter, sans la satisfaire, cette ambition secrète du prince, pour être proclamée Église d’État par lui et soutenue

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par lui comme telle, sans jamais aller jusqu’à reconnaître formellement le prince pour sou chef.

Tout cela constitue un état très singulier. L’Eglise est étrangère et elle est nationale. Elle est dépendante de deux côtés et indépendante de deux côtés aussi, et en définitive est très indépendante avec des liens multiples, contraires et faibles. Elle a deux chefs, dont l’un est illégitime, mais quelquefois plus vraiment chef que l’autre, et elle oppose ces deux chefs l’un à l’autre selon les besoins, ses intérêts et les circonstances. Elle est subordonnée au roi qui nomme ses chefs et elle se flatte en tant qu’Église universelle et en la personne de son souverain pontife d’être au-dessus du roi, qui n’est qu’un de ses lidèles et qu’elle peut excommunier. Elle est religion d’Etat, et cela ne veut pas dire cependant qu’elle se confonde avec l’État et que le roi dispose d’elle comme de toutes les choses d’Etat; et il serait fou de lui dire : « Vous êtes Église d’Etat, et l’État c’est moi » ; et encore cependant ceci est au fond de la pensée du roi au moins comme espoir ou comme tentation.

Le tout est quelque chose d’hybride, de complexe, d’ambigu, d’équivoque, de mal défini et d’indéfinissable qui est fécond en conflits, heurts et discordes. Rien n’est plus naturel que l’horreur d’un unitaire, d’un disciplinaire et d’un simpliste comme Joseph de Maistre, pour l’Église gallicane, c’est-à-dire pour l’Eglise née du régime des concordats.

Tel était le régime ecclésiastique de l’ancienne France. Le régime ecclésiastique, concordataire encore, de la France du xix° siècle est un peu différent, mais

n’est pas meilleur. Les grandes différences, c’est que l’Église a continué d’être concordataire en cessant d’être riche et en cessant d’être Église d’État. Elle a cessé d’être riche et par conséquent elle a perdu une grande partie de son indépendance propre, de son autonomie personnelle. L’Église, en dehors de son caractère sacré, de son caractère moral et de son caractère social, était un grand syndicat de propriétaires, avait sa clientèle d’ouvriers, de protégés, d’assistés. Elle était une corporation d'une puissance énorme, une des forces organisées du pays. Son immense tort a été précisément de mal employer cette force, et de ne pas bien faire son métier de corporation aristocratique, de ne pas cultiver ses biens activement et intelligemment pour sa prospérité propre et pour la prospérité générale, de remplir aussi mal sa mission à cet égard que la noblesse remplissait la sienne. Les aristocraties de l’ancien régime ont péri parce qu’elles ne faisaient pas leur métier, parce qu’elles ne se comprenaient plus. Les hommes meurent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement; les corps constitués et continus ne périssent que par le suicide.

Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. L’Église était riche et par conséquent indépendante. Elle n’est plus riche; elle redevient subordonnée. Il faut qu’elle s’appuie sur quelque chose. Sur quoi? En faisant son concordat, Bonaparte répondait : « Sur moi! » Il continuait le rêve de Louis XIV. Il considérait le clergé comme une gendarmerie spirituelle destinée à soutenir le nouveau trône. Il se trompait. L’Église, dépossédée de ses richesses, semblait ne devoir plus être qu’un

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corps de fonctionnaires. C’eût été vrai si elle n’avait pas en d’appui possible hors de France. Mais elle en avait un, et précisément pour ne pas être un simple corps de fonctionnaires, il fallait qu’elle devînt ultramontaine, et elle le devint. Déposséder l’Église, on n’avait pas songé assez que c’était la dénationaliser. Transformer l’Fglise de corporation en administration, c’est ce qu’on avait voulu faire; la transformer de corporation française en membre d’une corporation cosmopolite, c'est ce qu’on avait fait.

Supposez que la franc-maçonnerie française soit un syndicat de propriétaires; elle sera très française; elle sera mêlée par mille endroits et attachée par mille liens aux choses de France; elle sera enracinée dans le sol français; dépossédez-la : elle se rattachera immédiatement à ce qu’il y aura de plus fort, de plus résistant, de mieux organisé dans la franc-maçonnerie des autres pays.

Les protestants sont laborieux, industrieux et riches depuis Henri IV. Vous les dépossédez, vous leur enlevez leurs droits de citoyens : les uns émigrent; les autres ont éternellement le regard tourné vers Genève et sont jusqu’en 1790 des espèces d’émigrés à l’intérieur. Cessant d’être une corporation puissante dans le sein de l’État français, l’Eglise devait devenir relativement, plus qu’elle ne l’était auparavant, un élément étranger dans le corps de la nation française.

De plus, de religion d’Etat, l’Église était passée au rang d’Églisc parmi d’autres églises. C’était un nouveau motif de désaffection. L’Église d’avant 89 se considérait comme dépositaire de, l'àme de la France; elle

se considérait comme la France même en tant que nation religieuse; elle se considérait comme étant la France chrétienne. C’était un ferment excellent de patriotisme. L’Église française était une âme dont la France était la chair. Nul lien plus fort. L’Église française ne pouvait être que gallicane. — Elle cesse d’être religion d’État. Quel lien lui reste avec la France? Un lien tout matériel : elle est rémunérée par elle. Et d’abord ce n’est qu’un lien matériel, et ensuite, comme cette rémunération n’est tenue par l’Église que comme une indemnité, et précaire et dérisoire, des biens qu’on lui a pris, tout lien entre la France et l’Église semble avoir disparu, et par cette nouvelle raison, l’Église doit devenir et devient ultramontaine et cosmopolite.

Un signe de cette métamorphose. L’Église d’avant 89 était hostile à l’ordre des Jésuites. Pourquoi? Parce qu’elle était gallicane et que l’ordre des Jésuites avait un caractère cosmopolite. L’Église du xix° siècle, je ne dis pas est favorable à l’ordre des Jésuites, mais lui est beaucoup moins hostile. Pourquoi? Parce que, relativement, elle est devenue cosmopolite elle-même, et, relativement, n’est plus gallicane.

Tout cela, je le sais bien, et Dieu merci, est atténué par le patriotisme des membres du clergé. Un prêtre français est d’abord un Français. Mais ceci est un patriotisme personnel et non un patriotisme corporatif. Les prêtres français sont très patriotes, ce qui empêche fort bien l’Église en son ensemble de ne l’être pas. Mais il n’en reste pas moins que comme corps l’Église française est moins attachée au pays, y tient par des racines moins nombreuses et moins pro-

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fondes que l’Église de l’ancien régime. Que le nom même d’Église gallicane soit devenu un terme archéologique, c’en est un signe très éclatant.

Cette nouvelle Église, toujours concordataire, mais déchue de ses anciens privilèges, qu’a-t-elle fait depuis 1801? Elle a fait son métier propre d’abord, et elle l’a fait plutôt mieux qu’avant 1780. Elle a enseigné, prêché, consolé, secouru. Mais, en dehors de ces fonctions sacrées, qu’a-t-elle fait? Elle a fait la guerre à l’État, c’est-à-dire à l’omnipotence de l'État et à la tendance qu’a toujours l’État à tout faire sien. Elle a réclamé énergiquement la liberté de penser, la liberté de parler, la liberté d’écrire, la liberté d’enseigner. Elle ne pouvait pas faire autre chose; car tout opprimé est libéral. Et certes l’Église n’était pas opprimée, pas plus du moins que le reste de la nation, quel que fût le gouvernement; mais elle croyait l’être, ce qui suffit, sinon pour légitimer, du moins pour justifier son attitude.

Et puis, il faut confesser que, relativement, elle l’était. La liberté d’association n’existait pas en Erance et l’Église plus que personne souffrait de la nonliberté d’association, puisque l’association est la forme, sinon l’essence, de sa vie même. L’Église est association par définition même et étymologie. Sans doute on lui permettait d’exister comme corps, mais comme forment corps les fonctionnaires d’une même administration. Ce n’est pas une liberté d’association bien large ni bien souple. Toute association de catholiques dans un but de propagande, d’édification, de bienfaisance, d’enseignement, ou dans le but seulement de se

sentir associés était interdite ou était gênée. L’Église réclamait cette liberté comme essentielle à son développement, à sa vie et à sa manière d’être.

De môme elle réclamait la liberté d’enseigner. Pourquoi non? Comme citoyens, les prêtres devraient avoir ce droit; comme corps ils n’ont pas été institués pour autre chose. Docete gentcs. L’État accaparait l’enseignement, parce que, de sa nature, il tend à tout accaparer. Soit. L’Église demandait qu’il lui fût permis d’enseigner à côté de lui, en injuriant l’enseignement de l’État, ce qui certainement était de trop et très blâmable, mais en faisant remarquer, ce qui était plus juste, que ce n’était pas une liberté pour elle qu’elle réclamait, mais une liberté pour les pères de famille, lesquels devraient avoir le droit de choisir pour leurs enfants les précepteurs qu’il leur conviendrait de prc férer.

Ainsi, peu à peu, l’Église devenait un parti d’opposition et un parti libéral, et en venait à se réclamer de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Et c’était piquant de bien des façons. D’abord parce que ces principes n’étaient pas du tout approuvés en eux-mêmes par la cour de Rome, et que, pour augmenter son influence, l’Église s’appuyait sur des idées générales qui n’étaient pas du tout celles de ses chefs. Aussi était-elle assez gênée, comme par elle-même, dans son attitude et dans la lutte qu’elle soutenait, et de là précisément les violences de sa polémique. Dire : « Nous demandons les droits de l’homme et du citoyen », cela peut aller avec beaucoup de dignité, de gravité, de calme, avec fermeté, sans doute, mais sans

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aucune violence de langage. Mais quand on est un peu gêné pour dire cela et qu'on ne peut le faire entendre que par incises, ou digressions, et sans y appuyer, on se rabat sur les arguments de polémique, où I on est, où l’on se croit du moins plus à l'aise, et Ion dit :

« Nous demandons la liberté d’enseignement parce que le vôtre est monstrueux », ce qui n’est pas très poli et ce qui ne laisse pas d’ètre faux.

Et cette lutte était un peu divertissante aussi en ce que l’Église demandait à l’État la réalisation de principes qu’elle ne professait pas, et l’État lui refusait la réalisation des principes qu’il professait. Et lequel avait plus tort et était plus illogique, il eût été difficile d’en décider. Veuillot disait effrontément : * Nous vous demandons la liberté quand vous êtes au pouvoir parce que c’est votre principe, et nous vous la refusons quand nous y sommes, parce que ce n’est pas le nôtre ». Et les libéraux répondaient : « Nous vous demandons la liberté quand vous êtes au pouvoir parce que ce n’est pas votre principe; et nous vous la refusons quand nous y sommes parce que c’est le nôtre ». Et cela était aussi odieux et quelque peu plus illogique.

Tant il y a que les gens d’Église eurent gain de cause, partie parce que la logique a toujours une certaine force et qu’on est toujours un peu condamné à appliquer les principes qu’on a proclamés; partie parce que les gens d’Église se trouvèrent les plus forts, du moins sur ce terrain-là. Les libéraux durent faire des lois libérales parce que les droits de l’homme étaient leur vieille charte, parce qu’ils avaient avec

candeur et imprudence inscrit la liberté de l’enseignement dans la Charte de 1830, etc. Ils durent faire des lois libérales surtout parce qu’on les leur arracha. Les libertés ne s’obtiennent jamais; il faut les prendre, légalement, parce que c’est la manière de les assurer un peu tout en les prenant; mais il faut les prendre.

L’Église a conquis en 1849 la liberté d’enseignement et on peut la considérer comme pour très longtemps établie. Elle la conquit parce qu’elle était la plus forte. Elle eut pour elle sur ce point la majorité du suffrage universel. Et ceci est d’une importance capitale comme indication des tendances de l’opinion publique en France. Le peuple de France aime l’État; il n’est pas individualiste, il est très peu libéral. On ne peut pas dire que ce soit là un acte de méfiance ou d’agression contre l’État qu’il ait fait et voulu faire. — Et le peuple de France ne peut pas souffrir l’ingérence des prêtres dans la politique. Le souvenir de la Restauration lui est odieux; la seule chance du retour d’un gouvernement qui était soupçonné, et rien de plus, d’être de nature à se laisser dominer ou inspirer par l’Église a rendu la France républicaine et il n’y a que cela, j’en suis sûr, qui l’a rendue telle.

Pourquoi donc a-t-il donné à l’Église cette victoire du l’établissement de la liberté d’enseignement? Je suis bien forcé de penser que c’est qu’il n’a pas cru que l’Église enseignant ce fût une ingérence de l’Église dans la politique. Le peuple de France aime l’Église chez elle et il n’a pas cru qu’à enseigner elle sorlît de chez soi. Voilà ce qu’il me semble.

Après tout, a-t-il eu tort? L’Église enseignant prend

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une importance plus grande dans la nation; oui; dans la politique, croyez-vous? Elle prend une plus grande influence sur les mœurs; sans doute; sur le gouvernement, est-ce bien sur? Ces choses se touchent, je le confesse; mais ces choses ne sont pourtant pas la môme chose. Un homme élevé chrétiennement serat-il nécessairement un ultramontain et un partisan de l’ancien régime? Ce n’est pas prouvé. L’exemple, si souvent cité, des philosophes du xvme siècle élevés par les Jésuites a du bon ; mais il y a mieux. Tous les rois de France ont été élevés par l'Eglise; aucun n’a été ultramontain, aucun, non pas même Louis XVI, qui a été trop catholique, mais qui a été, que je croie, assez gallican. Le peuple de France a pu raisonner ainsi, confusément, bien entendu : « Le roi, maintenant, c’est moi. Je puis, comme mes prédécesseurs, être élevé partiellement par l'Église, sans permettre jamais à l’Église de me dominer comme roi. L’Église, en tant que professeur, a du bon. Il est même certains esprits et certaines âmes â qui elle est nécessaire comme professeur. Elle a comme naturellement une douceur tenace qui est la vertu essentielle du professeur. Enfin elle a des qualités pédagogiques. Laissons-lui donner l’enseignement à ceux qui voudront la prendre chez elle. Quant à lui assurer ainsi une domination ou une prédominance dans la politique du pays, je n'y songe pas et je ne crois point que je le fasse sans le vouloir. L’Église était dans son église et n’en sortait pas. Elle sera dans son église et dans son école et elle n’ira pas plus loin ».

Et de fait l’on ne voit pas, depuis un demi-siècle

que l'Église enseigne, que ses progrès dans le domaine politique aient été très considérables.

Ainsi peut-être le peuple de France a raisonné. Quant à avoir été ému par la considération des droits de l'homme, je ne crois pas que cette abstraction ait eu une grande influence sur sa sensibilité.

Toujours est-il que l’Église a eu ce gain de cause et ce gain de profit, qui est énorme. C’est sa dernière victoire.

Pour résumer l’histoire de l’Église concordataire depuis 1801, voilà donc ce que l’État a obtenu à lier l’Église à lui par ce chef-d’œuvre diplomatique du premier Consul. L’Église a été aussi gênante pour l’État depuis 1801 que jusqu’en 1789; les tiraillements, les heurts, les discordes et les conflits ont été aussi nombreux et aussi graves depuis 1801 que jusqu’en 1789; l’Église est aussi puissante dans l’État qu’avant 1789; quelques historiens, comme M. Debidour et comme M. Seignobos, estiment même qu’elle l’est davantage: et enfin elle a remporté en un petit demi-siècle sur l’État, malgré ses résistances constantes, une victoire signalée que je ne suis pas sûr qu’elle eût remportée sous l’ancien régime si elle avait eu la même bataille à livrer. En vérité, je me demande quel intérêt a l’État à maintenir un régime, destiné sans doute à le protéger, et qui ne le protège pas davantage. Est-ce que le régime concordataire serait un leurre?

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Le régime de la socialisation ou nationalisation de l’Église a été également essayé en France. Ce fut de 1790 à 1795, depuis la « constitution civile du clergé » jusqu’à l’abandon de cette tentative. La constitution civile du clergé était une idée tout à fait conforme aux principes généraux qui dirigeaient les révolutionnaires. Ceux-ci avaient commencé par déclarer que tous les cultes étaient également libres et également étrangers au gouvernement, et qu’il n‘y avait plus de religion d’État; puis, aussitôt, ils se donnaient la tâche d’organiser la religion catholique en France à leur gré et à leur guise. C’est par cette contradiction même qu’ils étaient absolument d’accord avec leurs idées générales, parce que leurs idées générales étaient absolument contradictoires.

Les Constituants et aussi les Constitutionnels ont toujours cru être libéraux et ont toujours été despotistes. Il ont toujours cru qu’ils conviaient les Français à faire eux-mêmes leurs affaires, qu’ils affranchissaient les Français de la tutelle humiliante et écrasante de l’État, qu’ils étaient individualistes déclarés et convaincus, que les Droits de l’homme étaient leur charte et leur pensée maîtresse; — mais dans tous leurs actes constitutionnels, ils se sont conduits comme les successeurs immédiats de Louis XIV, parfaitement persuadés que l’État était omnipuissant, partout intervenant, omnipossesseur, et que rien en France ne

devait et ne pouvait être fait que par l’État; d’une part déclarant qu’il n’y avait plus de souveraineté, d’autre part transportant tout simplement du roi à l’État, représenté par le gouvernement qu’ils établissaient, la souveraineté absolue.

Ils renforçaient môme cette absolue souveraineté, et la rendaient plus absolue encore, si l’on peut ainsi parler; car jamais monarque français ne se serait avisé d’organiser l’Église de France selon son caprice et son bon plaisir. Voilà pourquoi ils proclamèrent la liberté religieuse et, immédiatement après, constituèrent l’Église de France selon leurs idées théologiques. La Constituante fut un concile laïque. Elle imagina de faire nommer les prêtres et les évêques par tous les citoyens français, catholiques, protestants, juifs et athées, et de rattacher fortement cette Église ainsi constituée à l’État par le serment d’obéissance aux lois et à la Constitution.

Par la première de ces interventions ils ramenaient l’Église aux coutumes de l’Église primitive, où cependans les païens n’étaient pas, je crois, admis à participer à l’élection des évêques; par la seconde, ils faisaient de l'Église un corps de fonctionnaires étroitement subordonnés à l’État. Ils ne s’apercevaient pas qu’après avoir renversé la religion d’État, ils la rétablissaient pleinement et que leur Église n’était pas autre chose qu’une Église nationale exactement comme l’Administration des droits réunis était une administration nationale. Au fond c’était précisément ce qu’ils voulaient : l’abolition de la religion d’État était ce qu’ils croyaient devoir aux formules; et le rétablisse-

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ment de la religion d’État était ce qu'ils donnaient à leurs désirs. C’étaient des partisans de l'État antique, où la Religion se confondait avec l'État lui-même, où la Religion était comme un organe de l'État et où l’on était pontife exactement comme on était consul et désigné à ce poste par les mêmes procédés.

C’était là leur conception même de la Religion. Un prêtre est un officier de morale, un magistrat de prédication, un fonctionnaire préposé au service de la consolation et de l’assistance, et il n’est rien de plus, et que pourrait-il bien être autre chose?

C’est une conception. Mais là considération même des choses antiques si en vogue à cette époque aurait dû les faire réfléchir. La vérité c’est que dans toute l’antiquité, sitôt que les religions, restes vénérables d’un passé préhistorique et peu connu de nous, ne furent plus en effet qu’un organe de la société civile, tout de suite quelque chose, hors d’elles, se créa, manifestations libres, personnelles et spontanées du besoin de croire, de rêver, de penser et de s’attendrir; et que ces pensées et sentiments se groupèrent, s’associèrent, devinrent des écoles, et que ces fédérations spirituelles étaient tout simplement des religions, et qu’elles avaient pour caractère et pour essence même d’ètre indépendantes de l’État et de la religion officielle. Ét quand l’État, conjoint avec la religion officielle, sc heurtait à ces fédérations spirituelles indépendantes, il s’effrayait d’elles, les suspectait et les persécutait, exactement comme Louis XIV les protestants, et la Révolution les prêtres réfractaires.

Cela veut dire que la Religion est par essence extra-

sociale; qu’elle n’est vivante qu’à cette condition; qu’elle ne devient chose d’Etat et organe d’État que quand elle est morte; que tant qu’elle est vivante elle ne peut tout au plus qu’être à demi confondue avec l’État; que cette grande distinction entre le spirituel et le temporel, qui a tant passionné les modernes, l’antiquité l’a parfaitement connue, avec la tendance du temporel à absorber le spirituel en lui ou à le tuer quand il ne se laissait pas absorber. L’Église hors de l’État et contre l’État, c’est Pythagore, c’est Socrate, c’est Épicure, c’est Épictète, chacun avec son école, c’est-à-dire avec son Église. Si le fait est si antique, si universel, et, en tant qu’incessamment renouvelé, si permanent, c’est qu’il répond à un besoin psychologique de l’humanité; c’est qu’il y a l’État d’une part et la Religion de l’autre; c’est que ces deux ordres de choses doivent être séparés; c’est que, quand ils s’unissent et se confondent, cela signiüeque l’ancien élément spirituel est languissant et qu’un nouvel élément spii'ituel se prépare et se forme en quelque endroit, lequel ne se confondra pas, lui, avec l’État et vivra de sa vie propre et voudra en vivre parce qu’il sera vivant.

Ceci est comme la pierre de touche. Si, en 1790, l’Église catholique s’était laissé absorber par l’État, tout homme habitué à l’évolution des choses religieuses en aurait conclu que l’Église catholique avait perdu de son principe vital, qu’elle n’était plus ni une foi, ni une pensée, ni môme un sentiment, qu’elle n’était plus qu’une habitude, fort honnête du reste, comme le soin que prenaient les prêtres romains de la statue de Jupiter Stator.

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Ce n’est point à dire que le clergé constitutionnel de 1790 à 1795 fût sceptique, ou indifférent, ou tiède, enfin fût mauvais catholique. 11 se trompa, seulement. Il partagea l’erreur des Constituants eux-mêmes, qui, pour la plupart, étaient bons catholiques. Il ne comprit pas très bien ce que c’est qu’une religion. Il ne vit aucun inconvénient ni aucun contresens à ce que la sienne fût confondue avec l’État, et il crut même qu’elle prendrait à cela de l’autorité et une vie nouvelle. Il était très patriote, dont je ne songe qu’à le louer, et il croyait que la Patrie, c’est l’État. Ce sont choses connexes et différentes.

L’État c’est l’ensemble de forces que les citoyens mettent en commun pour le maintien, la défense et l’administration de la Patrie. Et certes, il a besoin de patriotisme; il faut que ces sacrifices qu’on fait pour lui soient faits avec joie et avec ardeur, et considérés, non comme une nécessité où l’on se résigne, mais comme un service que l’on est heureux de rendre. L’État est une partie de la Patrie; mais enfin il n’est pas la Patrie tout entière.

La Patrie est l’ensemble des affinités morales et intellectuelles qui unissent entre eux, de génération en génération, les citoyens d’un même peuple. Ces affinités sont des idées, des sentiments, des souvenirs, des émotions. Idées, sentiments, émotions, souvenirs sont choses de l’âme, qui n’ont leur pleine expansion ou leur vitalité et leur force que dans la liberté, qui ne peuvent pas et ne doivent pas être disciplinées, réglementées, administrées, qui ne sont pas matières d’administration, et qui certes peuvent être organisées,

mais à la condition de s’organiser elles-mêmes, parce qu’elles sont organisantes beaucoup plus qu’organisables.

A l’État il faut donc donner, avec patriotisme du reste, dans les limites où il en a besoin pour le maintien, la défense et l’administration de la Patrie, tout ce qui est susceptible en effet d’administration matérielle; à la Patrie il faut réserver, dans un jeu libre, dans un mouvement aisé et vif, dans une continuelle palpitation de vie ardente ou allègre, tout ce qui est spirituel, intellectuel, moral, tout ce qui est susceptible d’organisation spontanée, ou tout ce qui, encore que pouvant être convenablement organisé par l’État, cependant est évidemment plus capable de force active, et de développement, et d’ardeur, et d’élanà se produire, à s’étendre, à grandir et à s’organiser de soi-même.

La Religion est précisément une de ces choses-là, comme l’art, comme la fraternité, comme la charité. Chose sociale, ou devenue telle, elle n’est pas mauvaise, elle n’est pas chose morte, n’exagérons rien; et si j’ai exagéré tout à l’heure pour faire comprendre, qu’on en rabatte ce qu’il faut; mais elle est chose plus froide; et qu’est-ce qu’un apostolat qui est froid? En un mot la Religion doit être chose de Patrie et non chose d’État.

Elle doit être chose de Patrie; et ce qui est intéressant pour le philosophe, c’est qu’elle l’est, encore même qu’elle ne le veuille pas précisément, ou encore que son institution ne l’y prépare et ne l’y destine pas précisément. La religion catholique est catholique; elle est universelle; c’est entendu; partout cependant elle est comme forcée d’ètre nationale, ce qui, pour

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elle, est une manière de particularisme. Elle a été espagnole en Espagne, elle a été italienne en Italie d'une certaine façon, c’est-à-dire en tenant la main à ce que la Papauté restât italienne; elle a été gallicane en France. C’est chose forcée. Une religion, même cosmopolite en son institution, est obligée, dans un certain pays, d’abord parce que ses ministres sont de ce pays, ce qui est bien quelque chose, ensuite parce que ceux qu’elle enseigne sont de ce pays, à avoir un caractère et un esprit national. La religion entre pour sa part dans cet ensemble d’institutions intellectuelles et morales ou de mouvements intellectuels et moraux que j’appelle choses de Patrie.

Elle contribue directement à développer le patriotisme parce que le clergé est patriote pour les raisons que je viens de dire; elle y contribue indirectement surtout, mais très puissamment, parce qu’elle habitue les âmes à des sentiments désintéressés, et là est le point, du moins le point essentiel. Il n’y a pas, à proprement parler, de sentiment désintéressé, mais il y a des sentiments qui sont moins étroitement intéressés que d’autres. Il est parfaitement vrai que la Religion s’adresse en nous à un sentiment intéressé en nous disant d’ètr'e vertueux pour gagner le ciel. Seulement plût à Dieu que tous les sentiments intéressés ne le fussent que comme celui-là! Il est intéressé à long terme et aussi en nous laissant la peur d’être dupe de lui, cette peur que Musset exprimait avec tant d’ingénuité :

Si vous m’avez trompé, me rendrez-vous la vie?

Si vous m’avez dit vrai, m’ouvrirez-vous les cieux?

Dans ccs conditions un sentiment est intéressé encore, mais il ne l’est guère. Un chrétien fait le bien, partie par espoir et en grande partie sans tenir compte de son espérance et par seul « amour de Dieu », c’est-àdire du bien. Or, dans notre pauvre humanité, nous appelons sentiment désintéressé un sentiment où l’intérêt n’entre que pour une part.

Or c’est précisément un sentiment de ce genre que la Patrie demande pour elle. Il suffirait certainement de savoir bien calculer pour être dévoué corps et âme à sa Patrie, tout ce que nous faisons pour elle devant nous revenir; mais ce retour est à long terme et chacun de nous peut dans ce calcul être dupe pour son compte personnel ; et par conséquent c’est surtout sans calcul et sans espoir que nous nous dévouons à notre pays; et le patriotisme est un sentiment désintéressé dans le sens toujours relatif qu’il faut donner à ce mot.

C’est même encore là une des différences entre les choses de Patrie et les choses d’État. L’État, comme je l’ai dit, se trouve très bien de ce que nous lui donnions avec patriotisme ce que nous lui devons; mais à la rigueur il n’aurait besoin que de notre service et non de notre dévouement, il n’aurait besoin que de notre obéissance ponctuelle et de notre adhésion raisonnée; la Patrie a besoin de notre dévouement, de notre amour, de notre sacrifice, de notre passion, de notre âme, d’un sentiment désintéressé de notre part.

Eh bien, c’est à des sentiments désintéressés que la Religion habitue les âmes. Elle instruit et elle plie à

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aimer une grande idée pour elle-même et sans considération de ce qui nous en peut revenir. En d autres termes elle crée ou cultive en nous 1 idéalisme. Or tous les idéalismes se touchant les uns les autres et se comprenant les uns les autres, il n’y a pas de meilleure préparation au patriotisme que la Religion.

Il n’est pas étonné qu'on lui demande de se sacrifier à la Patrie, l’homme à qui l’on a appris que la dignité de l’homme est tout entière à se sacrifier a une idée pure. Il est tout préparé et tout prêt. 11 ne change pas d’atmosphère. 11 ne change pas de direction. Il suit le mouvement qu’on lui a déjà imprimé et qui lui est devenu naturel.

— On pourrait commencer par appliquer à la Patrie même, tout de suite, la faculté d’idéalisme qu’on a de soi.

— Oui, sans doute, et ceux qui ont eu cette idée ne sont pas dans le faux; mais tout ce que j’écris ici est écrit au point de vue historique. Je prends le sentiment religieux comme existant, en attendant qu’il disparaisse, s’il doit disparaître, et je dis : « Il y a un sentiment religieux? — Oui. — Cultivé dans les jeunes âmes, entretenu dans les autres par des religions établies?

Oui. — Ce sentiment et l’éducation de ce sentiment peuvent profiter au patriotisme et sont au patriotisme * une préparation excellente et un acheminement presque direct, parce que le sentiment religieux et le patriotisme sont des sentiments du même genre. Pour toutes les raisons que je viens de présenter la Religion est au nombre des choses de Patrie et n’est pas et ne doit pas être au nombre des choses d’Etat.

C’est cette distinction que ni les Constituants ni les prêtres constitutionnels de 1790 n’ont su faire, et c’est la confusion entre les choses de Patrie et les choses d’État qui fut leur erreur, où leur patriotisme même les lit tomber.

Et puis l’on sait assez que ce n’est pas pour tout cela que la Constitution civile du Clergé de 1790 a échoué et que ce sont les passions politiques du temps qui ont entravé et ruiné cette tentative. Mais ce que je voulais mettre en lumière c’est le vice fondamental et l’élément de caducité de cette conception, que je crois qui l’eût ruinée, beaucoup plus tard, si elle eût survécu aux orages du temps et aux causes circonstancielles de destruction.

La troisième solution, celle qui consiste dans la séparation de l’Eglise et de l'État, a été également essayée en France. Elle l’a été en 1795. Ce fut le testament religieux de la Convention et ce fut proprement le régime religieux du Directoire. Comme on peut croire, ce n’est pas en février 1795 que l’idée en vint pour la première fois. Dès les commencements de la Révolution la séparation de l’Église et de l’État fut réclamée par quelques législateurs ou quelques publicistes. C’est, par exemple, André Chénier qui, dès le 19 octobre 1791, écrivait dans une éloquente lettre, insérée, le 22, au Moniteur :

« .... Le zèle véritablement religieux de quelques-uns

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et l’indifférence des autres précipitèrent l’Assemblée nationale dans l’idée de faire une Constitution civile du Clergé, c’est-à-dire de créer un clergé après en avoir détruit un autre.... Est-ce en créant un corps de prêtres qui pourront se dire persécutés que l'on espère les rendre peu redoutables?... Faut-il laisser dire aux malveillants qu’en France toutes les religions sont permises excepté une [celle des prêtres dissidents]?... Est-ce à l’Assemblée nationale à réunir les sectes et à peser leurs différends?... Nous ne serons délivrés de l’influence de pareils hommes [les énergumènes religieux et ceux de l’autre camp] que quand l’Assemblée nationale aura maintenu à chacun liberté entière de suivre et d'inventer telle religion qu’il lui plaira; quand chacun payera le culte qu'il voudra suivre et n’en payera point d’autre et quand les tribunaux puniront avec rigueur les persécuteurs et les séditieux de tous les partis. Et si des membres de l’Assemblée nationale disent encore que tout le peuple français n'est pas encore assez mûr pour cette doctrine, il faut leur répondre : « Cela se peut; mais c’est à vous à nous « mûrir par votre conduite, par vos discours et par les lois ». En un mot, les prêtres ne troublent pas les États quand on ne s’y occupe pas d’eux, et ils les troublent toujours quand on s’en occupe et de quelque manière qu'on s’en occupe.... Des querelles de prêtres ne peuvent qu’être alimentées par l’attention qu’on y fera; ne peuvent que cesser quand elles n’intéresseront personne ; et le devoir de l'Assemblée est de les étouffer par l'indifférence et non pas d'y prendre part. »

C’était la séparation non seulement matérielle,

mais même morale de l’Église et de l’État qui était réclamée et proclamée comme nécessaire dans cette forte page.

Peu à peu l’idée fit son chemin. Ce qui l’aida à en faire ce furent les tentatives malheureuses et un peu ridicules de véritables religions d’État qui portèrent le nom de culte de la Raison et culte de l’Être suprême. Si elles eurent un résultat, ce fut d’habituer les esprits à cette idée que l’État s’entendait peu à établir une religion et à la maintenir, et, par suite, à cette autre idée que la Religion n’était peut-être pas une chose d’État.

On put sentir que le gouvernement n’avait pas en lui une vertu théologique et une force de création religieuse, et que la distinction entre le temporel et le spirituel n’était pas si fausse et reposait sur quelque chose.

Tant il y a qu’en 1794 l’idée de la séparation de l’Église et de l’État était aussi en faveur qu’y avait été en 1790 celle d’une religion d’État. C’est Cambon, par exemple, vieux séparatiste, qui déjà, en 1792, avait demandé que l’État se désintéressât des religions, qui, en 1794, revient à la charge et obtient par la loi du 18 septembre que la République ne payât plus les frais ni les salaires d’aucun culte; c’est Grégoire qui, le 21 décembre 1794, adjure la Convention, puisque la Constitution civile du clergé n’existe plus, de permettre à l’Église de s’organiser à son gré sans qu’aucune loi d’exception gène désormais scs ministres dans l’exercice de leur sacerdoce; c’est enfin Grégoire encore qui, le 21 février 1795, arrache à la Convention

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la loi décisive, la charte de la séparation de l’Église et de l’État.

Par cette loi il était déclaré que l’exercice d’aucun culte ne pouvait être troublé et que la République française n’en salariait aucun; que la République ne fournissait aucun local ni pour l’exercice des cultes ni pour le logement de leurs ministres; qu’elle ne reconnaissait auxdits ministres aucun caractère public; qu’elle défendait aux communes d’acheter ou de louer des locaux pour l’exercice des cultes; qu’enfin seraient punis de telles et telles peines correctionnelles ceux qui troubleraient les cérémonies d’un culte ou en outrageraient les ministres.

C’était là, avec la dernière netteté, la déclaration des droits de la Religion, et la déclaration des devoirs de l’État envers elle. Le droit de la Religion, c’est d’exister à titre privé, sans aucun caractère public, ni en ses ministres, ni en ses sièges et habitations. Le devoir de l’État envers la Religion c’est de lui assurer la liberté et la sécurité comme à un quelconque des citoyens de la République. Le caractère privé de la Religion est aussi fortement affirmé dans les droits qu’on lui reconnaît que dans les devoirs qu'on reconnaît qu’on a envers elle.

Cette charte de la séparation, c’est la loi Grégoire. C’est un prêtre catholique qui a fait en France la première loi de séparation de l’Église et de l’État, comme aux États-Unis le premier État qui ait séparé la Religion de l’État est un État fondé par un catholique.

Les effets de la loi Grégoire furent rapides et considérables. Quand Napoléon Ier se vantait d’avoir rou-

vert les églises et quand on l’en félicitait si bruyamment, il avait tort et raison, on avait raison et on avait tort. Une multitude d’églises furent rouvertes et le culte catholique redevint très florissant dès l’année 1795, et donc Napoléon Ier n’avait pas été le restaurateur du culte. Mais il est vrai que depuis le 4 septembre 1797 (fructidor an V) jusqu’au 9 novembre 1799 (18 brumaire an VIII) la Terreur fructidorienne avait détruit à peu près tous les effets de la loi Grégoire, persécuté, emprisonné, déporté, tué un très grand nombre de prêtres catholiques, paralysé d’effroi les autres; et qu'en effet le culte était terrassé; et que Bonaparte le releva et qu’il n’avait donc pas tort de s’en dire le restaurateur.

En fait la séparation de l’Église et de l’État avec « essai loyal » n’a existé en France que deux ans et demi, de février 1795 à septembre 1797. Il est impossible de faire une étude historique sur un régime qui a duré si peu de temps et de tirer des conclusions de la manière dont il se comporta et fut pratiqué.

Il faut donc chercher ailleurs un exemple à étudier de la transformation des Églises d’État en Églises libres. Cet exemple c’est l’Union américaine qui nous le procure. Il ne faudrait pas s’imaginer, en effet, que les Églises aient été de tout temps, aux États-Unis, des Églises libres. Il ne faudrait même pas croire que les Églises, dans l’Union américaine, sont séparées de l’État depuis l’Indépendance ou depuis la Constitution fédérale de 1787. L’une de ces opinions serait aussi fausse que l’autre et celle-ci que la troisième.

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Il y a eu trois périodes aux États-Unis relativement à cette question.

Primitivement l’Église était absolument confondue avec l’État; l’Église était église nationale et église d'État, l’Église même dominait l’État et ce n’était pas pour faire autre chose, mais c’était précisément pour faire les choses ainsi, que les émigrants, proscrits pour leur foi, allaient s’établir en Amérique. Que l’État fût intimement uni à l’Église et que l’Église inspirât la législation et la politique de l’État, c’était, pour les premiers colons américains une théorie, une doctrine et même un dogme et ils ne concevaient pas qu’il pût en être autrement. Les États entretenaient le culte et ils imposaient le culte. Ils exigeaient, pour qu’on pût jouir de ses droits civiques, que l’on appartint à l’Église de l’État et qu’on fournît les preuves qu’on lui appartenait. Ceux qui n’appartenaient pas à l’Église de l’État, catholiques ici, quakers là, puritains plus loin, selon les États différents, étaient des interdits, ne jouissaient pas de leurs droits civiques, étaient hors de la cité. Proprement la Cité c’était l’Église. Chaque État de l’Amérique du Nord était tout simplement une Genève du temps de Calvin. Voilà exactement d’où les États-Unis sont partis.

Ils sont restés dans cette situation, presque tous, en immense majorité, jusqu’en 1787, c’est-à-dire pendant environ un siècle et demi, et même beaucoup plus longtemps, comme on verra plus tard, mais on verra aussi que la date de 1787 est à retenir.

Il y avait pourtant des exceptions. Deux États, dès leur origine, admirent la séparation de l’Église et de

l’État. Le premier fut un État catholique, le Maryland, fondé en 1634 par le catholique Léonard Calvert, comte de Baltimore; le second fut un État protestant, la Rhode Island, fondée en 1636. Ce furent les deux premiers exemples d’Église libre dans l’État libre qui aient été proposés au monde; mais tous les autres États de l’Amérique du Nord étaient des États ayant leur religion d’État comme ceux de « la vieille Europe ».

Un grand pas fut fait en 1787 par rétablissement de la Constitution fédérale. La Constitution se déclara étrangère aux religions et les religions étrangères à elle. Cela se comprend : elle avait affaire à treize États dont les uns étaient catholiques, les autres protestants d’une certaine façon et les autres protestants d’une autre manière. Elle ne pouvait pas avoir de religion. Chaque État pouvait continuer d’avoir la sienne, l’Union ne pouvait pas, en tant qu’Union, en avoir une. Aussi n’en eut-elle pas, et proclama-t-elle qu’elle n’en avait point. Elle inséra dans sa Constitution de 1787 exactement notre « Loi Grégoire » de 1795 : « Le Congrès ne peut donner à aucune religion la sanction de la loi, ni, non plus, gêner le libre exercice d’aucunes d’elles ». L’Union américaine était neutre en fait de religion.

Mais rien n’obligeait chacun des États à l’être, et en effet ils ne le furent point, sauf toujours le Maryland et la Rhode Island. Les premières constitutions particulières des États exigeaient une profession de religion au moins pour être magistrat. L’intensité, pour ainsi parler, du caractère religieux de l’État variait

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d’un État à l’autre; mais tous, sauf le Maryland et la Itliode Island, étaient des États religieux, avaient leur religion d’État.

Et cela dura très longtemps. Mais l'idée de l’Église libre, des Églises considérées comme choses privées, libres et spontanées, du « système volontaire », comme ils disent là-bas, gagnait peu à peu du terrain. Pourquoi? D’abord, sans doute, à cause de la neutralité de la Constitution fédérale. Les Etats-Unis sont des États, sans doute; mais ils se sentent cependant comme constituant un État; et que l’État qu’ils constituent soit neutre en fait de religion, cela ne laisse pas d’être un exemple et d’habituer les esprits à cette idée que la Religion pourrait bien être chose privée. Ensuite le trait distinctif de l’Américain est non seulement l’individualisme dans tout le sens général de ce mot, mais le volontarisme, si on me passe le mot pour un instant, et le goût de n’attacher quelque prix qu’aux choses qui sont un effet de la volonté individuelle. Une religion d’État voilà qui est bien, il n’y a rien là qui soit choquant. Mais cependant qui la paie, qui la soutient, qui l'entretient? Nous tous, oui, mais nous tous comme contribuables, comme administrés, pour ainsi dire comme tributaires, nous tous, mais passivement, nonchalamment et sans nous en apercevoir. Une chose ainsi créée et soutenue n'a pas de prix, n’a pas de dignité, n’a pas de noblesse, n’est pas quelque chose de respectable. Précisément parce que nous respectons et aimons notre Église nous voulons qu’elle soit plus directement, plus immédiatement et plus visiblement le produit de notre effort personnel; nous vou-

Ions nous sentir en elle comme êtres actifs et dévoués à elle; nous voulons qu’elle soit notre œuvre vivante où nous nous retrouvions vivants en y retrouvant notre effort dans son effet.

Une comparaison : comme contribuables nous donnerions de l’argent à l’État; il bâtirait des maisons et il nous y logerait. Ce serait possible et même assez pratique. Mais comme nous aimons mieux la maison que nous avons rêvée, conçue, dessinée, que nous finissons par bâtir sur nos économies et dont chaque pierre représente un effort de travail ou d’épargne et un projet et une espérance! Tout simplement dans cette maison c’est notre âme même que nous avons mise. De l’Église bâtie et entretenue par le troupeau il en va tout de meme. Elle est l’effet direct et immédiat d’une fédération de volontés qui se retrouvent en elle, et s’y complaisent, et s’y attachent.

Voilà proprement l’analyse psychologique de ce que les Américains appellent, d’une désignation si expressive, « le système volontaire ».

Notez encore quelque chose de tout contraire, qui contribue à mener au même résultat. Les colonies américaines ont commencé par être peuplées par des croyants, mais elles ont continué par l’être par beaucoup de gens qui ne l’étaient pas. Ceux-ci ne tenaient point à contribuer de leur argent, par l’impôt, aux frais du culte, et avaient tendance à s’y refuser. Mais les croyants, non plus, ne tenaient pas du tout à ce que les non-croyants payassent une religion à laquelle ils ne croyaient pas. Cela leur paraissait dégrader et avilir la Religion. Cela leur paraissait faire de la Religion

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une chose neutre, commune, banale, à laquelle tous contribuent avec une manière d'indifférence, comme à un square, dans laquelle se confond l’argent du dévoué, du respectueux, de l’hostile, de celui qui n’y va jamais et de celui qui jamais n’y songe. Res communis sera toujours un peu res nullius.

Ce sentiment très délicat, parfaitement juste, que nous n’avons guère, par l’effet de l’accoutumance, mais qu’il nous suflit d’un peu de réflexion pour estimer la vérité même, s’ajustait fort bien, soit avec l’orgueil de l’Américain de vieille roche, et alors était un sentiment aristocratique, c’est-à-dire très fort, soit avec la foi susceptible et un peu ombrageuse du croyant fervent, et alors était un sentiment religieux, c’est-à-dire plus fort encore.

Et de cette façon, croyants et incrédules s’entendaient parfaitement, ceux-ci pour ne pas payer, ceuxlà pour désirer assez fort que ceux-ci ne payassent point.

De toutes ces causes, sans compter celles dont je ne m’avise point, est né peu à peu, très lentement, le système volontaire. Très lentement ; car la transformation du régime d’églises d’État en régime d’églises libres a duré depuis 1787 jusqu’en 1833. Le dernier État qui se soit séparé de la religion, ne l’a fait qu’en 1833 ; c’est le Massachusets; et Ton voit que la séparation définitive des églises d’avec l’État, en Amérique, est une chose d’avant-hier. On sait que cette séparation a eu des résultats que, pour mon compte, je trouve merveilleux, et qu’en tous cas personne ne peut trouver redoutables. Les États-Unis sont le peuple peut-être le plus religieux du monde et les églises y sont absolument

séparées de l’Etat. Les États-Unis favorisent le développement des religions les plus diverses, et ce développement est quelquefois incroyable et les églises y sont absolument séparées de l’État. En particulier, comme M. Brunetière l’a exposé si magistralement, le catholicisme y a pris une extension si rapide et comme foudroyante, que les catholiques, qui ne formaient il y a cent vingt-cinq ans qu’un centième à peu près de la population en sont devenus le septième , d’où il faudrait conclure, ce que je crois vrai, que le catholicisme ne se développe nulle part avec plus de rapidité et de force que sur une terre de pleine liberté. Car enfin le catholicisme est partout en progrès, à ce qu’on assure, mais partout ses progrès sont lents, en beaucoup de lieux ils sont presque insensibles et aux États-Unis ils sont d’une rapidité inouïe.

Et remarquez que cet exemple des États-Unis est bon pour la recherche que nous faisons en ce momentci, n’est pas mal choisi, ne doit pas être écarté comme mal adapté à la question, ne doit pas être repoussé par une de ces formules très usitées dans les discussions : « Oh! mais c’est qu’aux États-Unis.... » Aux États-Unis, quoi donc? Les États-Unis sont un peuple formé de tous les peuples; les États-Unis ne sont par eux-mêmes ni plus religieux ni moins religieux qu’une autre nation; les États-Unis n’ont pas une âme spéciale; les États-Unis sont un territoire où se déverse et se réunit le surabondant et quelquefois le déchet de toutes les nations et de toutes les races; les États-Unis c’est l’humanité en raccourci. Nul exemple n’est donc meilleur, ce me semble, à montrer comment se comporte l’hu-

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manité en matière de religion quand elle est tout simplement laissée à elle-même, comment se comporte l’humanité quand elle applique aux religions le « système volontaire ». Comment elle se comporte, nous venons de le voir. Elle reste religieuse en majorité, en très forte majorité, et la partie d’elle-même qui reste religieuse l’est plus activement, plus ardemment, plus profondément qu’elle ne l’est dans d’autres conditions et dans un autre système. 11 est au moins à parier que dans tout pays où le « système volontaire » sera adopté, protestantisme ressemblera au protestantisme de l’Union et catholicisme ressemblera au catholicisme des États-Unis.

Pourquoi le contraire? Pourquoi autre chose? Tout exemple tiré des États-Unis est mauvais quand il s’applique aux questions militaires, aux questions administratives intéressant la défense du pays, aux questions de centralisation, de décentralisation ou de fédéralisme, parce que, à ces égards, les États-Unis sont placés dans une situation absolument différente de celle des nations européennes; mais dans la question religieuse l’exemple tiré des États-Unis est expédient et recevable parce que la question religieuse, qu’elle soit résolue dans un sens ou dans un autre, ne peut ni nous diminuer ni nous augmenter relativement à l’étranger (sauf dans un cas que j’examinerai plus loin, qui n’est pas à craindre et qu’il est très facile de conjurer). C’est une question tout intérieure, surtout depuis que le souverain pontife catholique, sans cesser d’ôtre un étranger, n’est plus un souverain étranger; c’est une question qui n’intéresse pas la défense; elle

n’intéresse, ce qui est singulièrement important du reste, que la santé morale du pays et le jeu plus ou moins facile des rapports de l’État avec les citoyens.

Si la question religieuse est une question d’ordre intérieur, elle est une de celles (il n’y en a guère), comme l’organisation de la justice, par exemple, que nous pouvons examiner et résoudre sans regarder du côté de l’étranger et comme si nous étions sans voisins, et c’est précisément pourquoi l’exemple des États- Unis est recevable. Eh bien! cet exemple nous invite formellement à décider dans le sens de la séparation de l’Église et de l’État.

En effet, comme les États-Unis, nous avons sur notre territoire plusieurs religions différentes, toutes assez fortes, toutes considérables et toutes parfaitement dignes de respect; et par exemple le catholicisme est chez nous comme le protestantisme aux États-Unis, et le protestantisme est chez nous comme le catholicisme dans l’Union. Comme les États-Unis, ne l’oublions pas, nous sommes un peuple composé de plusieurs races, beaucoup mieux fondues les unes avec les autres que celles de l’Union, mais différentes pourtant, très différentes, auxquelles il faut presque nécessairement des religions différentes, et sans compter le calvinisme, le luthérianisme et le judaïsme, il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire dire que le catholi-

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cisme du nord de la France a un esprit et un caractère assez différents du catholicisme du midi.

Comme les États-Unis, nous comptons des croyants et des incrédules, et si les croyants de France ne sont pas blessés, à cause de l’habitude, de voir les incrédules contribuer aux frais de leur culte, les incrédules souffrent avec une certaine impatience d’y contribuer, et il y a bien quelques croyants aussi qui ne sont pas très contents de celte manière de promiscuité.

Comme les États-Unis, nous sommes une République, ce qui n'a pas une très grande importance pour la question qui nous occupe, ce qu’il faut considérer pourtant, parce que dans une monarchie il est vraiment difficile que la religion du roi ne soit pas au moins un peu la religion d’État, tandis que dans une République il n’y a aucune raison de convenance, de respect et de loyalisme pour que les religions ne soient pas déclarées choses du domaine privé.

Enfin et surtout, je ne dis pas : comme les États- Unis, nous sommes un peuple profondément individualiste; car ce n’est pas vrai et nous ne le sommes point; mais je dirai : il y a en France une tendance constante, et qui ne laisse pas d’ètre bonne en partie, à abandonner à l’État moins de choses qu’on ne faisait du temps où on lui abandonnait tout, une tendance, dont j’ai parlé ailleurs, à la « décentralisation intellecl uelle ». Je suis frappé par ces paroles de Renan écrites en 1872 :

« Notre pays, surtout la province, allait (vers 18G9) à une forme sociale qui, malgré la diversité des apparences, avait plus d’une analogie avec l’Amérique, à une forme sociale où beaucoup de choses tenues autre-

fois pour choses d’État seraient laissées à l’initiative privée. » ( Réforme intellectuelle et morale.) Il y a du vrai, quoiqu’il s’en faille que nous ayons cessé d’être des étatistes invétérés et relaps; mais il y a du vrai; la tendance existe.

Nous avons donc, comme peuple, beaucoup de traits qui nous sont communs avec les Américains. « Mon Dieu, disait un Américain à Laboulaye, sauf cette manie que vous avez de vous mettre quelque chose de rouge à une de vos boutonnières, je ne vois pas de si grandes différences entre vous et nous. » Il y a de plus grandes différences que celle-là; mais il y a aussi des ressemblances très frappantes. Je parlais de ce fait que l’un et l’autre peuple étaient en République et je disais que ce n’était pas d’une très grande importance en tant que preuve d’une analogie de tempérament ou de situation. Comme fait, non : mais comme signe, si. Oue les Américains se soient organisés en république cela prouve qu’ils ne pouvaient pas s’organiser en monarchie; et que les Français se soient organisés en république cela prouve qu’ils ne pouvaient plus s’organiser monarchiquement; et cela, c’est une « analogie », une vraie. Les Américains ont adopté la forme républicaine parce qu’elle convenait à un peuple composé de races diverses dont aucune n’aurait voulu que ce fût une autre qui fournît le roi. Les Français ont adopté la forme républicaine, non point à cause des différences de races, mais à cause de la multiplicité des partis, et parce qu’un peuple qui compte en lui quatre partis et trois dynasties est comme acculé à la solution républicaine. J’ai coutume de dire que la France est virtuelle-

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ment en République depuis 1830. La République a donc été, pour les Américains comme pour les Français, une nécessite historique. Comme signe d’une analogie de situation, cela est d’une certaine importance.

Nous sommes donc fondés à croire que la séparation de l’Église et de l’État aurait en France le même caractère, la même portée et les mêmes suites qu’elle a eues en Amérique; que « cela se passerait de la même façon ». Comme l’Amérique, nous aurions mis environ un siècle à passer de l’Église d’État à l’Église libre; comme l’Amérique, nous aurions transformé peu à peu (on verra tout à l’heure que ce « peu à peu » est possible) le système forcé en système volontaire, l’Église administrative en Église spontanée, et je ne vois aucune raison pour que les résultats ne fussent pas exactement les mêmes.

Que craint-on? Deux ordres de crainte. Les croyants craignent qu’à cette transformation des églises les religions ne succombent; les anticléricaux craignent qu’à cette transformation des églises les religions ne deviennent plus fortes et redoutables.

Je ne triompherai pas de la contrariété de ces opinions pour dire qu’elles se détruisent l’une l’autre, et je n’ai pas l’habitude de cette manière de raisonner; j’examinerai successivement ces deux idées chacune en elle-même.

On craint que les religions ne périssent; mais c’est dire qu’elles soid. mortes si elles ne peuvent vivre que par l’appui de l’État! Qu’est-ce donc qu’une religion si elle n’est pas une volonté de croire, do prier et une volonté d’aimer ceux qui croient et prient de la même

façon que vous? Si ces volontés existent, elles se chercheront les unes les autres, elles se trouveront, elles s’associeront, elles formeront des fédérations de volontés et voilà des églises, et combien fortes et combien vivantes! Si elles n’existent pas, qu’est-ce donc que votre religion telle qu’elle existe actuellement? C’est une fiction administrative , c’est un voile cachant l’absence de religion, c’est une façade derrière laquelle il n’y a pas de maison. Est-ce cela que vous croyez qui est? Est-ce cela, si vous croyez qu’il est, que vous tenez à maintenir?

Un croyant doit vouloir que son église subsiste, seulement si elle existe. Un protestant américain, George B. Cheever, disait éloquemment, mais surtout selon le simple bon sens : « Si la Religion ne peut résister à l’action de la prédication papiste, il faut qu’elle tombe ! » Évidemment! Une religion n’est pas un expédient, ou si elle n’est qu’un expédient elle n’est digne d’aucune considération. Une religion ne doit pas être conservée pour l’utilité qu’ont parfois les apparences des choses; car, elle, elle n’a d’utilité que comme réalité, et comme apparence, elle n’en a aucune. Il n’importe en rien qu’une population soit désignée, cataloguée et recensée comme catholique, si elle ne l’est pas. Ou qu’on me dise en quoi cela importe; car il m’est impossible de l’apercevoir.

Prenez bien garde : je parle d’apparence, c’est-à-dire en somme d’hypocrisie, et je dis qu’il est des choses dont l’apparence seulement a son utilité. Il en est en effet : l’hypocrisie de sociabilité, le mensonge de courtoisie mondaine est utile. Pourquoi? parce qu’il est

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bon que les hommes, sans s’aimer, soient aimables, fassent comme s’ils s’aimaient; le jeu des relations sociales en est plus aisé; c’est une bonne chose superficielle. L’iiypocrisie morale elle-même, le cant, quoique plus discutable, est encore selon moi une bonne chose : il est meilleur que l’immoralité n’existe pas; il est bon encore, quand elle existe, qu’elle ne soit pas cynique; c’est une affaire de décence.

Il est donc des choses dont la réalité est excellente et dont l'apparence elle-même n’est pas mauvaise. Mais de la Religion la réalité seule importe, parce que la Religion ne peut pas être superficielle. Elle n’a pas son fond et son écorce. Elle est toute de fond, parce qu’elle est le fond même de l’homme, de ceux, du moins, parmi les hommes qui en ont un. A l’état d’apparence, elle n’est donc qu’un leurre sans utilité. Que quelqu’un croie que la religion catholique existe en France, si elle n’y existe pas, cela ne sert absolument à rien. Cela ne donne aucune force au catholicisme, car la force du catholicisme consiste à exister, à animer vraiment une âme et à la faire agir. Il ne faut pas dire qu’une foi qui n’agit pas n’est pas une foi sincère; il faut dire qu’une foi qui n’agit pas est un pur rien. Le croyant n’a absolument aucun intérêt à ce que sa religion paraisse exister si elle n’existe pas réellement.

On me dira que je raisonne comme je m’efforce de ne raisonner jamais, dans l'absolu; et qu’il y a en ceci comme en toutes choses des degrés; que toute religion, en dehors de ses fidèles seulement apparents, qu’en effet il ne faut pas compter, a scs ardents, ses dévoués, ses attachés et enfin ses tièdes, et (pie ce sont les der-

nicrs que les religions risquent de perdre à se transformer de religion d’État en religions libres. C’est vrai; je suis à peu près d’accord que c’est vrai, ou plutôt que ce pourra être vrai pour un temps. Les gens qui ont pour leur religion une douce et indolente affection, un bon petit souvenir, qui sont assez contents qu’elle existe grâce aux munificences de la communauté et des fidèles fervents, qui, du reste, ne contribuent que comme contribuables à la soutenir, ceux-là pourront bien l’abandonner à son sort quand elle deviendra religion libre. Ils pourront bien ne pas entrer dans le système volontaire. Ils n’ont pour cela ni assez de volonté ni même assez de bonne volonté. Mais le tort des croyants sera de tenir à ces demicroyants, à ces nicodémites, comme disait M. Calvin. Loin qu’ils soient une force dans la religion, je suis convaincu qu’ils en sont une grande faiblesse. La force d’une religion se mesure à l’intensité de la foi et non au nombre des adhérents. Une religion est une armée d’élite qui n’a besoin ni d 'impedimenta ni de troupes de troisième ligne. Elle est un foyer ardent qui n’est qu’étouffé par les matières peu combustibles qu’on y jette. Je suppose que le catholicisme perdît à sa transformation en Église libre le tiers de son contingent apparent. Il n’en serait pas affaibli; il en serait plus fort. Il prendrait à se ramasser sur lui-même, à se réduire à ses vrais fidèles, une vigueur d’impulsion qu’il ne se connaît pas; et cette vigueur ayant ses effets naturels de propagande et de conquête, il regagnerait bientôt tout le terrain perdu, et qui désormais serait à lui beaucoup plus qu’avant.

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Après toul quel esl le secret de ses progrès si rapides en Amérique? M. Brunetière le cherche, ne se flatte pas de l’avoir trouvé assurément; mais ce qu’il y a de bien certain c’est que, sinon la cause, du moins la condition des conquêtes catholiques aux États-Unis, c’est la liberté. Et encore une fois, quand il n’y aurait pas conquête, l’essentiel ce n’est pas de conquérir, c’est de se donner un organisme précis, net, concentré, libre et vigoureux.

Savez-vous pourquoi l’influence du catholicisme a diminué au xviii0 siècle? Je suis persuadé que c’est parce que le catholicisme était devenu une religion d’État. Je dis : devenu. 11 ne l’était pas au xvic siècle. 11 était autonome en ce sens qu’il luttait contre une « hérésie » qui aspirait à devenir elle-même religion d’État et qui pouvait, d’un jour à l’autre, le devenir. 11 ne l’était pas sous le régime de l’Édit de Nantes. Il ne l’a été qu’après la révocation de l’Édit de Nantes et la répression du jansénisme; il ne l’a été qu’après le protestantisme écrasé et le jansénisme étouffé. Alors seulement, c’est-à-dire au xvmc siècle, il a été pleinement religion d’État, — et tout aussitôt il a fléchi. Mais c’est tout naturel! Le fait de devenir religion d’État énerve une religion parce qu’il la défigure. Fidèles, demi-fidèles el infidèles n’y voient plus qu’une forme du gouvernement, parce qu’elle se confond avec le gouvernement et avec l’État.

On me dira : « Eh bien? S’ils aiment l'État? » Ils peuvent l’aimer; mais il est comme plus simple et plus court de l’aimer en lui que de l'aimer en une de ses formes, et en une de ses formes pour ainsi dire un peu

détournées. Les Français du xvm0 aimaient encore le roi; ils aimaient la patrie dans la personne du roi : mais cela, en quelque sorte, leur suffisait, et ils ne se voyaient pas obligés d’aimer l’État sous une autre forme et sous un autre aspect un peu moins clair.

Notez d’autre part que, quand l’Église se confond avec le gouvernement, elle participe aux désaffections dont le gouvernement peut être l’objet et c’est précisément ce qui est arrivé au xvme siècle. De sorte qu’à être confondue avec l’État, en cas d’affection des citoyens pour l’État, elle ne gagne rien; et en cas de refroidissement des citoyens à l’égard de l’État, elle perd quelque chose.

Ce qu’il faut, ce qui est salutaire et ce qui donne la véritable force, c’est avoir ses amis à soi, qui vous aiment pour vous et en vous et non pour un autre et en un autre. Et ces amis personnels, mieux vaut qu’ils soient moins nombreux que non pas qu’ils soient des amis par reflet et répercussion. Les églises aimeront toujours à être tenues pour parties de l’État parce que cela leur donne de l’éclat, de l’apparat, un relief spécieux. En vérité c’est un snobisme. L’éclat s’emprunte; mais ce n’est qu’un lustre; la force ne s’emprunte pas ; elle est ce qu’on a en soi, et le malheur c’est que ce qu’on emprunte trompe sur ce qu’on a et vous fait croire qu’on est plus fort juste au moment qu’il vous rend plus faible. Il faut que les religions se défient du crédit. A en abuser tout le monde court à la faillite, à en user seulement les religions la risquent, parce qu’en religion tout doit être solide, tout doit être au comptant.

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Pourquoi le catholicisme a-t-il perdu de son influence au xvme siècle? je l’ai dit ; pourquoi a t-il reconquis de l’influence au xixe siècle? c’est précisément parce qu’il a cessé d’ètre pleinement religion d’État, c’est parce qu’il y a au xixe siècle trois religions d’État, dont il n’est que l’une. 11 a à lutter contre le protestantisme et contre le judaïsme, et il prend comme une autonomie particulière dans cette lutte même. 11 est quelqu’un, il est une personne, d’une façon plus apparente qu’il ne l’était il y a un siècle et demi. Seulement il est encore très gêné ou très compromis par sa demi-connexion avec l’État. Il est à demi affranchi, à demi vassal. Son intérêt évident est d’ètre libre. S’il a reconquis du terrain en France à n’ètre plus qu’à demi religion d’État, s’il en a conquis si prodigieusement aux États-Unis à n’ètre pas du tout religion d’État, il me semble que, par cette double constatation, son avenir s’éclaire suffisamment et la route où il doit résolument entrer.

Ce qui fait hésiter les églises de France, toutes les églises, devant cette perspective de devenir des églises libres, vraiment ce n’est pas un très bon sentiment; c’est un sentiment de timidité et de nonchalance. Elles sont habituées à ne pas agir par elles-mêmes. Elles font leur office très consciencieusement et avec zèle; mais elles ont pris le goût, parce qu’elles ont pris l’habitude, d’ètre constituées et maintenues de l’extérieur, d’ètre entretenues, subventionnées et disciplinées, presque organisées par l’État. Cela leur ôte le souci de s’organiser soi-mème et le soin quotidien des choses matérielles, et leur laisse ainsi, croient-elles,

loule liberté de se consacrer exclusivement à leurs devoirs spirituels et moraux.

C’est cela précisément qui est une erreur.

Il ne faut pas « faire à deux », comme dit Montaigne. Rien ne donne une force morale comme de s’occuper à la fois du corps et de l’âme, comme de s’occuper à la fois de tout soi-même. Renan disait en souriant : « Je m’accommoderais d’ètre en prison, logé, nourri, chauffé, sans avoir à m’inquiéter de tout cela, et laissé libre de penser et d’écrire ». C’est une boutade dont il ne croyait pas un mot. L’homme a besoin, tout au contraire, de n’être pas déchargé du soin de sa conservation; et, suppléé dans ce soin par un autre, il languit, même moralement, parce qu’il est fait pour agir tout entier, et agit mal quand il n’agit que par une partie de lui-même.

Ce qui est vrai de l’individu l’est plus encore d’une corporation. Où est l’Église vivante, agissante, puissante, influente sur les esprits, à l’heure où nous sommes? Dans l’Église qui enseigne, qui crée des universités ou des collèges, beaucoup plus que dans l’Église des évêques, des curés et des desservants. C’est la partie la plus libre de l’Église qui est la plus forte; c’est la partie de l’Église la moins déchargée des soucis matériels qui a la plus grande force, même morale.

On dit : l’Église forcée de vivre par elle-même, c’està-dire par les subventions de ses fidèles, ne dominera plus ses fidèles et sera subordonnée à eux. Elle discutera et marchandera avec eux ses moyens de subsistance et, à cette attitude, subira une manière de dimi-

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nution et de dégradation. — C’est, ce qu’il faut ; j’entends que c’est l’épreuve par laquelle une église doit passer pour qu’on sache si elle est vivante ou si elle est factice, en d’autres termes : si elle est ou si elle n’est pas.

L’église qui se dégradera en effet ou qui disparaîtra en ces discussions et négociations sera une église qui devait ne pas être, et il est bon qu’elle ne soit pas. Une église est une association de fervents et dévoués disciples qui obéissent moralement à leur pasteur, tout en le payant, et qui l’acceptent, et qui l’aiment même sévère et parlant de haut, tout en le payant; et là où cette église n’existe pas, c’est que là il n’y avait pas matière à église, et mieux vaut qu’il n’y en ait pas.

Certainement mieux vaut. Car une église, ou entretenue par l’État et fréquentée nonchalamment par des tièdes, ou entretenue par les fidèles et dont les chefs sont subordonnés aux fidèles, est un décor religieux, non une église. Le décor en chose de religion est un mensonge, une hypocrisie ou une frivolité, là où il n’y a rien qui vaille s’il n’est vrai, sincère, sérieux et profond.

Le départ entre les églises factices et les églises vraies, c’est précisément ce que fera la séparation. Rien n’est meilleur pour les religions, pour toutes les religions que ce départ. C’est lui qui marquera où il y a levain et où il n’y en a pas, et c’est lui qui, là où il y a levain en effet, lui donnera ou rendra toute sa vertu vivifiante et féconde. Moins de troupeaux, oui; c’est ce qui aura lieu sans doute; mais des troupeaux fervents, ardents, pleins de foi profonde et capables, à

leur tour, de répandre autour d’eux par l’exemple la contagion de la foi et de la ferveur.

C’est ce que Lamennais déclarait et annonçait dans ces belles paroles de sa lettre à l’abbé de Hercé, du 16 juillet 1830 : « On ne doit pas s’étonner des progrès du libéralisme. C’est la marche naturelle des choses, et, dans les desseins de la Providence, la préparation du salut. La Religion, emprisonnée dans le vieil édifice, ne reprendra son ascendant qu’en reprenant sa liberté. C’est le service que ses ennemis ont reçu d’en haut l’ordre de lui rendre ».

Telles sont les craintes des croyants et tels sont les arguments que j’y oppose. Les craintes des anticléricaux sont les suivantes.

L’histoire de l’idée de la séparation de l’Église et de l’État chez les anticléricaux est assez piquante. Ils en ont été partisans pour ne pas l’obtenir et ils s’en écartent depuis qu’ils la prévoient comme réalisable. C’était pour eux une arme de combat qu’ils ont abandonnée depuis qu’ils ont craint qu’elle ne leur donnât la victoire.

C’est, en petit, ce qui s’est passé dans l’affaire des séminaristes soumis au service militaire. Les anticléricaux demandèrent que les séminaristes y fussent soumis parce qu’ils croyaient que, cette douceur de l’exemption du service militaire étant retirée aux séminaristes, l’Eglise ne se recruterait plus. Le résultat les a trompés. D’abord l’Église se recrute comme avant, ensuite elle se recrute mieux, la nouvelle mesure écartant ceux qui ne se donnaient à elle que pour échapper à l’armée, et cela ne fait pas autre chose

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qu’une sélection excellente dont tout le profit est pour l’Église. Et, dès lors, les anticléricaux se sont trouvés en présence d’un résultat négatif, pis encore, d’un résultat inquiétant pour eux, les séminaristes à la caserne pouvant y introduire ou maintenir un peu d’esprit religieux, d 'autant plus que ceux qui entrent dans l’Église depuis la loi nouvelle ont une vocation véritable et non partiellement intéressée. Et les anticléricaux ont déclaré des craintes assez vives à cet égard. Ils ont dit : « C’est jouer de malheur. Dans chaque régiment nous avons retranché un aumônier, et puis nous en avons mis dix ». Ce n’était pas jouer de malheur, c’était jouer maladroitement.

Pour la séparation de l’Église et de l’État, il en va de même. Pour les anticléricaux, séparer l'Église de l’État, c’était tout simplement ne pas la payer; c’était simplement l’appauvrir. Voilà pourquoi ils étaient séparatistes. Nulle autre raison. Mais quand ils se sont aperçus qu’appauvrir l’Église c’était probablement la fortifier, il n’y avait plus aucune raison pour qu’ils restassent séparatistes, et ils ont cessé de l’être. De sorte que maintenant, peu à peu, assez vite, ce sont les anticléricaux qui cessent d’être partisans de la séparation et ce sont les cléricaux qui le deviennent. L’interversion des rôles sera accomplie dans dix ans.

Qu’est-ce qui a ouvert les yeux des uns et des autres? Les faits eux-mêmes. Ce que l’on a vu depuis cinquante ans, c’est le prodigieux progrès en France du clergé libre, du clergé qui n’est pas payé, du clergé qui n’est pas du tout « d’État », et le progrès plus lent, le statu quo, à dire vrai, ou à peu près, du clergé officiel.

Ce que l’on a vu encore, c’est le progrès du clergé catholique dans tous les pays protestants, ou à très peu près, et son progrès extraordinaire aux États-Unis, c’est-àdire son succès partout où il est un peu réprimé et partout où il n’est que libre. Cela a donné aux cléricaux confiance en la liberté, aux anticléricaux défiance d’elle. Et les choses en sont là : antireligieux remettant au magasin l’idée de séparation, comme une arme peutêtre dangereuse et en tout cas qui ne fait plus peur; religieux la reprenant, avec hésitation encore, comme une chance de succès, ou en tout cas n’en ayant plus crainte.

Mais ce sont là intérêts de personnes ou de partis, qui, précisément parce qu'ils sont cela, ne nous regardent en aucune façon. Ce que nous avons à savoir, c’est si l’État tout entier, si le pays a intérêt ou non à la séparation. Il me semble qu’ils y ont plutôt intérêt. Que craignent les étatistes de la séparation? Ils craignent « l’État dans l’État » : c’est leur crainte éternelle. Dès qu’ils voient dans le pays quelque chose qui vit et qui ne reçoit pas sa vie de l’État, ils l’appellent un État dans l’État, et ils en ont une terreur folle. Dans l’espèce, ils craignent qu’une église ne soit trop forte et ne prenne une richesse, une influence, une organisation, bref une puissance dangereuse pour l’autorité de l’État.

Le raisonnement peut s’appliquer à tout ce qui dans le pays n’est pas subordonné à un bureau d’un des ministères. Il peut s’appliquer à toute « fédération de volontés » et de bonnes volontés. Il peut s’appliquer à la société des gens de lettres, au Félibrige, à l’asso-

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ciation pour les Études grecques et à l’Alliance française. A suivre le raisonnement partout où il va, on n’admettrait pas dans le pays une seule volonté qui 11e fût lias celle du ministre, seul autorisé à en avoir une. C’est une conception bizarre de l’idée de Patrie. Pour l’étatiste la Patrie est une personne unique qui a une âme et qui ne permet qu’à elle d’en avoir une. Rien de plus contraire aux faits, dont encore faut-il bien tenir compte. La Patrie est une collection et une synthèse de petites patries dévouées et subordonnées par leur dévouement à la grande. La province est une petite patrie. La société d’assistance et de propagande dont je fais partie est une petite patrie. La religion est une petite patrie. Toutes ces petites patries, non seulement ne minent pas et ne ruinent pas la grande; mais elles lui sont nécessaires. Elles lui sont nécessaires parce que la grande patrie enserre de trop loin l’individu pour le soutenir constamment et le maintenir constamment à l’état d’ètre associé. Il faut qu’il soit enserré et soutenu de plus près pour l’être d’une façon constante. Une patrie est une âme commune. Donc une association, une province, une église, une fédération de volontés quelconque est une patrie, dont la grande patrie pourrait être jalouse, et aussi bien elle l’est toujours. Mais elle aurait tort de l’être, et elle a tort quand elle l’est. Car de l’individu à la Patrie il y a trop loin, s’il n’y a pas de « corps intermédiaires », comme disait Montesquieu, qui précisément rattachent, de proche en proche, l’individu à la Patrie. Un État et des individus c’est très près de n’être que des

individus. Ce n’est que des individus qui ne sont pas engrenés, associés, dans un organisme. Ou, à l’inverse, c’est un État qui n’est pas « constitué », comme disait de Bonald, qui n’a pas d’organisation, bref un État qui n’est pas un État. Le seul État qui existe, c’est un État où les individus se groupent en fédérations de volontés, où ces fédérations de volontés se groupent en fédérations plus étendues, où celles-ci, et toutes, du reste, se groupent dans le dévouement à la Patrie comme à leur dernière fin.

— Mais, précisément, me dira-t-on, l’Église pourra être une fédération qui ne sera nullement dévouée à la Patrie, pourra être une fédération antinationale! Voilà le coup droit.

— Parfaitement, voilà bien le coup droit, et nous sommes au point. Mais où voit-on, de par le monde, qu’une église, une seule, soit une fédération antinationale? Y a-t-il une église d’Allemagne, d’Angleterre, d’Amérique, d’Italie même qui soit antipatriotique? Qu’on en cite une! 11 n’y en a pas; et cela tient à ce qu’il ne peut pas y en avoir.

C’est un fait universel, c’est un fait humain : le patriotisme est plus fort que les religions toutes les fois qu’il existe, et les églises, qui ne l’ignorent pas, se gardent bien de le blesser, de l’inquiéter, et dans leur intérêt même, s’unissent à lui, l’épousent et ne font que lui donner une nouvelle force. Comme elles n’ont d’influence sur une partie de l’âme qu’à la condition de ne pas heurter les autres, elles respectent et même elles flattent, à quoi il n’y a qu’honneur, les parties de l’âme du fidèle qui ne sont pas directement sous leur prise.

LES ÉGLISES ET L’ÉTAT

Patriote le clergé catholique américain autant que le clergé protestant d’Amérique ! Patriote le clergé calholique d’Angleterre autant que le clergé protestant anglais! Patriote le clergé catholique d’Allemagne autant que le clergé protestant du même pays. L’Eglise libre en France serait parfaitement nationale. Seulement elle le serait un peu plus que maintenant. Du moins il est très probable. Ce qui a rendu l’Église de France relativement ultramontaine, c’est qu’elle est restée asservie â l’État sans tirer de lui aucun avantage. Dès lors, ne sentant que le poids de cette subordination sans en tirer aucun profit, elle s’est tournée du côté de Rome et s’est appuyéfe sur elle. Les situations fausses ont de ces résultats. Toutes les fois que l'État profitait de la dépendance de l’Église pour lui faire sentir son autorité, l’Église opposait Rome à l’État. Quand on a deux maîtres on a penchant à les faire se battre l’un contre l'autre.

Au contraire, l’Église française libre n’aura qu’un intérêt : enfoncer de profondes racines dans le sol même de la France. De qui vivait-elle? De l’État, mais qui lui faisait payer assez cher cette subvention et la lui donnait de mauvaise grâce. De qui vivra-t-elle? Des fidèles. Mais de quels fidèles? De fidèles français, exclusivement français, et très dévoués à elle, et se serrant fortement autour d’elle. De ce qu’ils se serreront autour d’elle, aussi elle sera enserrée par eux. Elle vivra en constante et étroite communion avec eux, et participera à leur esprit et à leur pensée. Elle ne pourra pas ne pas être une église nationale; elle ne pourra pas ne pas devenir beaucoup plus nationale

qu'elle n’est déjà. Le vrai moyen de plonger et retremper l’Église en plein élément populaire, c’est de la séparer de l’État. Le vrai moyen de la nationaliser c’est de la désocialiser; parce que c’est remplacer un lien abstrait par un noeud vivant.

De sorte que, du même coup, le vrai moyen de séparer, relativement, l’Église de Rome c’est de la séparer de l’État. Elle restera unie à Rome par un lien spirituel, dont rien, certes, ne peut diminuer la force; mais le point d’appui qu’elle prenait sur Rome elle ne le prendra plus, parce qu’elle n’aura plus aucune raison de le prendre — contre qui? — et parce qu’elle sera forcée de le prendre* sur le corps même, sur l’association des fidèles. Je ne vois pas qu’il en puisse être autrement, pour cette affaire, en France qu’en Amérique. L’Église française libre sera plus nationale que l’Église française actuelle; elle reviendra l’Église gallicane.

Pourquoi l’Église de France était-elle gallicane? Parce qu’elle tenait à des libertés particulières que les rois de France lui garantissaient. L’Église future redeviendra gallicane parce qu’elle aura une liberté d’action que lui laissera l’État, et que lui garantira, qui? les Français qui lui seront dévoués. De ces Français qui l’aimeront, elle sera obligée, tout en les dirigeant spirituellement, d’épouser les tendances, les sentiments, les ferveurs. Elle ne sera pas étrangère, parce qu’elle n’aura aucune raison d’ètre étrangère; elle sera française parce qu’elle aura toutes sortes de raisons d’être française.

Il n’y a qu’un cas où l’une de ces petites patries qui

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composent la grande peut ctre dangereuse pour la patrie, c’est quand il n’y a pas de patriotisme. Il est incontestable que l’Église catholique irlandaise est un danger pour l’État anglais. C’est parce que les Irlandais ne sont pas anglais de cœur. De même un peuple qui ne serait point patriote pourrait trouver, soit dans une église, soit dans une association, soit dans une province une petite patrie qu’il préférerait à la grande. C’est une chose très possible. Mais de deux choses l’une : ou nous en sommes là, ou nous n'y sommes pas. Si nous n’y sommes pas n’ayons nulle crainte. Dans un pays patriote toutes les petites patries se subordonnent à la grande tout naturellement et spontanément. Le sentiment plus particulier se rattache au sentiment 1 > 1 u s général et s’y confond sans s’y perdre. On est d’une association, et on l’aime fort, mais pour que celte association contribue à rendre la patrie plus forte et plus grande; et l’on s’en détacherait si on sentait qu’elle ne va pas, quoique bonne en soi, à réaliser ce dessein; on est d’une église, mais pour qu’elle vous enseigne à être bon et vertueux et que cela profite à la grandeur de la patrie, et l’on s’en écarterait si on sentait que, quoique bonne en soi, elle ne vous dirige pas de ce côté.

Au fond cette confusion de l’État et de l’Église qui existait dans les républiques antiques, elle est bonne en soi, elle est parfaitement bonne en soi, et elle dure toujours ; mais elle est bonne, faite dans le cœur de chaque fidèle et de chaque citoyen et non faite dans la loi; elle est bonne à la condition qu’elle soit spontanée et non officielle; elle est bonne dans la liberté et non

dans la contrainte; et c’est sous cette forme moderne qu’elle dure et qu’elle doit durer.

Si, donc, le pays est patriote, il ramènera au service et au profit de la patrie ses sentiments religieux et les enseignements de son église, ou il abandonnera son église, et ainsi il forcera bien son église à être patriote, voulût-elle ne l’être pas. — Mais si le pays n’est point patriote? Alors il n’y a rien à faire. Le patriotisme ne s’enseigne et ne s’impose par aucun moyen. Tout concourt au patriotisme dans un pays patriote; rien n’y mène dans un pays qui ne l’est pas.

C’est là justement l’erreur, généreuse du reste et qui part d’un bon sentiment, des étatistes inquiets et jaloux. Ils ont peur que les « petites patries » se divertissent de la grande et c’est pour cela qu’ils se défient des petites et n’en veulent qu’une. Ils pensent ainsi inculquer un patriotisme énergique à tous les citoyens. Mais ce ne serait là qu’un patriotisme factice, et un patriotisme factice est un non-sens aussi énorme que serait un factice sentiment religieux. Le patriotisme est ou il n’est pas. Dans un pays où il ne serait pas, dites aux citoyens : « N’aimez ni votre province, ni votre association, ni votre église; et du reste nous supprimons tout cela. N’aimez que le pays; » ils n’aimerons rien du tout. De même que dans un pays qui est patriote, dites : « Aimez toutes les formes d’association et soyez libres à les aimer, et à les soutenir, et à les défendre » ; ils les aimeront et les rapporteront à la Patrie comme à leur dernière fin.

C’est même ici le critérium et la pierre de touche. On voit qu’un pays baisse comme patriotisme quand les

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petites patries (qui y existent toujours sous une forme ou sous une autre) d’une part commencent à être préférées à la grande, et aussi baissent et languissent ellesmêmes. Car ces choses ne sont point contraires; elles sont connexes : c’est du même sentiment, du même mouvement de son être intime qu’un citoyen se dévoue ou au moins s’applique à son association particulière et à la grande communauté. Ces deux efforts dérivent du même besoin, celui de sortir de soi-même et de s’attacher à une œuvre qui nous dépasse et nous survit. Quand le patriotisme baisse, d’abord l’individu s’attache à son association particulière, plus étroite et plus voisine de lui; il commence à se ramener à soi. Et puis après avoir semblé aimer très fort sa petite patrie, au point de la préférer à l'autre, il l’abandonne ellemême, et il en arrive à n’aimer plus que soi.

Le patriotisme a fléchi au xviii0 siècle et le sentiment religieux aussi. Ce n’est, point l’un qui a fait tort à l’autre. Ils se sont affaissés du même mouvement et pour les mêmes causes. C’est l’individualisme qui s’accusait et qui faisait du tort à tous deux.

Si, donc, vous voyiez, après la séparation, les églises gagner du terrain cl paraître l’emporter sur la Patrie, conclucz-en que c’est le patriotisme qui s’amortit et ensuite que les églises elles-mêmes vont être abandonnées bientôt. Ce ne serait point qu’elles gagnassent du terrain en effet, ce serait qu’elles en perdraient moins, pour en perdre de plus en plus, indéfiniment, jusqu’à ce qu’elles disparussent.

Ainsi, à supposer que le patriotisme n’existe point, vous n’avez rien à craindre des religions, lesquelles

seront en train de périr; et à supposer qu’il existe, vous n’avez rien à craindre des religions, qui seront forcées d’y contribuer.

La vérité, ou je me trompe fort, c’est que, une fois les églises séparées de l’État, il y aura émulation entre les églises à qui sera la plus patriote. Il en sera des églises comme des partis. Jamais un parti n’a osé combattre l’idée de patrie, et chaque parti rivalise à crier le plus haut possible et à démontrer qu’il sert les intérêts de la Patrie mieux que les autres. Pourquoi? pour recruter plus d’adhérents. Quand même ce n’est pas tout à fait vrai qu’il soit patriote avant toute chose et au-dessus de toute chose, il proclame de toutes ses forces qu’il est tel ; et l’effet dernier c’est que la propagande patriotique émane de tous les partis et arrive à la foule de tous les points de l’horizon sans en excepter un.

A l’état de liberté les églises sont des partis, qui, comme les partis proprement dits, cherchent à recruter des adhérents. Pour la même raison qui fait que les partis rivalisent de propagande patriotique, les églises seront patriotiques avec insistance, avec ferveur et s’accuseront un peu les unes les autres de ne l’être pas assez. Le résultat général c’est que le patriotisme sera prêché à la foule par toutes les églises, toutes tant qu’elles seront.

Pourquoi cela n’est-il pas et sera-il? Ou pourquoi cela est-il peu et sera-t-il beaucoup? Parce que les églises, actuellement, n’ont aucun intérêt à faire cette sorte de propagande. Elles vivent de l’État. Elles le respectent, à peu près, et s’endorment en cette sécu-

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rite. Qu’elles aient affaire aux particuliers, elles prendront tous les moyens honnêtes de les attirer, de les entraîner et de les maintenir, et comme elles ne s’adressent qu’à d’honnêtes gens, un de ces moyens sera de flatter et d’échauffer leur patriotisme.

Car il faut bien se figurer ce que c’est qu'une église à l’état libre. C’est un parti; mais un parti qui ne peut s’adresser et faire appel qu’à des passions bonnes. Ceux qui ont des passions mauvaises tout simplement n’appartiennent à aucune religion. Étant forcé de ne s’adresser qu’à des passions bonnes, ce parti, qui est une église, ne peut pas négliger le patriotisme. Il en a besoin, comme de l’altruisme, comme de la charité, comme du respect, comme des sentiments de famille. Pourquoi l’Église catholique, qui est composée de célibataires, enseigne-t-elle et prescrit-elle des sentiments et des vertus domestiques dont elle ne s’impose pas à elle-même la règle et la pratique? Parce que son levier est précisément les bons sentiments de son auditoire et que c’est en s’appuyant sur eux qu’elle peut agir. Le patriotisme serait un de ces sentiments qu’il lui faudrait non seulement ménager, mais entretenir et exalter dans les âmes quand elle serait en face d’adversaires ou rivaux qui ne manqueraient pas de le faire. L’Église catholique allemande est très allemande d’abord parce qu’elle l’est; ensuite parce que son intérêt est d’être telle. L’Église catholique américaine est très américaine d’abord parce qu’elle l’est; ensuite parce qu’elle se tuerait à ne l’être pas. Les églises libres dans un État libre sont plus patriotes que ne seraient les églises d’État. On peut accepter

cette formule : moins une église est d’Etat, plus elle est de Patrie. Il n’y a donc aucun danger de ce côté-là.

Mais alors où y en a-t-il? Il n’y en a qu’un. Les églises quand elles sont des églises libres sont des associations, c’est-à-dire des personnes collectives qui sont éternelles. Ces personnes collectives éternelles, si elles ne sont pas autorisées à posséder ne vivront pas, puisqu’elles ne seront pas salariées par l’État, et autant vaudrait franchement leur interdire d’être; et si elles sont autorisées à posséder elles créent des biens de mainmorte, ce qui est préjudiciable à l’État, à la nation jusqu’à la ruiner.

On sait que ni sur l’un ni sur l’autre point je n’exagère. Il est absolument impossible à une association d’exister si elle ne possède pas. Dira-t-on qu’elle peut encore exister au jour le jour, par contributions annuelles de ses adhérents? Je l’accorde; mais cette existence précaire est quelque chose qui est très près de la non-existence.

Que dit-on de ces syndicats des communes qui se fondent tous les jours, qui sont pour tout économiste, pour tout décentralisateur et pour tout patriote une grande, une immense espérance? On dit que c’est fort bien; mais que ces syndicats, quoique personnes civiles, quoique pouvant hériter, recevoir des dons, etc. (loi de 1890), sont défectueux encore, parce qu’ils ne sont pas des personnalités durables, parce que, formés hier, ils peuvent se dissoudre demain; parce qu’ils n’ont aucune fixité.

Des églises non autorisées à posséder ce sera la même chose en sens inverse. Elles seront fixes, elles

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seront stables; elles ne seront pas chose d’hier pouvant se dissoudre demain; seulement elles ne posséderont rien et seront pour leur existence matérielle à la merci d’un accident, une crise industrielle ou politique pouvant tarir ces revenus au jour le jour et qui ne pourront être qu’au jour le jour, dont elles vivront, sans cesse à la veille d’une possible inanition. Il est clair qu’une association ne peut vivre dans ces conditions et que vouloir qu’elle vive ainsi et non autrement c’est lui détendre d’être. Une association beaucoup plus qu’une personne, parce qu’elle vit d’une vie plus complexe et plus étendue dans l'espace et dans le temps, ne vit que si elle possède, que si elle a un tonds de réserve, que si elle peut compenser les années d’épreuves par l’épargne des années d’abondance, que si elle peut se mouvoir dans le cercle d’un certain nombre d’années, en un mot que si elle possède. Si toutes les associations possibles désiftnt posséder, c’est que le souci de posséder est pour elles non une avidité, mais un besoin, une condition d’existence. Les églises, comme n’importe quelle société reconnue d’utilité publique, devraient posséder et être autorisées à posséder si on les autorise à être.

Mais, d’autre part, sitôt qu’elles posséderont elles créeront des biens de mainmorte, et les biens de mainmorte affaiblissent une nation et la minent sourdement jusqu’à ce qu’elle en meure. Comme disait avec une admirable lucidité Jules Grévy dans un rapport à l’Assemblée constituante de 1848 : « L’existence des biens de mainmorte porte les plus grands préjudices : à la richesse nationale, au trésor public,

à la masse des contributions. A la richesse nationale : car, d’une part, ces biens étant retirés du commerce, ne fournissent aucun aliment au mouvement fécondant de transactions et, d’autre part, ne fournissent que le tiers de ce que produisent les biens possédés par des particuliers. Au trésor public : car ces biens immobiles dans les mains d’un propriétaire qui ne meurt jamais, ne fournissent pas lieu à l’impôt des mutations entre vifs ou par décès. A la masse des contributions : car les biens de mainmorte, par suite même de leur infériorité de production, ne contribuent à l’impôt direct que dans la proportion du tiers de l’impôt fourni par les autres biens, ce qui fait retomber la différence sur les propriétaires ordinaires ».

Les biens de mainmorte sont donc un élément de ruine et de décadence rapide pour un peuple. Et donc il faut que les églises ne possèdent pas. Voilà l’antinomie. *

On en peut sortir. Remarquez que l’ancienne monarchie qui a eu tant à souffrir de l’existence des biens de mainmorte était parfaitement sortie de l’antinomie en question. Elle avait déclaré cent fois que, dans sa doctrine, les biens de l’Église n’appartenaient pas à l’Église, mais appartenaient à l’État et que l’État avait toujours sur eux droit de reprise. C’est précisément ce qui a permis à la Constituante, prenant à son compte le droit monarchique, de mettre la main sur les propriétés ecclésiastiques et de dire : ceci est à moi.

C’est de ce principe d’intérêt national, de salut national qu’il faut partir, mais en en tirant des conclusions

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intelligentes. Le droit monarchique en sa brutalité laissait l’Église posséder autant qu’elle pouvait en la prévenant qu’à l’occasion ou au besoin on lui prendrait tout ce qu’on voudrait. Ce n’est pas là un régime d'État civilisé, Ce qu’il eût fallu c’était une loi permanente de préservation sociale, et cette loi n’existait pas. C’est cette lacune qui a autorisé la Constituante à dire, si elle l’a dit; en tous cas elle le pouvait dire : « Je remédie d’un seul coup à un mal qu’il eût fallu qu’une loi bonne et sage prévînt, empêchât de naître et réprimât, d’une pression incessante, depuis plusieurs siècles ».

En régime civilisé c’est une loi bien faite qui doit remédier aux mauvais effets des biens de mainmorte et en limiter l’extension.

D’abord puisque les biens de mainmorte sont « préjudiciables à la masse des contributions » et en vérité frustrent le trésor en ce qu’ils échappent au droit de mutation, il faut remplacer les droits de mutation par un plus lourd et proportionnellement plus lourd impôt direct, et cela n’est pas difficile. Il faut seulement le lairc d’une façon vraiment proportionnelle pour que ce soit vraiment juste. Et cela encore, quoique délicat^ n’est pas réellement malaisé.

Ce qui l’est davantage c’est de trouver le moyen de limiter l’extension des biens de mainmorte. Il le faut pourtant. Puisque le bien de mainmorte, par lui-même, non pas seulement parce qu’il échappe aux droits de mutation, mais par lui-même, est funeste à la nation parce qu’il ne produit que le tiers de ce que produisent les biens possédés par les propriétaires ordinaires, il

faut empêcher qu’il n’y ait des biens de mainmorte dans une proportion dangereuse. Eh bien, une loi peut être faite : 1° interdisant en principe aux associations de posséder; 2° le leur permettant sous condition d’autorisation de l'État; 3° indiquant dans quelles proportions, selon le nombre de ses membres, selon la quantité et quotité des biens déjà possédés par elle, etc., l’État doit ou accorder ou refuser l’autorisation relative à des acquisitions nouvelles.

Le paragraphe i est pour le principe : l’État, tolérant la propriété collective pour que des associations honorables et utiles puissent vivre, ne la permet pas cle piano, de droit. Il la considère comme dangereuse. En principe, il n’en veut pas.

Le paragraphe 2 est cette tolérance même, reconnue comme possible, mais ne pouvant être accordée que régulièrement et par autorisation authentique et non jamais par le procédé des yeux fermés.

Le paragraphe 3, très important, essentiel, est pour que l’État — dans la pratique c’est le gouvernement — n’agisse pas à l’égard des associations par caprice et selon ses passions du jour et d’une façon à l’endroit de l’une et d’une autre façon à l’endroit de l’autre, et pour celle-ci et contre celle-là; mais obligé par la loi à autoriser la propriété des associations jusqu’à tel point et non plus loin.

Il me semble qu’une telle loi n’est pas impossible à combiner et à rédiger et qu’elle conjure le danger sans entraver l’exercice légitime de la liberté. C’est une demi-liberté, sans doute; ce sont les associations en tutelle ou en curatelle, au moins à demi. Et pourquoi

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non? Les communes aussi sont en tutelle au moins à demi, et l’on sait que je suis pour qu’elles demeurent en cet état.

Ce qu’il faut toujours c’est que les individus soient libres, sauf expropriation d’utilité publique, de posséder autant qu’ils peuvent, parce que sur eux l’État a tant de droits divers facilement exercés, qu’il n’est pas à craindre que leur extension ou leur mauvaise gestion compromette jamais sérieusement la fortune publique; et ce qu’il faut toujours aussi c’est que les corporations, soit en se ruinant (les communes) et en forçant l’État à leur venir en aide, soit en possédant trop et en gérant mal (les associations) ne tarissent pas les sources de la fortune générale, c’est-à-dire de la vie de l’État.

C’est à ces inconvénients que parerait, je crois, la loi que je viens d’esquisser.

Dans ces conditions la liberté des Eglises ne présenterait à mon avis aucun danger, et ne constituerait qu’un très grand progrès social..

Ce n’est pas ainsi, je le crains fort, que la séparation des Églises et de l’État sera faite en France si elle doit s’y faire. La majorité du parti républicain, ou ne veut pas de la séparation ou la veut comme une mesure d’étranglement à l’endroit de l’Église catholique. J’ai sous les yeux une consultation d’un homme très intelligent, bon et savant historien, sociologue informé et. réfléchi, et il me semble que cette consultation résume assez bien l’état d’esprit de ceux d’entre les républicains qui acceptent la séparation. Voici ce programme :

1° Séparation de l’Église et de l’Etat et responsabi-

PROBLÈMES TOLITIQUES. 21

lité effective des prêtres de tout rang devant les lois et les tribunaux de droit commun ;

2° Suppression effective des congrégations religieuses;

3° L’enseignement à tous les degrés donné par l’État, ou, au besoin, par des laïques, sous la surveillance et le contrôle de l’État.

Je laisse de côté le troisième paragraphe qui est relatif à la liberté d’enseignement , question sur laquelle je dis mon avis ailleurs et je me borne à remarquer qu’il est grave et peut-être abusif d’interdire à un pasteur protestant d’être professeur pour cette seule indignité qu’il est pasteur protestant; mais au demeurant je ne m’occupe que des deux premiers paragraphes.

Vous séparez les Églises d’avec l’État et vous leur interdisez d’être des congrégations. Mais dès lors, qu’est-ce qu’elles seront? Elles ne seront pas des Églises; car qui dit Église dit association, réunion, groupement d’individus mettant en commun leurs idées, leurs sentiments, leurs efforts et une partie de leurs forces, c’est-à-dire de leurs biens, et il n’y a aucune Église au monde à qui vous ne puissiez appliquer, et très justement, le qualificatif de congrégation.

Ce que vous admettriez, évidemment, ce serait, la séparation étant faite, des prêtres isolés, chacun entre- * tenu et défrayé par le troupeau de ses fidèles.

Remarquez d’abord que ceci même est une congrégation. Il vous faut l’interdire.

Remarquez ensuite que la totalité des catholiques ou des protestants de France aura nécessairement quelque connexion; qu’il y aura entre scs membres

LES ÉGLISES ET L’ÉTAT

quelques relations d’union spirituelle, de secours, d’assistance, et par suite une organisation plus ou moins élémentaire, plus ou moins perfectionnée. Mais, voilà une congrégation! Vous vous en apercevez, ce qui n’est, pas difficile, et vous l’interdisez au plus vite.

Les Églises, séparées de l’État, ne peuvent être que des associations. Vous séparez les Églises d’avec l’État, et vous interdisez aux Églises d’ètre des associations. Dites plus franchement que vous séparez les Églises d’avec l’État, et ensuite que vous leur défendez d’exisler.

Il n’y a pas, du reste, un républicain de 1848-1870 qui eût entendu la séparation de l'Église et de l’État d’une autre façon; et c’est précisément parce que, depuis 1870, les républicains, devenus un peu hommes de gouvernement, se sont.aperçus que pratiquer la séparation de cette façon-là serait jouer un très gros jeu, qu’ils ont fait machine en arrière et qu’ils se sont rabattus sur le Concordat. Mot de Jules Ferry en 1882: « Je crois que la suppression du budget des cultes, loin de fortifier l’État, ne pourrait que l’affaiblir et ne fortifierait que les passions.... Je crois que la suppression du budget des cultes rouvrirait dans ce pays une période d’agitation religieuse ».

Ou statu quo, ou séparation dans des conditions telles que les Églises seraient supprimées et mises hors d’état d’exister; voilà l’état d’esprit de la plupart des républicains sur celte question. Mot de M. Tourgnol, en janvier 1899, à la Chambre des députés : « On peut démuseler un chien enragé; mais c’est après lui avoir arraché les dents ». Les républicains, selon leur nuance,

sont do l’opinion de Jules Ferry ou de celle de M. Tourgnol. La séparation ne se fera pas ou se fera contre l’Église catholique.

Il ne serait même pas impossible que l’on supprimât le budget des cultes à l’égard de l’Église catholique et qu’on le maintînt au profit exclusif de l’Église protestante et de l’Église juive. Nous avons comme une première indication de ce régime dans ce fait que les facultés de théologie catholique ont été supprimées et que les facultés de théologie protestante ont été maintenues. La séparation des Églises et de l’État ne se fera point, ou elle se fera de manière à « écraser l’infâme ».

Eh bien, pour moi, j’estime que cela ne fait rien; que, bien au contraire, c’est une raison, et pour les catholiques etpour les hommes impartiaux, de réclamer et de vouloir la séparation des Églises d’avec l’État.

La séparation dût-elle se faire dans les conditions les plus mauvaises pour les catholiques, la séparation dûtelle se faire dans les termes de la loi que je proposais plus haut, moins le paragraphe 3, c’est-à-dire en laissant au gouvernement tout pouvoir arbitraire d’interdire la propriété aux associations qui lui déplairaient et de la permettre à celles qui auraient ses sympathies (et j’ai peur que la loi préparée par le gouvernement [janvier 1899] n’ait bien un peu ce caractère); la séparation dût-elle se faire même selon les termes de la consultation que je transcrivais tout à l’heure et fûtelle de telle nature qu'elle pût se résumer ainsi : les Églises seront d’abord séparées de l’État, puis elles seront supprimées; la séparation dût-elle sc faire même à l’égard de la seule Eglise catholique, le budget

LES ÉGLISES ET L’ÉTAT

des cultes étant supprimé pour elle et maintenu pour les autres; — je croirais encore qu’elle serait bonne et qu’il faudrait que les catholiques, les amis de l’Église catholique, les amis de toutes les religions et les purs et simples patriotes la désirassent.

Une religion, quelle qu’elle soit, recevra plus de force des hostilités mêmes de l’État qu’elle n’en reçoit de la subvention onéreuse qu’à présent il lui accorde. Les bienfaits actuels de l’État sont des contraintes, les hostilités de l’État, que nous prévoyons, seraient des stimulants. L’Église ne serait salariée ni ne posséderait, soit; elle vivrait au jour le jour des dons des fidèles ; elle serait dans une situation et précaire et parfaitement injuste; mais, ou elle ne trouverait pas chez ses fidèles de dévouements actifs et énergiques et alors qu’elle disparaisse, elle n’est qu’une Église factice et elle ne répond à rien; ou elle serait entourée de l’affection diligente, constante et obstinée de ses adhérents et alors je ne suis pas en peine d’elle, elle triomphera de tous les obstacles et sera seulement gênée par les lois les plus oppressives, sans qu’aucune puisse l’empècher de vivre et de se développer; car la vie d’une religion est une vie morale qu’aucune oppression matérielle ne peut atteindre.

Le raisonnement de Quinet est faux. Il a répété cent fois : « Faites donc contre le catholicisme ce que les empereurs chrétiens ont fait contré lç paganisme. Ils ont détruit les temples, proscrit les prêtres, persécuté les fidèles. Les cultes qui ont cessé d’être sont tombés, non par l’indifférence, mais parce que l’ordre formel leur a été donné de mourir. Si le christianisme s’était

contenté de discuter avec le paganisme, les temples d’Isis et de Diane seraient encore debout.... Faitesdonc contre le catholicisme ce que la Réforme a fait contre lui. Partout où elle a éclaté, au xvie siècle, ses premiers actes ont été le brisement des images, le sac des églises, l’aliénation des biens ecclésiastiques, le bannissement, non seulement des prêtres, mais de tous les croyantsquigardaientl’Égliseau fonddeleurcœur, voilà ce qu’a fait la Réforme et comment elle a pu s’établir et s’enraciner dans le monde ». (Révolution, 1, 5, 9; XVI, 11.)

Ce raisonnement est faux : si le Paganisme a été tué par les persécutions des empereurs chrétiens, c’est qu’il était mort, et s’il avait été vivant, les persécutions ne seraient pas plus venues à bout de lui que les persécutions contre les chrétiens n’avaient réussi à les détruire. Si cette forme particulière du christianisme, qui est le catholicisme, avait convenu aux esprits des races germaniques, s’était ajusté bien précisément à eux et leur avait suffi, ni le brisement des images, ni le sac des églises, ni les bûchers, ni le bannissement des catholiques n’auraient fondé chez ces peuples la religion protestante. Ou le catholicisme existe, vraiment, profondément, comme sentiment et non comme habitude; et alors, même livré à lui-même et à ses propres forces, même gêné, et réprimé, et entravé, il survivra; — ou le catholicisme n’est qu’une accoutumance, et alors, laissé à lui-même et en butte aux hostilités ou aux défiances de l’État, il disparaîtra; mais ce ne sera ni la séparation d’avec l’Etat, ni l’hostilité de l’État qui l’auront tué, et il n’y aura nullement à déplorer qu’il disparaisse.

LES ÉGLISES ET l’ÉTAT

Qu’on fasse donc la séparation, n’importe comment! De quelque manière qu’elle soit faite, sans dire précisément qu’elle fût toujours acceptable, je dis qu'il faudrait encore l’accepter.

Si, cependant, on voulait la faire d’une façon équitable et digne d’un pays civilisé, j’ai dit comment j’admettrais qu’elle fût faite et je n’ai plus qu’à me compléter brièvement sur ce point.

Je dis qu’il faut d’abord une loi sur les associations, car les Églises séparées seront des associations, ne pourront pas être autre chose, et le seront quoi qu’on veuille faire. Cette loi sur les associations, j’en ai donné plus haut le tracé. Il faut que les associations puissent posséder; il faut qu'elles soient empêchées de posséder trop et de posséder mal. Il faut une tolérance régulière de l’État à l’égard de ces propriétés particulières; et un contrôle régulier, défini par la loi, exercé par l’État sur ces propriétés spéciales.

Et il faut que cette loi sur les associations s’applique à toutes les associations possédantes, quelles qu’elles soient, religieuses ou civiles, protestantes, israélites ou catholiques, sans quoi la loi sur les associations serait, non une institution, mais une mesure de combat et de guerre religieuse.

Cela fait, et seulement quand cela sera fait, il faut séparer de l’État les Églises, toutes les Églises, et qu’aucune Église ne soit rétribuée.

Mais il ne devra nullement être interdit aux communes, aux villes, aux départements d’accorder des sub. ventions aux Églises, ainsi qu’à toute œuvre considérée comme d’utilité publique ou comme digne d’intérêt.

Ce sera même là, dans mon hypothèse, la grande mesure de transition. Comme, en Amérique, l’État général s’est absolument désintéressé des Églises et des religions, mais les États particuliers ont continué à s’y intéresser et singulièrement, jusqu’au jour où, s’étant introduit peu à peu, le « système volontaire » a complètement remplacé le système d’État; par une évolution toute semblable et que rien n’empêcherait, ce me semble, d’être toute semblable et aussi bonne, les départements, les villes et les communes soutiendraient ou pourraient soutenir les différentes Églises à titre d’œuvres privées, mais utiles, jusqu’au moment où les Églises sentiraient elles-mêmes le besoin de s’organiser et de se gouverner strictement par le système volontaire.

Et cela ferait, sans doute, des villes et des provinces où telle religion serait soutenue et où telle autre ne le serait point, ce qui blesserait horriblement notre manie d’uniformité. Mais quoi? Tant pis pour cette manie! Oui, comme en Amérique avant l’adoption universelle du système volontaire, telle portion du territoire soutiendrait officiellement telle religion, telle autre portion en soutiendrait une autre, et telles autres encore, Rliode Island et Maryland de France, n’en soutiendraient aucune. Il n’y a rien là qui puisse mettre en péril la patrie française.

Et d’autre part, voyez les conséquences. Elles seront que, soutenue dans telle région, délaissée et livrée à elle-même dans telle autre, une religion sera déjà forcée de compter sur elle-même, de se soutenir elle-même, venant au secours de ses églises pauvres avec les res-

LES ÉGLISES ET L’ÉTAT

sources de ses églises riches, et s’acheminant ainsi peu à peu vers le système volontaire, vers le système de self g overnment, qui est où elle doit aboutir et où il est bon qu’elle aboutisse. Et c’est ainsi surtout que le système des Églises subventionnées non plus par l’État, mais par les départements et les communes, est le régime de transition, nécessaire d’abord, utile ensuite, et travaillant en définitive à se rendre inutile.

Telles sont les lignes principales d’un projet de séparation des Églises d’avec l’État, c’est-à-dire d’un projet de décentralisation religieuse, laquelle, comme toute décentralisation, menée avec prudence, mais effective et profonde, est destinée à laisser tomber et s’effondrer ce qui est mort et doué seulement par l’État d’une vie factice, à revivifier au contraire, à remplir d’une sève nouvelle et plus puissante ce qui vit réellement et est capable de vivre par soi-même.

Très sérieusement, très profondément respectueux de toutes les religions et animé à leur égard des sentiments les plus sympathiques, c’est dans l’intérêt de leur dignité, de leur prospérité, de leur grandeur, de la portée de leur influence et de leurs œuvres, que je désire la séparation des Églises et de l’État, telle que je viens de l’indiquer comme possible, pratique cl équitable.

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