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SEPTIÈME LEÇON

Messieurs,

Ce réveil grandiose que les triomphes récents des sciences naturelles ont amené dans toutes les branches du savoir humain a eu un contre-coup bienfaisant, même dans les sciences sociales et économiques, qui y ontpuisé une nouvelle doctrine, féconde et régénératrice. Cette doctrine, admirable et glorieuse, c'est la théorie de révolution, qui a aujourd'hui une si grande et si noble part dans toutes les manifestations de la pensée humaine. Sans doute — et il est à peine nécessaire de le dire — elle n'a pas été énoncée pour la première fois de nos jours, ni par des naturalistes, et l'érudition la plus superficielle pourrait facilement en trouver des champions aux époques les plus différentes de l'histoire. Du reste, nul ne l'ignore : toutes les fois qu'un penseur découvre une vérité, un professeur découvre qu'elle avait déjà été énoncée par quelqu'un d'autre. Dans notre cas, il est hors de doute que la théorie de

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révolution a été conçue et puissamment affirmée à des époques disparates et qu'une pléiade de philosophes, dont Heraclite et Hegel sont les astres les plus lumineux, lui doivent leur célébrité. Aristote a dit d'Héradite qu'il avait chassé la paix du monde, car il imaginait toutes les choses dans un aux, un mouvement sans fin, et Bakounine disait que la logique d'Hegel est l'algèbre de la révolution. Hegel, en ellet, voit les choses dans un processus continuel d'affirmation et de négation, et synthétise l'évolution avec bien plus de profondeur que Spencer dans ses Premiers Principes. Mais, jusqu'ici, les dogmatistes de l'évolution ne représentaient qu'une minorité de solitaires, une oasis dans le désert ; la masse, non seulement celle des ignorants, mais même celle des savants, continuait à considérer les phénomènes comme immuables ou se mouvant dans un cercle sans fin, selon la théorie des flux et des reflux de Vico. Le grand mérite des sciences naturelles est d'avoir démoli ces apothéoses de l'immobilité et d'avoir fait de la théorie de l'évolution une conquête démocratique, le patrimoine commun de tous les savants, de toutes les sciences et de toutes les intelligences. C'est pour cela que nous affirmons la date récente de la théorie de l'évolution et que nous en attribuons la découverte aux naturalistes modernes, à Darwin d'abord et à son grand émule Herbert Spencer, qui a commenté et amplifié ses théorèmes.

Mais les sciences naturelles n'ont pas seulement reconnu le grand principe de l'évolution, du mouvement perpétuel des choses -, elles ont aussi, pour la

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première fois, indiqué la cause première de l'évolution organique et démontré que la transformation continue des espèces, leur ascension à des formes de vie de plus en plus parfaites provient exclusivement de 4'augmentation numérique des êtres organisés, origine première et condition essentielle de la lutte pour l'existence. Bref, la science moderne ne se borne pas, comme l'ancienne, à proclamer un principe : elle en montre la cause, révèle le mécanisme qui la fait agir et parvient par là même à faire généralement adopter son dogme fondamental en le dépouillant des formes métaphysiques qu'il revêtait dans le passé et qui le rendaient indiférent aux savants ou créaient même autour de lui l'hostilité et la méfiance.

Les sciences sociales qui (nous Pavons vu dans la leçon précédente) avaient à bon droit refusé d'accueillir et d'appliquer aux phénomènes de la société certains axiomes des sciences naturelles, n'hésitèrent pas à accepter des sciencfes-sœurs la découverte lumineuse qui forme leur plus beau titre de gloire, et elles inscrivent aujourd'hui parmi leurs principes ces deux vérités fondamentales : que les phénomènes économiques et sociaux sont régis par une loi d'évolution et que l'âme de cette loi est la progression constante de la population humaine. Ces deux principes, que l'on peut résumer en un seul, constituent une différence essentielle entre l'ancienne économie politique et la moderne et causent principalement la supériorité de cette dernière et ses merveilleux progrès.

Mais, tout en accueillant le principe de l'évolution,

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réconomie politique ne craignait point d'y introduire des modifications essentielles imposées par la nature même de ses recherches. L'opinion de Kant que les diverses formes de l'évolution, depuis sa phase astronomique jusqu'à sa phase sociale, présentent, non seulement des phénomènes, mais des lois d'un ordre différent, se montre plus vraie que jamais dans ce cas particulier. En effet, dès qu'on essaie d'appliquer à l'économie politique le principe fondamental des sciences naturelles, on voit combien il est nécessaire de le modifier substantiellement. Dans la vie des êtres inférieurs, l'évolution ne provient pas seulement de l'augmentation, mais de l'exubérance de la population, de son excédent sur la quantité de ses aliments, de sorte que, pour qu'une transformation sélective s'opère dans l'espèce, la quantité des vivres doit devenir insuffisante à nourrir tous les individus qui existent à un moment donné sur la face de la terre. Cette insuffisance des vivres provoque la lutte pour la conquête des aliments, d'où la survivance du plus apte, l'extinction du faible et l'amélioration de l'espèce. Si la quantité des vivres était suffisante pour tous les êtres coexistants, la lutte ne s'engagerait pas, il n'y aurait plus de victoire des forts et de transformations avantageuses de l'espèce. Mais la vie sociale des humains est soumise à des conditions essentiellement, radicalementdifférentes. Tandis que, chez les espèces inférieures, les aliments fournis par la nature ne sont pas susceptibles d'augmentation, ceux des humains, sauf dans une période primitive et idyllique, sont le produit du travail et peuvent s'aç-«

croître sans cesse, quoiqu'à des conditions de plus en plus pénibles et par des efforts de plus en plus grands, car pour les produire il faut défricher des terrains nouveaux, moins fertiles, ou bien employer de moins en moins lucrativement de nouveaux capitaux sur des terres déjà cultivées. Mais de cet élément, très spécial à l'homme, dérive une conséquence fort importante : parmi les espèces inférieures toute augmentation de la population, demeurant en deçà de la limite des vivres disponibles, n'amène aucun progrès, tandis que, dans notre espèce, il suffît, pour en produire, d'une simple augmentation de la population, qui peut même ne pas dépasser la quantité des vivres disponibles. En effet, tout accroissement de population impose aux hommes la nécessité d'augmenter la production et de lutter contre les difficultés toujours plus grandes que leur oppose l'inerte matière. Le génie humain est ainsi poussé à la recherche de méthodes de production plus efficaces et de rapports économiques plus perfectionnés, permettant d'atténuer les sacrifices de capitaux et de travail nécessaires pour accroître la production sociale. Par conséquent, la.cause première de l'évolution animale est l'excédent delà population; celle de l'évolution humaine et sociale est simplement l'augmentation de la population sans qu'il y ait nécessité d'un excédent d'individus sur la quantité des vivres disponibles. Cela même marque une supériorité bien grande de la race humaine sur les races animales, puisque chez celles-ci le progrès est fatalement accompagné du massacre d'une partie de l'espèce, d'un carnage sans trêve,

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tandis que l'évolution humaine est soustraite à cette sinistre destinée et s'accomplit sans qu'une perpétuelle hécatombe la sollicite et l'anime.

Si nous demandons maintenant comment cet immense fleuve de la population humaine qui s'avance sans jamais s'arrêter de la profondeur des temps préhistoriques jusqu'à nous, peut déterminer l'évolution économique et sociale, ce ne sont plus les naturalistes ou les sociologues leurs adeptes qui pourront nous donner une réponse. Les naturalistes ont rempli toute leur mission en prêtant aux sciences sociales l'idée lumineuse qui les renouvellera : ils dépasseraient les limites imposées à l'esprit humain s'ils prétendaient réglementer les sciences économiques et sociales et montrer la façon dont se manifeste en elles la loi de l'évolution.

C'est pour cela que ceux qui ont voulu tracer à l'avance la route de l'évolution sociale d'après les théories des sciences naturelles n'ont pas abouti à d'importants résultats. Les maîtres s'y sont trompés autant que les disciples. Que Spencer nous serve d'exemple. Ce grand théoricien, dont le regard d'aigle avait pu suivre l'évolution à travers ses formes les plus disparates, s'est arrêté comme frappé d'impuissance devant l'évolution sociale, et ce qu'il a dit là-dessus n'est pas à la hauteur de ce qu'on pouvait attendre de son admirable talent. En effet, quand il affirme que les sociétés vont de l'homogène indistinct à l'hétérogène distinct, que toute société se partage d'abord en deux classes, l'une de guerriers et l'autre d'agriculteurs et de manufactu-

riers, auxquelles plus tard s'ajoute une classe commerçante, absolument comme dans l'organisme humain se trouvent les couches cellulaires exodermiques, endodermiques et mésodermiques; que la prépondérance de l'élément militaire dans la société corresponde celle des couches de l'exoderme dans l'organisme humain et représente de même un état primitif et imparfait de l'évolution; que cette prépondérance tend à diminuer et que l'organisation industrielle remplacera l'organisation mihtaire; quand il affirme tout cela, il dessine, il est vrai, le contour extérieur de la constitution et de l'évolution sociales, mais il n'en comprend pas le processus intime. Cette idée même d'une évolution allant de la société militaire à la société industrielle, sur laquelle Spencer se plaît à insister, est bien loin de reproduire fidèlement les côtés les plus saillants du développement humain : car ces deux formes sociales ne diffèrent pas dans leur essence, elles se fondent toutes deux sur l'organisation capitaliste de la production et de l'économie. Au reste, les sociétés les plus diverses par leur structure organique, les sociétés romaine, féodale, moderne, jusqu'à notre siècle, et jusqu'à un certain point notre société présente même, sont organisées d'après le type militaire ; et, d'autre part, de deux sociétés également organisées et douées des mêmes caractères essentiels, l'une peut appartenir au type militaire, l'autre au type industriel : comparez l'Allemagne aux États-Unis, par exemple. Quelle conclusion tirer de là? Celle-ci, évidemment : que l'organisation militaire et l'organisation industrielle ne représentent pas deux

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phases successives de l'évolution sociale, mais deux accidents, deux aspects extérieurs, deux façades différentes pouvant s'appliquer également au même édifice. Ainsi, la théorie spencérienne de l'évolution s'arrête à la surface des phénomènes sociaux sans pénétrer jusqu'à leur essence intime, et il faut suivre une méthode bien différente pour que la nouvelle doctrine puisse être victorieusement appliquée aux phénomènes de la société humaine. Cela prouve qu'il ne suffit pas de voir, à l'instar de Spencer, la cause du progrès humain dans l'augmentation de la population : il faut aussi étudier les influences économiques qui dérivent de cette cause première et qui sont les véritables agents des transformations sociales.

D'autre part, ceux qui tombent dans le défaut opposé et analysent le tissu économique de l'évolution sans voir son rapport intime avec l'augmentation de la population, sa cause essentielle, ne peuvent pas non plus arriver à des résultats satisfaisants. Une série de doctrines de l'évolution sociale évidemment inadmissibles et fausses proviennent de cettsî erreur. Quelquesuns, par exemple, nous annoncent avoir trouvé dans le perfectionnement incessant des armes, de la science militaire, le secret de l'évolution humaine : idée absurde, car la techniquede l'instrument militaire a eu des périodes d'arrêt ou de rétrogradation, sans que pour cela l'évolution sociale s'arrêtât ou rebroussât chemin. Il suffît, pour se persuader de cette vérité, d'examiner dans quelque grande collection, au Musée d'artillerie de Paris, par exemple, les armures de diffé-

rents siècles et de les comparer aux conditions de civilisation de la société qui s'en est servie. D'autres voient la cause de l'évolution sociale dans les métamorphoses des moyens d'échange, qui donnent lieu aux trois formes de l'économie : l'économie naturelle, l'économie monétaire et l'économie de crédit. Mais cela aussi est inadmissible, parce que la constitution monétaire est un élément absolument superficiel de l'économie; parce que, si l'économie naturelle précède parfois l'économie monétaire, elle en est d'autres fois précédée, témoin l'économie monétaire qui fïorissait dans la Rome impériale et qui fut remplacée par les échanges en nature durant les premiers siècles du Moyen-Age, avant de reparaître à l'époque de la Renaissance; parce qu'enfin l'économie à base de crédit ne représente pas du tout l'apogée de l'évolution humaine ; elle en accompagne parfois le commencement et se trouve aussi chez les peuples les plus arriérés : de nos jours, par exemple, elle ne règne nulle part aussi complètement qu'en Turquie. D'autres distinguent trois grandes phases de l'évolution humaine : l'économie de la maison, l'économie de la cité et l'économie du peuple. Mais cette distinction n'est pas plus exacte que les autres : les éléments topographiques, architecturaux ou politiques qui lui servent de bases ne sont propres à aucune période particulière et se retrouvent aux époques historiques les plus disparates. Par exemple, nous voyons l'économie de la cité dominer en Grèce et à Rome aussi bien que dans les républiques du Moyen-Age, et l'économie du peuple dominer

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pendant la période romaine comme de nos jours ; cependant, la structure économique de ces différentes époques est substantiellement différente. D'autres, enfin, voient dans le développement de l'outillage la cause de l'évolution sociale. Mais ce. critérium même n'est pas exact, car une même structure de l'instrument technique nous apparaît aux époques les plus éloignées l'une de l'autre, au cours des plus diverses formes économiques ; bien plus, un instrument technique perfectionné coexiste parfois avec une forme sociale arriérée ; et enfin^ l'application même de l'instrument producteur, bien loin d'être la cause de la constitution économique, est déterminée et modifiée par cette constitution. Citons un seul exemple à l'appui de cette vérité. Les Européens ^émigrés en Amérique pendant les xvii® et xviii* siècles, à une époque où l'outillage industriel était déjà fort développé en Europe, rétrogradèrent de plusieurs siècles dans leur nouvelle patrie. Quoi encore? Tandis que l'imprimerie était largement pratiquée en Europe, les colonies américaines durent, pendant une longue période, se contenter de journaux manuscrits. Qu'on vienne nous dire, après cela, que le degré de perfectionnement de l'instrument technique est l'indice et la cause du développement social d'un peuple!

Nous comprendrons, au contraire, bien facilement la façon dont l'évolution a agi dans le champ des phénomènes économiques, si nous ne perdons pas de vue cette simple prémisse, que l'augmentation incessante de la population détermine l'occupation et la culture

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de terres de moins en moins fertiles, d'où la nécessité de recourir à des méthodes d'exploitation du sol de plus en plus perfectionnées, pour lutter contre la résistance croissante de la nature. Par conséquent, à un certain degré de densité de la population et de fertilité des terres cultivées correspond un système économique déterminé, élevant la production au niveau requis par les besoins sociaux, mais, à mesure que la population augmente et que se m.anifeste la nécessité de cultiver des terres plus stériles, le système économique en vigueur devient insuffisant, son imparfaite efficacité ne permettant pas de vaincre la résistance de la matière devenue plus rebelle. De la sorte, le système économique et productif qui s'adaptait aux anciennes conditions de productivité du sol devient incompatible avec les conditions nouvelles et moins faciles ; il faut donc le briser. Alors, dans une période de décomposition sociale, la forme vieillie est détruite et de sa dissolution s'élève la forme nouvelle ; sur les ruines du système économique abattu se forme un système nouveau, grâce auquel le travail humain devient plus efficace et peut lutter contre la résistance croissante de la matière. Mais, comme la population continue sans cesse à augmenter, il arrive un moment où s'impose le besoin de cultiver des terres encore plus infertiles, pour lesquelles le système économique en vigueur n'a pas de moyens de culture appropriés : ce système subit donc, à son tour, le sort de ceux qui l'ont précédé et cède la place à une forme économique nouvelle et supérieure.

Par grandes lignes et en négligeant de multiples

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intersections ou subdivisions, on peut distinguer dans révolution sociale quatre phases principales, quatre organismes, qui correspondent à autant de degrés successifs de l'occupation et de la productivité des terres; ce sont : réconomie collective^ l'économie à esclaves^ réconomie servile et Téconomie à salariés.

Aux époques préhistoriques, alors que la terre était extraordinairement fertile, chaque homme cultivait l'étendue qui lui était nécessaire; il n'y avait alors aucune raison pour lui d'associer son travail avec celui d'un voisin et de borner son indépendance pour accroître un produit déjà surabondant. Aussi la production isolée est-elle la forme dominante pendant cette période, où, si l'on veut à tout prix créer une association du travail, il faut recourir à l'intervention de l'Etat, qui institue une association forcée parmi les producteurs. Voilà le caractère et le but des communautés primitives.

Mais, au fur et à mesure de l'accroissement de la population et de la décroissance de la fertilité des terres libres, la forme arriérée de production devient inefficace et il faut la remplacer par une autre meilleure. Cette transformation s'accomplit grâce à une série d'usurpations violentes commises par les individus les plus avides de la communauté au détriment des autres qu'ils exproprient et contraignent à travailler pour eux. Et comme, à ces périodes, il y a des terres cultivables en excès, les spoliateurs sont obligés de recourir à la violence pour empêcher les expropriés de se transférer sur ces terres franches et de s'y établir. Telle est l'origine de

l'esclavage, qui n'est, comme on le voit, ni le produit de la scélératesse humaine, ni celui de la religion primitive, mais la conséquence de l'existence de terres inoccupées créant un obstacle insurmontable à la domination absolue du capital. Or, en associant par la force les travailleurs, non point sous l'autorité faible et lointaine de l'Etat, mais sous l'aiguillon pressant du propriétaire privé, l'esclavage constitue un progrès décisif sur la forme de production de la période antérieure. Peu à peu, cependant, la forme nouvelle devient intolérable, à mesure que la population, toujours croissante, impose la nécessité de cultiver des terres encore moins productives. A un certain moment, l'économie à base d'esclaves croule à la suite d'une horrible, catastrophe, pour céder la place à une forme plus économique, plus productive, l'économie féodale fondée sur le servage de la glèbe. Mais celle-ci, à son tour, subit le destin commun de toutes les formes économiques. D'une part, les bornes qu'elle inflige à la production deviennent intolérables; d'autre part, le besoin de cultiver des terres encore moins fertiles s'impose peu à peu, et cet ensemble de forces amène enfin la nécessité de créer une forme économique supérieure.

Mais l'accroissement de la population, cause première du problème, offre de lui-même les moyens de le résoudre. En effet, la stérilité des terres en friche les rend inabordables à qui n'a point de capital et partant celui-ci se trouve contraint de vendre son travail pour vivre, puisqu'il ne peut pas s'installer à son compte sur une terre libre. Voilà ce qui donne enfin à la classe capita-

liste la possibilité d'employer des ouvriers juridiquement libres, et, à cause de leur liberté même, plus productifs que des esclaves ou des serfs. Sur les décombres de l'économie servile s'élève donc l'économie du salaire, qui offre une productivité bien supérieure à celle des formes économiques antécédentes. Elle aide puissamment aux progrès de la science et à la prodigieuse transformation de l'industrie, suscite l'expansion du trafic cosmopolite, se révèle, enfin, un facteur iniportant de la civilisation. Mais, grâce au processus fatal des antagonismes latents qu'elle porte en soi, elle devient à son tour un obstacle au développement de l'énergie productrice, et un obstacle de moins en moins tolérable, à mesure qu'il faut recourir à la culture de terres moins rémunératrices, jusqu'au moment où elle sera tout à fait incapable de suffire à la production nécessaire, et oii il faudra la remplacer par une forme sociale supérieure.

Donc, le développement croissant de la population est la cause secrète de l'évolution économique et de la succession historique des formes sociales. D'oii cette conséquence : l'évolution est d'autant plus rapide que la population s'accroît plus promptement, c'est-à-dire que le passage à la culture de terres moins fertiles est plus prompt. Quand l'augmentation de la population ne déterniine pas une décroissance sensible de la productivité du sol, l'immobilité économique est inévitable : nous en voyons un exemple classique en Chine, où l'accroissement continuel de la population, ne provoquant aucune modification importante des conditions

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de la production agraire, n'apporte aussi aucun progrès. Par contre, dans les pays où cet accroissement rend très sensible la décroissance de productivité du sol, révolution économique obéit à un rythme plus rapide et les nouvelles formes économiques y apparaissent beaucoup plus tôt qu'ailleurs. Ainsi» les irruptions des Barbares et leur superposition à la population italique provoquaient dans notre péninsule un accroissement subit du nombre des habitants, d'où provenait une immédiate décomposition sociale et le remplacement de l'esclavage par une forme économique supérieure, apparue plus tard chez les autres nations européennes. De même, en France, l'expulsion des Huguenots, et, en Espagne, celle des Maures et des Juifs, en diminuant la population des pays qui les avaient chassés, en augmentant celle de leurs lieux de refuge, l'Angleterre et la Hollande, accéléra l'évolution sociale de ces Etats, où l'économie du salaire apparut plus tôt et se développa plus rapidement que dans le reste de l'Europe.

Par contre, une diminution de la population détermine une rétrogradation sociale; ainsi la peste noire de 1348, en raréfiant la population, ramena l'Europe aux formes les plus barbares du servage ; ainsi, en Espagne, la dépopulation causée par les événements cités plus haut, provoqua le retour aux formes économiques de la féodalité, de même qu'en Sardaigne la diminution de la population a causé la réapparition de l'outillage technique des premiers Romains. En généraj, on peut dire que les dissem-

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blances entre les peuples, ordinairement attribuées à une diversité de r^ces, ne sont que le produit d'un degré différent de rapidité dans l'accroissement de leurs populations, cause première de la divergence de leur évolution sociale.

Telle, dans ses lignes générales, est l'évolution de l'économie humaine. On le voit, elle nous présente, comme dans un diorama grandiose, une série d'organismes sociaux, résultats de la série des degrés de densité de la population, et se développant chacun jusqu'à son maximum pour disparaître quand cette densité a atteint un degré supérieur. Je comparerais volontiers l'alternance des formes économiques à une chaîne de montagnes dont la hauteur devient de plus en plus grande et où, après chaque ascension, le voyageur est contraint de redescendre avant de parvenir au sommet suivant et plus élevé. Ainsi le genre humain, ce pèlerin éternel, ne peut atteindre à une forme de vie plus haute avant d'avoir descendu la pente de la forme économique antérieure. C'est, enfin, une suite de paraboles que décrit révolution sociale. C'est une série de développements et d'involutions qui s'accomplissent sans trêve, traçant dans leur genèse et leur déclin la route infinie de l'humanité. Or — chose vraiment admirable ! — l'évolution sociale, ainsi considérée, présente une merveilleuse analogie avec toutes les autres formes de l'évolution dans l'univers, avec les évolutions astronomique, géologique et biologique, telles qu'elles ont été retracées par Laplace, Lyell et Lamarck.

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La mécanique céleste nous apprend, en effet, que les systèmes planétaires, loin d'être éternels, comme le croyait Newton, subissent une évolution incessante, de sorte que la vie des astres, comme celle des êtres, décrit une fatale parabole. Les bords de la nébuleuse, de la matière gazeuse incandescente éparse dans l'espace, à une période que pour la commodité du discours on appelle primitive, se solidifient d'abord en perdant lentement leur chaleur, et, peu à peu, la masse entière se condense en astres, soleils ou planètes tourbillonnant au ciel. Mais, de l'incessante gravitation des portions de la matière autrefois diffuses provient la nécessité fatale d'une nouvelle agglomération, l'inévitable choc des corps stellaires désagrégés ; et ce choc, en arrêtant les astres, en transformant leur mouvement sensible en mouvement insensible, provoque une nouvelle distribution de la matière, une nouvelle transformation de l'astre en gaz incandescents. Ainsi les mondes, issus de la nébuleuse, redeviennent nébuleuses pour que celles-ci reconstituent encore des mondes nouveaux, tout comme la forme sociale nouvelle, née de la décomposition de la forme précédente, se dissout à son tour pour donner lieu à une recomposition supérieure.

La géologie nous apprend que l'influence persistante, insensible et dissolvante des pluies et des vents, des glaciers et des fleuves modifie sans cesse la surface de notre planète et produit à d'immenses intervalles les cataclysmes grandioses qui la transforment. De là viennent les révolutions du globe, produits de causes

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continuellement agissantes à la surface de la terre et séparant nettement une phase géologique de la phase suivante, tout comme les grandes révolutions sociales, résultats d'une cause continue, l'augmentation incessante de la population, partagent la série des phénomènes humains en cycles distincts et sont l'intermédiaire entre une constitution sociale et une autre constitution nouvelle et supérieure.

Si nous examinons enfin l'évolution biologique, si nous l'étudions non seulement chez Darwin, mais chez Lamarck, son prédécesseur, ou, après lui, dans les œuvres de ses disciples : Cope, Galton, Jacoby, etc., nous verrons qu'elle présente aussi les caractères les plus généraux de l'évolution, une série similaire de paraboles de plus en plus élevées et que séparent de douloureuses lacérations.

Parmi la médiocrité des êtres qui luttent pour la vie, apparaissent quelques individus mieux doués, et dont la supériorité est un produit des influences du milieu : ils triomphent de leurs rivaux plus faibles et transmettent à leurs descendants leurs qualités supérieures. Mais, tôt ou tard, arrive un moment où ceux-ci, au lieu de progresser, retombent dans la douloureuse voie de la dégénérescence. Alors se produit le phénomène appelé par Galton le retour à la médiocrité; l'espèce rétrograde et traverse une période d'involution et de crise, après laquelle l'influence de causes extérieurs produit des types d'êtres plus parfaits, de nouvelles victoires et de nouveaux progrès des espèces. Là aussi, par conséquent, l'analogie ne pourrait être plus frappante avec l'évolu-

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tien sociale, telle que je l'ai précédemment esquissée. Notez ici encore un fait intéressant : c'est que le dernier terme d'une évolution devient le premier de l'évolution suivante. Ainsi le dernier résultat de l'évolution astronomique, la formation des astres et des planètes et, parmi celles-ci, de la terre, devient le point de départ de l'évolution géologique ; le dernier résultat de celle-ci, la composition de la terre et de sa surface, est la cause première des variations des êtres organisés et, par conséquent, de la sélection et de l'évolution organiques 5 enfin, les derniers produits de l'évolution géologique et organique (composition de la terre et formation de l'homme) sont les causes premières de l'évolution sociale. Un anneau mystérieux relie donc les différents cycles de la nature, et chacun de ces cycles contribue à la grandeur et à la beauté de celui qui le suit...

Mais je m'aperçois que l'attrait de ce magnifique sujet m'a entraîné bien loin de l'objet plus modeste et plus pratique de mon discours, et je m'empresse de résumer ce que nous a appris cette rapide excursion sur le terrain d'autres sciences. Une loi unique gouverne le monde stellaire, le monde géologique, le monde organique, le mondesocial ; c'est une loi de transformations incessantes, de mouvements perpétuels, par laquelle alternent les aurores et les crépuscules, les grandeurs et les ruines, les victoires et les catastrophes. Si elle nous attriste par la pensée des victimes dont est jonchée sa route, elle nous console en même temps en nous dévoilant le spectacle du progrès nécessaire, de l'ascension à des formes de vie de plus en plus élevées. Elle est

essentiellement conservatrice et en même temps profondément radicale. Par ce qu'elle exclut tout saut brusque, tout changement arbitraire et violent des choses, elle déplait aux anarchistes affirmant, par l'organe de Louise Michel, que le mot progrès est un mot rétrograde, qu'il faut substituer l'idée de la précipitation sociale à celle de l'évolution; mais elle condamne aussi toute immobilité, toute théorie arriérée et inerte, et c'est ce qui la fait détester des conservateurs à outrance. Elle est, enfin, une loi bienfaisante, qui dissipe toute haine contre les personnes, puisqu'elles sont irresponsables de la fatalité des rapports sociaux et, du même coup, annulle toute apologie d'institutions condamnées à périr. Ceux qui ignorent ou méprisent la théorie de l'évolution sont contraints de considérer les formes sociales comme immuables; et pour consoler l'humanité qu'ils condamnent à une souffrance éternelle, il leur faut inventer une série de théories erronées, d'apologies du présent, de mensonges doctrinaires. Dédaignons ces compromis, ces atténuations de la vérité; ne nions pas l'existence du tourbillon qui nous abat,, mais prévoyons-en la fin. Dès maintenant, dès cette heure, disje, à travers les nuages chargés d'électricité qui couvrent le ciel social, on peut apercevoir les précurseurs heureux d'une aurore plus sereine et plus splendide.

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