‹ Problèmes sociaux contemporainsChapitre 15 sur 15 · HUITIEME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIEME LEÇON

Messieurs,

Toutes les constitutions économiques qui se sont succédé au cours, des siècles présentent trois phases ou trois états parfaitement distincts. D'abord une phase organiqueou d'équilibre, pendant laquelle règne la paix ou du moins une entente apparente entre les classes sociales et la vie collective présente un développement régulier. Puis viennent des moments de brusque révolte, pendant lesquels une classe souffrante s'abandonne à des excès, à des explosions de sentiments criminels qui, tôt ou tard, sont étouffés dans le sang, et disparaissent sans laisser de traces. Enfin survient une phase de profondes transformations, marquée par une série ininterrompue de secousses et de déchirements qui parviennent à briser la forme sociale existante pour la remplacer par une forme supérieure. En d'autres termes, tout organisme social présente au cours de sa durée ces trois phénomènes : l'équilibre, la révolte et

la révolution. Le premier représente l'état normal, la santé; le second, la maladie aiguë et guérissable; le troisième, le désordre organique profond et inexorable qui conduit à la mort.

La différence entre révolte et révolution est si bien marquée et si évidente qu'elle s'impose depuis longtemps aux observateurs les plus superficiels. Tout le monde sait, par exemple, que le jour où la foule hurlante abattait la Bastille, le roi Louis XVI, en ayant appris la nouvelle à Versailles, s'écriait : Mais c'est donc une révolte? — « Non, sire, lui répondait le duc de Liancourt : dites plutôt une révolution. » — Mais en quoi consiste la différence essentielle entre la révolte et la révolution ? M. Lombroso, qui a traité ce sujet avec son talent habituel, semble considérer comme caractère distinctif de la révolte l'acte criminel, la violation brutale du misonéisme, accomplie par quelques êtres anormaux; mais il est hors de doute que les révolutions mêmes présentent souvent une série ininterrompue d'actes violents individuels n'aboutissant à aucun résultat immédiat, quoiqu'ils aient toujours une influence profonde et définitive sur le dernier terme du mouvement insurrectionnel. Les annales de la Révolution française et celles mêmes des luttes pour l'unité italienne fourmillent de récits d'actions violentes, d'explosions brutales que nous ne pouvons pas, dès lors, considérer comme l'indice de la révolte et l'opposé de la révolution. Le véritable critérium pour distinguera révolte de la révolution ne consiste point dans le différent degré de brutalité des actes, mais dans leur résultat

définitif. La révolte ne produit aucune conséquence durable, n'amène aucun changement dans l'organisme social. La révolte de Masaniello, par exemple, provoquée par rimpôt sur les fruits; celle de 1767 produite, à Naples, par un impôt sur les figues; celle qui éclata en Hollande, à la suite de Timpôt sur les poissons; celle de Wat Tyler, en Angleterre, due à la capitation, et celle de Jack Cade à la suite d'une augmentation des impôts ; l'insurrection des Milanais contre le ministre Prina, à cause de l'impôt du timbre; toutes ces révoltes, qui ont fait couler des fleuves de sang, se sont éteintes sans avoir amené le moindre progrès. Nous pourrions en dire autant des réactions brutales contre l'instrument d'échange ou de production. En Chine, de nos jours encore, quand une banque fait faillite, une révolte éclate et ses créanciers, suivis de leurs clients et de leurs amis,- se précipitent contre leur débiteur insolvable dont ils brûlent et pillent l'édifice et les biens : mais ensuite? Ensuite tout rentre dans l'ordre, et les rapports entre créanciers et débiteurs et, en général, les rapports de la propriété, ne changent aucunement. Ainsi, en Europe, au commencement de l'introduction des machines, les ouvriers se révoltèrent brutalement contre leurs muets rivaux et les détruisirent; mais ces actes d'un vandalisme insensé ne modifièrent pas, ne retardèrent pas même l'évolution économique et technique. Le caractère propre des révolutions est, au contraire, de modifier profondément la constitution économique, ou politique, ou religieuse, selon qu'elles portent sur l'un ou l'autre de ces facteurs de la société humaine;

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elles font passer l'humanité d'une manière d'être à une autre, toujours différente et parfois opposée; c'est la fièvre puerpérale qui tue la mère et préside à la naissance de l'enfant. Nous trouvons des exemples frappants de cette vérité dans les grandes transformations qui ont dissous l'économie primitive, celle de l'esclavage et celle du servage, au moyen d'une série d'actions lentes, continuées parfois à travers des siècles, qui ont décomposé et recomposé la constitution organique de ces sociétés.

Mais pourquoi toutes les formes économiques sontelles condamnées à se dissoudre dans le douloureux processus d'une révolution radicale? Pourquoi la loi du progrès ne pourrait-elle pas agir par des moyens plus doux et de façon à produire une lente et graduelle amélioration des institutions humaines? Pour peu que l'on examine ce problème, on* s'aperçoit que la nécessité historique des révolutions économiques est le produit de trois sortes de causes faciles à résumer :

I® Tout système économique manque d'éléments compensateurs; les contradictions qu'il contient, au lieu de disparaître avec le progrès, tendent à devenir de plus en plus incompatibles. Ainsi, par exemple, dans la société antique, dont on peut étudier l'entière et lumineuse parabole, on voit devenir plus âpre, avec le progrès, l'antagonisme entre maîtres et esclaves et la condition de ces derniers empirer sans cesse. Aux premiers siècles de la République, l'esclave est le compagnon du maître : il travaille à son côté, célèbre les

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mêmes solennités religieuses, se prosterne avec lui devant les mêmes autels; mais, peu à peu, son assujettissement devient plus dur, et, sous la menace continuelle du fouet impitoyable, sa vie n'est plus, à la fin, qu'un long martyre; aussi les révoltes des travailleurs se multiplient à mesure et elles sont plus fréquemment couronnées de succès. De même aussi, pendant la première période du Moyen-Age, le sort des colons, des serfs, est assez tolérable. A mesure que la société féodale se développe, les sévices contre les travailleurs redoublent, et on en vient au point de mettre une muselière au serf, au temps de la récolte, pour Tempêcher de dérober quelques denrées à son maître. Ces traitements si barbares provoquent enfin les Jacqueries. Et ce n'est pas tout. Pendaiit qu'augmentent ses souffrances, le travail du serf devient de moins en moins productif, et l'entreprise agricole et manufacturière se désorganise et perd son équilibre. Ainsi, les conditions économiques de toute phase sociale vont en empirant, pendant que se développent les antagonismes qu'elle contient dans son sein.

2° Au cours de l'évolution de toute forme économique, la classe qui en profite tend à abuser davantage de ses privilèges et si, aux premiers siècles de sa puissance, elle faisait des concessions aux classes assujetties, elle devient plus jalouse de ses prérogatives à mesure que son pouvoir s'affermit et qu'elle oublie plus complètement ses origines, qui finalement viennent s'effacer dans les brouillards de la tradition. C'est encore une des raisons qui tendent à accroître l'anta-

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gorîisme des diverses classés, au fur et à mesure que se développe une constitution sociale.

3® Enfin, si la classe dominante connaissait la loi de l'évolution sociale, si elle pouvait pressentir l'instant où la forme économique existante doit fatalement se briser, son égoïsme bien entendu la porterait à adopter spontanément les mesures qui peuvent adoucir les douleurs de la tranformation nécessaire, et en accélérer et régulariser l'accomplissement. Mais les privilégiés, dan§ chaque phase historique, sont profondément inconscients de la nature du mouvement social 5 ceux qui sont nés et ont grandi à l'ombre de droits séculaires^ ignorent la base instable et la nature passagère de ces droits 5 ils croient en être investis de toute éternité, de par la volonté divine, et ne conçoivent même pas la possibilité d'en être privés par une fatale évolution des choses. Tous ceux qui ont étudié la Révolution française ont observé l'incroyable tranquillité des hautes classes, à la veille même de la Révolution. Que de beaux discours et de beaux écrits ces gens-là faisaient sur les vertus du peuple, sur sa douceur, ses plaisirs innocents, tandis que 93 rugissait à leurs pieds! Spectacle ridicule et terrible en même temps! Mais ce contraste n'est point particulier à une époque ou à une nation; il est commun à toutes les périodes de décomposition sociale, parce que les rapports économiques demeurent alors une énigme indéchiffrable pour ceux qui les subissent, aussi bien que pour ceux à qui ils profitent.

De ces trois grandes séries de causes : le déséqui-

libre croissant du système économique, — l'avidité de plus en plus éhontée des classes dominantes, — leur inconscience du moment historique où elles vivent, de Tagonie du système économique où elles se meuvent, provient la fatalité de la révolution. Celle-ci est donc la résultante des antagonismes contenus dans toute forme historique de l'économie et dont la gravité s'accentue, sans qu'on songe à les adoucir, jusqu'au jour où ils provoquent l'insurrection des classes opprimées et la destruction de la constitution sociale en vigueur, La décroissance même du revenu, produite par le déséquilibre croissant, précipite le mouvement révolutionnaire, car les classes intermédiaires ou professionnelles, alliées fidèles de la propriété dans ses beaux jours, l'abandonnent tout d'un coup quand elle ne veut plus payer largement ses protégés, et passent à l'ennemi avec armes et bagages, en mettant au service des opprimés leurs ressources et leurs conseils. Les avocats sans causes, les médecins mal payés, les magistrats tombés dans la gêne, les architectes sans emploi ou maigrement rétribués, les prêtres dont les prébendes se sont rétrécies, voilà les inspirateurs terribles des classes inférieures durant les périodes de décomposition sociale. Grâce à l'intervention inattendue de ces alliés, les masses acquièrent au jour du péril des guides inestimables et providentiels qui éclairent leur route et assurent leur triomphe; et la coalition des ouvriers et des classes instruites consomme la démolition de la forme sociale existante et prépare l'avènement d'une forme plus élevée.

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Ces trois sortes de causes d'où sont issues les révolutions qui ont décomposé les formes économiques disparues, les retrouve-t-on dans notre système économique actuel ? Nous n'hésitons pas à répondre affirmativement. Notre système économique manque, en effet, d'éléments compensateurs; bien plus, les antagonismes qui couvent dans son sein présentent chaque jour une acuité plus extraordinaire. Les différences entre les classes deviennent de plus en plus marquées; la condition des travailleurs s'est élevée, il est vrai, et leur salaire s'est un peu accru depuis 25 ans; mais l'amélioration de la condition des riches est hors de proportion avec celle obtenue par les ouvriers; la distance qui sépare les deux classes est plus grande que jamais, et l'abîme entre elles, plus profond. En même temps se forme, comme si elle était mue par un ressort caché, une épouvantable concentration des richesses qui crée une toute puissante oligarchie financière. Aux Etats- Unis, par exemple, 52 pour 100 des familles possèdent à peine 5 pour 100 de la richesse totale, tandis que 20 pour 100 de la richesse totale est possédé par i/3oo pour 100 des familles. En d'autres termes, un cinquième de la richesse totale est entre les mains de la trente millième partie de la population. Au-dessus des 4,047 millionnaires qui disposent de la plus grande partie des richesses de l'union, trônent les rois des chemins de fer, ces sultans de l'industrie, qui traversent l'Amérique dans leurs wagons -palais, suivis d'un essaim de laquais, de maires du palais, de secrétaires, de journalistes, etc., salués à chaque arrêt du

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train par les employés de la gare et par les membres des associations politiques des villes. Ce mouvement de concentration de la richesse n'est pas particulier à l'Amérique; on peut le suivre en Allemagne, en Angleterre, en Italie, dans tous les pays civilisés, sans que l'augmentation de la population ou les partages héréditaires aient le pouvoir de l'arrêter. La distribution des richesses devient chaque jour plus inégale et la guerre industrielle se fait sans cesse plus atroce; les grèves deviennent plus fréquentes, les interruptions de la production plus graves. L'entière structure du système économique se désorganise. D'autre part, avec le temps, la classe capitaliste se montre plus exigeante et retire les concessions qu'elle avait d'abord octroyées. Les relations patriarcales qui, jusqu'à ces derniers temps, parvenaient à émousser les pointes aigués de l'égoïsme économique, disparaissent peu à peu. Le métayage est banni de l'agriculture, la participation au produit, de rindustrie, et les rapports entre la propriété et le travail revêtent un caractère exclusivement mercantile. Au reste, la classe capitaliste continue à vivre dans la plus parfaite inconscience de la gravité de l'heure présente ; elle ne sent pas le terrain se dérober sous elle et, loin d'adhérer spontanément à des mesures modératrices, elle multiplie celles qui sont propres à augmenter le déséquilibre social. Elle renchérit les vivres par des droits de douane, contient les populations exaspérées en maintenant l'état de siège, ou par des persécutions barbares et des condamnations brutales. Les antagonismes immanents de la forme sociale actuelle se font

donc de plus en plus sinistres, et, s'il est permis de juger de l'avenir d'après le passé, il faut croire que la société moderne, pareille à un projectile lancé par une force fatale, tend à se briser contre une révolution.

Mais devant ce résultat auquel nous mène l'examen consciencieux des faits, une question s'impose à tout esprit chercheur : pourquoi attendre, les bras croisés, qu'une révolution >létruise par une catastrophe le système capitaliste ? Pourquoi l'homme, conscient de l'évolution et du destin qu'elle lui prépare, ne préviendrait-il pas sa triste destinée par de sages institutions, susceptibles d'adoucir ou de supprimer les contrastes de la phase économique actuelle, qui se transformerait ainsi, paisiblenient et sans secousses ? Pourquoi une intervention rationnelle dans le mouvement social serait-elle inadmissible ?

Les premiers arguments qui se présentent à l'esprit semblent donner à cette question une réponse désolante. En vérité, puisque tous les cycles économiques antérieurs au nôtre se sont clos et ont donné lieu à une forme meilleure non point par un processus lent et graduel, mais par une douloureuse révolution, pourrons-nous éviter qu'un sort semblable frappe le cycle où nous vivons ? Le calcul des probabilités, qui nous apprend la reproduction future des faits fréquemment observés dans le présent ou le passé, semble détruire cet espoir. La douloureuse conclusion s'appuie en outre sur un fait d'une importance extraordinaire. Le pouvoir politique, on l'a compris depuis longtemps déjà, est toujours un apanage des propriétaires qui,

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directement ou par l'entremise de leurs créatures ou de leurs représentants, ont exercé et exercent encore une domination absolue dans le gouvernement des Etats. Dès lors, comment espérer une lente et graduelle réforme des institutions, puisque cette réforme devrait frapper d'abord et anéantir, ou amoindrir au moins les droits acquis et les privilèges des propriétaires ? Comment croire que l'Etat, inspiré et dirigé par les propriétaires et les capitalistes, accomplisse une réforme fatale aux privilèges de la propriété et du capital? Comment admettre ce suicide de la classe dominante ? Cette hypothèse semble d'abord répugner au bon sens le plus élémentaire, à la plus simple logique.

On peut pourtant opposer, à ces graves objections, des réflexions non moins graves. En premier lieu, le fait historique que toutes les phases sociales se soit jusqu'à présent terminées par des révolutions, ne nous autorise pas encore à conclure à la fatalité d'une fin pareille pour le système économique actuel. L'histoire, en effet, n'est pas encore parvenue à un tel degré de précision, les phénomènes qu'elle a observés ne sont pas encore assez nombreux, assez certains, assez similaires, pour qu'on puisse leur appliquer le calcul des probabilités. On ne peut déduire la reproduction certaine d'un fait historique plusieurs fois observé dans le passé, avec une certitude pareille à celle qui nous fait prévoir le retour quotidien du soleil.

Cette première considération nous permet de croire que la forme économique actuelle pourrait finir autrement que ses antécédentes, par une transformation

lente et rationnelle, âu lieu d'être jetée par une secousse brusque dans une phase supérieure.

Quant au fait incontestable que le pouvoir politique est un monopole de la propriété, il est sans doute très grave, et je me garderais d'en vouloir atténuer l'importance ; mais, malgré les apparences^ ce fait ne détruit pas la possibilité de toute réforme décisive; en l'étudiant profondément il nous dévoile même la probabilité du contraire. Qu'on me permette, à ce propos, de rappeler une idée que j'ai émise (le premier, je crois) il y a neuf ans et dont je me pénètre chaque jour davantage : c'est que les deux grands groupes de propriétaires (propriétaires fonciers et capitalistes) ont des caractères distincts et des intérêts opposés et forment la base de deux partis politiques ennemis l'un de l'autre. La propriété foncière représentée parti conservateur; la propriété mobilière, le parti avancé ou libéral. Or, entre les deux camps s'engagent des luttes sans trêve, dont l'issue est presque toujours à l'avantage des classes laborieuses et qui sont un précieux levain de réformes sociales. Pour s'assurer le monopole politique, chacune des factions dominantes s'efforce d'attirer à elle la classe ouvrière en lui octroyant des concessions et des faveurs, et voilà d'où viennent les modifications qui améliorent les conditions matérielles et morales des classes les plus nombreuses et les plus pauvres. L'histoire du parlement anglais pendant la période qui a suivi la législation sur les blés nous offre un exemple frappant de cette vérité. Les propriétaires terriens, tout-puissants dans la chambre an-

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glaise, avaient fait promulguer des droits protecteurs sur les grains, qui élevaient le prix des denrées et par là les rentes foncières. Les capitalistes, tourmentés par cette élévation du prix des grains (quoiqu'ils eussent trouvé le moyen de s'en indemniser en prolongeant et en intensifiant le travail, en employant des femmes et des enfants et en multipliant les machines) ne tardèrent pas à s'insurger contre les droits protecteurs, et à exciter les masses contre les propriétaires, en formant la fameuse ligue contre les droits sur les blés. Alors, pour se défendre et humilier la classe capitaliste, les propriétaires accusèrent [l'exploitation industrielle de l'ouvrier de la misère du peuple et ils se mirent à organiser les agitations pour la réduction des heures de travail et pour la limite légale de l'emploi des femmes et des enfants dans les ateliers. Chaque année, dans la Chambre des communes, un manufacturier, Villiers, proposait l'abolition des droits sur les céréales et un propriétaire. Lord Ashley, demandait des lois spéciales pour les ouvriers des fabriques. Cette lutte parlementaire entre la propriété foncière et le capital finit par faire le jeu de la classe ouvrière : elle obtint à la fois l'abolition du droit sur les grains, c'està-dire le bon marché des vivres, et des lois restrictives de la journée de travail, lois qui, selon Marx mênje (juge non suspect d'optimisme), produisirent une renaissance morale et physique du peuple anglais.. Voilà donc un exemple classique, — et on en pourrait trouver beaucoup d'autres tout aussi éloquents, — qui prouve que la détention du pouvoir par les proprié-

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taîres n'empêche pas absolument TEtat d'întenrenir pour modérer les antagonismes latents de notre système économique.

Mais il est une autre considération dont il faut surtout tenir compte : si Tégoîsme des classes propriétaires les pousse à combattre les réformes sociales dédsiTes, dans les périodes organiques où leur propriété est à Tabri de tout danger, elles ont au contraire un intérêt puissant à faToriser ou même accomplir ces réformes, aux moments de crise, où la chute du système économique encore en vigueur est désonnais inévitable. Il est bien rrai qu'à toutes les époques de rhistoire, les classes dominantes se sont toujours refusées aux modifications radicales, leur entêtement rétrograde devenant même d'autant plus barbare que la société se trouvait plus près de Tabîme. 3lais ces classes vivaient alors dans une inconscience complète de rimminence du péril, et c'était sans le savoir qu'elles dansaient sur un volcan déjà en ébullition. Qr, cette ignorance de révolution économique, ce bandeao qoi aveuglait les dominateurs des périodes passées, peut disparaître aujourd'hui, grâce à la science, dont la noble mission est justement d'indiquer à l'humanité la route qu'elle devra suivre, bon gré, mal gré. Eh bien ! quand la science aura tracé la loi de l'évolution nécessaire des rapports économiques modernes et qu'eflc aura montré la faulité irrévocable de leur dissolution, la réforme sociale deviendra conforme à l'intérêt bien entendu des classes privil^ées. A ce moment, en eflEct, ces classes comprendront l'inutilité de leurs

efforts pour sauver un système chancelant et Tavantage qu^elles auraient à hâter, par de radicales mesures, la transformation économique fatale, afin d'éviter ou d'atténuer au moins les déchirements que produirait cette transformation, si on l'abandonnait à elle-même, et les douleurs terribles qu'elle provoquerait, même dans les hautes sphères de notre société actuelle.

Par conséquent, reconnaissons-le de la façon la plus explicite, puisque cette conclusion ressort évidemment de tout notre discours : la théorie de l'évolution, bien loin d'exclure la possibilité d'une réforme pacifique, trace la roule par laquelle cette réforme peut et doit s'accomplir; bien loin d'endormir l'humanité en un quiétisme musulman, elle engage les penseurs et les hommes de bonne volonté à l'action féconde et rénovatrice, et au lieu d'aboutir au nihilisme politique, elle désigne comme but suprême de l'activité humaine la réparation de toutes les injustices.

Telle est, dans les périodes de crise qui séparent le crépuscule d'une ère historique de l'aurore de l'ère suivante, la tâche élevée de tous les amis de l'humanité et du progrès; telle est la mission à laquelle chacun de nous devrait contribuer selon ses forces à cette époque d'angoisse et de décomposition sociale où le sort nous a fait vivre. Et je ne saurais mieux indiquer le devoir suprême qu'impose l'heure actuelle aux classes dirigeantes, qu'en répétant les paroles mémorables adressées à la Chambre française, ou plutôt à la France même, non par un jacobin, mais par un conservateur, le comte (le Tocqueville, à la veille de la révolution de 1848.

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« Pour la première fois , disait réminent écrivain et homme d'Etat, j'éprouve une certaine crainte pour l'avenir, et ce qui me preuve que j'ai raison, c'est que cette impression ne m'est pas particulière ; je crois que je puis en appeler à tous ceux qui m'écoutent, et que tous me répondront qu'un certain malaise, une certaine crainte a envahi les esprits, que l'instinct de l'instabilité, ce sentiment précurseur des révolutions, qui souvent les annonce, qui quelquefois les fait naître, que ce sentiment existe à un degré très grave dans le pays. Est-ce que vous ne ressentez pas, par une sorte d'intuition instinctive qui ne peut pas s'analyser, que le sol tremble de nouveau en Europe ? Est-ce que vous ne sentez pas, que dirai-je? un vent de révolution qui est dans l'air ? Ce vent, on ne sait où il naît, d'où il vient, ni, croyez-le bien, qui il enlève. Est-ce que vous savez ce qui peut arriver d'ici à un an, à un mois, à un jour peut-être ? Vous l'ignorez : mais ce que vous savez, c'est que la tempête est à l'horizon, c'est qu'elle marche sur vous; vous laisserez-vous prévenir par elle? Messieurs, concluait Tocqueville, je vous supplie de ne pas le faire; je ne vous le demande pas, je vous en supplie; je me mettrais volontiers à genoux devant vous, tant je crois le danger réel et sérieux, tant je pense que le signaler n'est pas recourir à une vaine forme de rhétorique. Oui, le danger est grand! Gonjurez-le quand il en est temps encore, corrigez le mal par des moyens efficaces, changez l'esprit du gouvernement, car cet esprit-là vous conduit dans l'abîme, » Ainsi parlait Tocqueville, le 27 janvier 1848; et

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quatre semaines après ce discours prophétique et malheureusement non écouté, la révolution de février renversait Louis-Philippe. Ainsi la science prévoit les cataclysmes sociaux et indique le moyen de les éviter ; mais les classes régnantes, dans Tivresse du pouvoir et du triomphe, demeurent sourdes à ses conseils. Loin d'atténuer par de sages mesures le déséquilibre croissant et menaçant, elles hâtent aveuglément les catastrophes et aiguisent les armes destinées à les frapper. Mais il y a une différence essentielle entre les tumultes français de 1848 et ceux qui grondent aujourd'hui dans tout le monde capitaliste. En réalité, la révolution imminente qui inspirait Tocqueville et l'événement qui justifiait les craintes de l'homme d'Etat français n'étaient pas d'une gravité assez grande pour compromettre toute la constitution sociale; il s^ agissait alors d'une bourrasque politique grâce à laquelle la couronne de France devait simplement changer de possesseur. Mais aujourd'hui les choses sont bien différentes et bien plus graves. Aujourd'hui nous ne sommes plus en présence d'une révolution politique ; nous marchons à grands pas vers une rénovation sociale, qui tend à enlever le sceptre à une classe pour le donner à la société toute entière. Ce ne sont plus aujourd'hui les intérêts d'une maison régnante ou la forme du gouvernement qui sont en jeu, mais les destinées de l'humanité et l'avenir de la civilisation. Devant cette perspective effrayante, cette dissolution inévitable de^l'organisme économique en vigueur, le^ classes dominantes persisteront-elles dans leur dé-

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dain des conseils de la science et leur ancienne aversion pour les réformes rationnelles ?

Permettez-moi, Messieurs, d'exprimer le souhait que cela n'arrive pas, et, au moment de prendre congé de vous, tout en vous remerciant de l'attention bienveillante avec laquelle vous avez suivi ce cours (et qui, je suis heureux de l'affirmer, ne s'est pas démentie un seul instant), permettez que je vous adresse une fervente exhortation et une prière. En quittant ces cours, en vous éparpillant sur les mille routes de la vie, songez qu'il est un but vers lequel doivent converger tous vos efforts, une mission, la plus noble, la plus féconde qu'un homme puisse s'imposer de nos jours : c'est la réparation de l'injustice sociale, la recherche des moyens les plus aptes à mitiger tant d'inégalités, à essuyer tant de larmes, à empêcher tant de martyre?. A ce but suprême doit tendre toute votre énergie, et par là, vous ne serez pas seulement utiles aux vaincus de la vie, .mais vous vous retremperez vous-mêmes, vous élèverez votre caractère et préparerez en vous cette renaissance intérieure, ces vertus précieuses du désintéressement et de l'affection qui seront le patrimoine moral des siècles à venir.

Quand même l'idée de la réforme sociale serait une utopie, renfermant une contradiction insoluble; quand même il serait prouvé que l'histoire doit s'accomplir jusqu'au bout par des processus fatals et non parade rationnelles transformations, il n'en serait pas moins vrai que s'impose à tous les esprits généreux le devoir de consacrer sans trêve leurs forces et leurs talents à la '

rédemption de la société humaine. En effet, quand il serait fou de croire que rœuvre spontanée puisse modifier, hâter ou adoucir l'évolution sociale, cette folie n'en mettrait pas moins en éveil l'activité humaine • qu'elle entraînerait, féconde et régénératrice, dans un effort constant vers le bien. Cette contradiction de la volonté raisonnable, luttant opiniâtrement et sans fruit Contre la fatalité qui l'entoure, est la couronne la plus brillante de l'humanité ; c'est le secret de son ascension intellectuelle et morale, c'est l'alambic mystérieux et puissant des vertus sublimes, des pures gloires, des vertus immortelles. Si, disait Lessing, un dieu prenait dans une main toutes les vérités, dans l'autre toutes les vertus nécessaires pour les découvrir et demandait à l'homme laquelle des deux il voudrait voir s'ouvrir, l'homme devrait choisir la seconde, car les efforts nécessaires pour atteindre à la vérité sont plus féconds et bienfaisants que la vérité elle-même. Eh bien, disonsen autant des efforts de l'homme pour réaliser la justice sur la terre; même s'ils n'atteignent pas leur but, ils arrivent à un résultat encore plus précieux, l'élévation du caractère individuel. Christophe Colomb, en croyant naviguer vers l'Inde, découvrit l'Amérique ; l'humanité, en se débattant dans une lutte séculaire pour améliorer ses institutions sociales, atteint involontairement à quelque chose de bien différent et de bien plus grand : sa propre réforme, l'ennoblissement de son caractère moral, le couronnement de l'évolution biologique grâce à la création d'un type humain plus élevé et plus pur.

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