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Les quelques pages qu'on nous a demandé de placer en tête de ce volume ont pour but d'expliquer pourquoi il figure dans la Bibliothèque Sociologique Internationale^ plutôt que de présenter au public sociologique son auteur, qui n'en a guère besoin.
La réputation de M. Achille Loria, en effet, est dès maintenant consacrée. Il n'est point un homme s'occupant scientifiquement d'économie politique, qui ne connaisse son nom. Les deux grands volumes in-quarto qu'il a écrits sous ce titre : « Analisi délia Proprietà Capitalista », l'ont placé au premier rang des économistes italiens. On y admire l'aisance avec laquelle il fait servir un bagage considérable de faits à l'édification de son système, l'art qu'il déploie pour concilier ce qu'il trouve exact dans les systèmes de Cari Marx et
d'Henry George avec ce qu'il estime devoir retenir des doctrines classiques.
Plus répandu encore, grâce peut-être à son moindre format, grâce surtout à la traduction française qui en a été faite, et le livre de M. Loria sur « les Bases Économiques de la Constitution Sociale, » C'est l'exposé le plus facile à lire et en même temps — en un certain sens — le plus complet, de la théorie qui voit dans les transformations de la vie économique, et en particulier de l'organisation de la propriété, la source et l'explication de tout le mouvement social. Quelque jugement qu'on puisse porter sur cette vue, on ne saurait méconnaître le grand intérêt de l'ouvrage oià elle est si fortement exposée.
M. Loria ne produit pas seulement ses idées dans de savants écrits. Il les développe aussi dans l'enseignement public. Professeur d'économie politique à l'Université de Padoue, il exerce par sa parole claire et animée une grande action sur les étudiants. L'ouvrage qu'on va lire est la reproduction de leçons qui furent faites pour eux en 1894, dans des circonstances spéciales, en vue de résumer l'ensemble du système social
de leur maître.
Tous ces mérites réunis ont valu à M. Loria les plus flatteuses distinctions. Pour ne parler que de celles qu'il doit au libre suffrage de ses confrères, il a obtenu le
grand prix de T Académie Royale des Lincei de Rome, et
en a été élu correspondant. Il a été, l'an dernier, nommé
membre de l'Institut International de Sociologie. Et
lorsque, hors de son pays d'origine, on^veut citer un
économiste italien de marque, dans ces réunions où se
croisent des hommes appartenant aux opinions les plus
opposées, c'est généralement — nous l'avons constaté — son nom qui vient le premier aux lèvres de tous.
Mais, encore qu'ils soient considérables, ces titres . n'auraient peut-être point suflS, à eux seuls, pour marquer à un travail de M. Loria sa place dans la Bibliothèque Sociologique Internationale. Car celle-ci n'a point simplement comme but de donner en langue française des travaux émanant des plus notoires représentants de la science sociale dans les différents pays. Sa destination est plus nettement définie, plus limitée si l'on veut. Elle ne publie que des travaux rentrant dans un certain ordre de recherches, et conçus dans un certain) esprit qui (bien que nous voulions l'entendre largement peut et doit néanmoins être déterminé d'une manière précise.
Le cadre dans lequel se meut la Bibliothèque est le même que celui où la Reloue Internationale de Sociologie se limite. Toute espèce d'étude ayant une portée
sociale n'y est point admise. Ainsi les travaux d'ordre particulier sur des points spéciaux de droit, d'économie pratique, de religion, d'esthétique, de politique nationale, n'y sauraient être insérés. Trois catégories de questions y trouvent seules accès, catégories d'ailleurs liées intimement l'une à l'autre. Ce sont la philosophie sociale, l'histoire sociale, le mouvement social international. Par les seuls titres des sept ouvrages publiés avant celui-ci par la Bibliothèque^ on pourra voir que ces trois séries y sont d'ores et déjà représentées. Le livre intitulé : « Organisme et Société », par lequel s-ouvre la collection, le traité de M. Paul de Lilienfeld sur « la Pathologie sociale », l'étude de M.Sigismond Balicki sur « tÉtat comme organisation coercitive de la société politique », enfin « Conscience et Volonté sociales » de M. Jacques Novicow, sont surtout des synthèses d'ordre philosophique. En exposant et en appréciant « les Théories modernes sur Vorigine de la famille^ de la société et de FEtat », M. le professeur Adolphe Posada a fait principalement oeuvre d'historien et d'ethnographe, puisqu'il nous transporte aux âges primitifs de l'humanité, pour déterminer la constitution de ses tribus originaires. L'histoire et l'ethnographie se mêlent à la philosophie dans les « Principes de Sociologie », de M. le professeur Giddings. Enfin, le mouvement social contemporain est représenté par
une étude sur un phénomène des plus importants pour l'avenir des nations européennes, le phénomène de la natalité ; nous voulons parler de « la Population et le Système social », par M. Francesco Nitti.
Du même ordre que la question abordée par ce dernier livre, mais plus générale encore, est celle à laquelle s'attaque le présent ouvrage. Il ne s'agit ici de rien moins, en effet, que la < question sociale » dans son ensemble, et M. Achille Loria montre excellement, dès ses premières pages, comment cette question est née, ou plutôt — car elle est, à vrai dire, contemporaine de l'humanité — comment elle a pris de nos jours une face toute nouvelle. On luttait autrefois pour la domination temporelle ou spirituelle. On lutte aujourd'hui pour la richesse. L'aspect économique est celui qui prévaut actuellement dans le problème social. Le conflit de l'employeur et de l'employé est venu surtout de la transformation des petits ateliers en grandes industries, et il a dressé une classe en face de l'autre. Les travailleurs ont l'égalité avec leurs chefs devant la loi ; ce qu'ils veulent maintenant conquérir, c'est l'égalité de fait. Le problème ainsi posé n'est-il pas le plus redoutable de tous ceux qu'ont à résoudre nos sociétés contemporaines? N'est-il pas éminemment sociologique par son caractère international, par la complexité de ses facteurs, la multiplicité de ses côtés, les immenses
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conséquences que doit entraîner sa solution dans tel ou tel sens ? Et dès lors, un livre qui le pose dans toute son ampleur n^était-il pas susceptible d'entrer dans une Bibliothèque qui se propose d'étudier par leurs aspects fondamentaux les questions sociales du présent, aussi bien que du passé, dans l'ensemble des nations ?
3iais ce n^est point seulement par son objet, c^est encore par sa méthode que le présent ouvrage de M. Loria nous a paru convenir à la Bibliothèque Sociologique Internationale. Certes, il est plusieurs manières également légitimes d'envisager la question sociale, et nous ne voudrions en exclure aucune a priori de cette collection. Seulement on ne peut contester qu'il est un esprit dans lequel la plupart de ceux qu'on nomme proprement de « sociologues » s'accordent à envisager ce problème : nous voulons dire Tesprit historique. Les théoriciens des partis extrêmes — socialistes intransigeants ou économistes orthodoxes — prétendent trouver des formules universelles par la simple application desquelles on pourrait, croient-ils, faire le bonheur de rhumanité dans tous les temps et dans tous les lieux. Les sociologues sont infiniment plus prudents. Ils estiment que ce qui a été bon à un moment déterminé, peut devenir inutile et même nuisible en quelqu'autre
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circonstance. Ils ne cherchent donc pas ce qui doit être de toute éternité, mais bien ce qui a été, ce qui est, ce qui enfin / étant donné l'état de choses actuel , pourra se réaliser demain. A Vart intemporel et absolu ils substituent la science qui sait faire la distinction des époques et des localités. Ils procèdent historiquement, non dogmatiquement.
Or tel est justement l'un des caractères distinctifs de l'œuvre de M. Loria. Se place-t-il en face d'une institution que les économistes ont donnée comme la base de la société, et que les socialistes à l'inverse ont couverte de leurs anathèmes — de la propriété individuelle par exemple ? Il n'a pour elle ni admiration enthousiaste, ni dénigrement de parti-pris. Il constate simplement comment elle s'est formée en raison des besoins fortement ressentis par une grande partie de la [société. Il montre de quelle manière elle s'est peu à peu organisée, mais comment aussi, à une certaine époque, sous l'action de sentiments dont elle avait elle-même provoqué la naissance, elle a mécontenté de nombreuses individualités, et comment par suite un conflit s'est élevé et s'aggrave chaque jour entre ses partisans et ses adversaires. En un mot, au lieu de trancher lui-même le débat, il l'explique, il en montre les causes et en développe les termes, il donne à son lecteur — ce qui est l'essentiel — le moyen de se faire à cç ^ujet une opi-
niôn personnelle réfléchie. Et c'est de la même façon qu'il procède quand il s'agit de la discussion sur la liberté individuelle, ou de la valeur de la loi de la population. Dans tous ces dogmes adorés par les uns, bafoués par les autres, il voit de simples « catégories historiques, » qui ont dû être, qui devront à un certain moment cesser d'être. On peut discuter sur cette conclusion ; on peut surtout se demander si la fin de ces institutions est vraiment aussi proche que M. Loria semble souvent porté à l'admettre. Mais du moins on ne contestera pas le mérite de sa tentative, qui déplace le terrain de ces vieux problèmes, qui les transporte du champ de la discussion théorique et métaphysique déjà retourné en tous sens et désormais épuisé, dans le domaine de l'étude historique, où se poursuivent et s'annoncent tant de beaux travaux relatifs à la genèse, à l'évolution et aux métamorphoses de toutes les institutions humaines.
La science, au reste, n'est nullement, chez M. Loria, cette science méticuleuse et desséchante dans laquelle certains érudits se confinent. Elle s'allie chez notre auteur à une préoccupation incessante du mieux- être de l'humanité. Elle est vivifiée par un souffle de sympathie pour les humbles et les déshérités. M. Loria a
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un profond sentiment de la solidarité qui doit unir toutes les parties du corps social et de la justice qui doit présider à la répartition des biens entre les individus. Voilà pourquoi, à certains moments, il s'indigne contre la distance qui aujourd'hui existe trop souvent encore entre le travail et la richesse, la peine étant pour les uns et la jouissance pour les autres. On sera tenté de penser qu'il pousse parfois trop loin ses critiques contre l'état de choses présent, qu'il incline un peu trop du côté du socialisme. Mais qu'on observe cependant deux choses. D'abord les marxistes purs sont loin de le compter parmi les leurs : ils savent que, tout en s'inspirant de leur maître, il en' a sur bien des points amendé la doctrine. Puis, en aucun cas, lors même qu'il dénonce des abus, il ne fait personnellement appel à la violence pour les détruire. La révolution qu'il laisse entrevoir n'a rien que de pacifique. Elle se relie tout naturellement à révolution, elle en est le terme, l'aboutissement progressif et inévitable. Pour bien juger cette vue, pour voir que cette théorie n'a rien d'effrayant, rien qui menace d'ensanglanter nos sociétés, souvenons-nous qu'Herbert Spencer lui-même, le porte-drapeau de l'individualisme, le maître des doctrines évolutives, a annoncé l'avènement d'un futur état social qui ne doit pas différer moins du présent état industriel que celuici ne diffère de l'état militaire qui caractérisait l'âge
féodal. Et sachons dès lors ne pas tenir rigueur à un auteur de ce que^ pour désigner une transformation aussi radicale, il emploie le terme de révolution. Sous les mots sachons voir les choses, et reconnaissons que ridéal rêvé par lui est fait exclusivement du progrès continu dans le bonheur matériel et moral, dans la justice et dans la fraternité.
Tel, du moins, nous a paru être le but auquel tend M. Achille Loria. Voilà pourquoi nous avons accueilli avec plaisir, pour la Bibliothèque Sociologique Internationale^ la version fidèle et élégante que M. Eugène Laurent a faite, en langue française, de ses Problèmes Sociaux Contemporaifis . Nous souhaitons que les lecteurs, qui ne pourront manquer à cet ouvrage, ratifient le jugement que nous portons sur lui. Nous sommes assurés en tous cas qu'ils prendront à sa lecture l'intérêt et l'agrément que nous y avons trouvés nousmême.
Parts f 20 janvier i8g^.
René Worms.
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