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SEMAINE DE QUARANTE-HUIT HEURES

Depuis près d'un siècle, dans les divers pays, on assiste à la réduction progressive de la durée du travail quotidien, et cette réduction, font remarquer ses partisans, n'a arrêté ni l'augmentation croissante de la production industrielle, ni celle des salaires.

Mais il est de toute évidence que, dans des conditions techniques et sociales déterminées , une diminution de plus en plus forte du temps de labeur ne saurait avoir lieu indéfiniment sans entraîner, à un moment donné, une baisse plus ou moins sensible dans le rendement.

Où se trouve actuellement la limite horaire acceptable pour la journée de travail? Est-ce dix heures, neuf heures ou huit heures, ou même moins, comme d'aucuns le prétendent, qui doivent constituer la journée normale de l'ouvrier et de l'ouvrière? C'est là une question qui, ces temps

derniers, s'est posée, dans tous les pays, avec une gravité et une acuité qui n'ont pas permis à l'opinion publique de s'en désintéresser.

Il convient tout d'abord de souligner la complexité du problème. Il est très délicat de déterminer avec précision la limite horaire de la journée ouvrière qui peut correspondre au rendement industriel maximum. Les données du problème varient, en effet, suivant la nature et l'organisation des travaux, les aptitudes et la bonne volonté du personnel, la qualité de la matière première, le perfectionnement de l'outillage, les difficultés d'exécution et la dépense d'énergie physique, certains travaux nécessitant des efforts d'attention ou des efforts musculaires qui ne peuvent être soutenus longtemps. Les conditions hygiéniques coexistant avec le travail constituent également un facteur important et très variable : certains ouvriers sont exposés à la chaleur rayonnante ou à l'humidité, qui compromet gravement leur santé, ou, tout au moins, occasionne une forte dépression physique; d'autre part, des travaux légers ne nécessitent guère qu'un acte de surveillance, relativement peu pénible, pour lequel l'ouvrier devient le simple auxiliaire de la machine.

Durant la guerre, les nécessités d'une fabrication intense ont amené à faire des expériences intéressantes au point de vue de la longueur de la journée de travail. Au début du conflit mondial, l'urgence de la production avait conduit les industriels, sur les indications des milieux militaires, à prolonger jusqu'aux limites extrêmes la durée du

labeur quotidien. D'octobre 1914 à juin 1915, la plupart des usines et des manufactures travaillaient douze heures par jour. On a pu dire que la surproduction quotidienne fut, pendant cinq ou six mois, égale à deux dixièmes environ de la production normale d'une journée de dix heures d'avantguerre.

Cependant la prolongation des hostilités exigeait, non point un coup de fouet industriel, mais un effort soutenu et régulier. Or Ton constatait généralement que le rendement de la production décroissait d'une façon sensible à partir de la dixième heure de travail et qu'au delà de cette limite, la qualité du produit se ressentait de la fatigue excessive de l'ouvrier. Aussi, sauf quelques exceptions, les chefs d'industrie ramenèrent-ils à dix heures la journée de travail des enfants et des femmes et à dix heures et demie ou onze heures celle des hommes adultes.

Néanmoins de nombreux industriels estimèrent avec raison que c'est du perfectionnement de l'outillage bien plus encore que de l'effort physique des travailleurs qu'il fallait attendre de meilleurs résultats. Aux machines effectuant des opérations multiples pour l'usinage d'une pièce furent peu à peu substitués d'autres mécanismes, moins compliqués, d'un maniement facile, ne permettant que l'exécution rapide et en série d'une seule phase de la fabrication. Cette méthode permit, à défaut de main-d'œuvre exercée, l'emploi dun personnel de fortune qui fut vite adapté et l'admission des enfants et des femmes à des travaux jusqu'alors

confiés à des ouvriers habiles. « De sorte qu'en établissant une hypothèse moyenne réalisant la triple condition d'un effort normal, d'une attention modérée et d'une activité personnelle mise enjeu parallèlement à l'action de la machine, la durée de travail la plus favorable à la production a pu osciller entre huit heures et neuf heures. » C'est là ce que, dans une enquête ouverte par la Journée industrielle ' , déclarait « une personnalité qui avait suivi de très près, en raison de ses fonctions, le développement des fabrications de guerre ».

Mais nous ne saurions demeurer sur cette affirmation générale, résultant de l'expérience, quelque peu exceptionnelle, du temps de guerre. Il nous paraît nécessaire d'examiner avec attention et en détail les arguments présentés de part et d'autre, soit en faveur, soit à l'encontre de la journée de huit heures. Nous les rapporterons, dans leur contradiction, aussi exactement et impartialement que possible.

La première des objections que l'on formule en France contre cette réduction de la journée du travail quotidien, la plus forte des objections, — celle d'ailleurs à laquelle on peut ramener toutes les autres, — est relative à la très fâcheuse et très

\. Au cours de l'exposé des différents arguments invoqués pour ou contre la journée de huit heures, nous lerons plusieurs emprunts à cette enquête très opportunément et habilement menée dans la Journée mdustrielle, du 19 février au 18 avril 1919, par MM. Jean Hardy et Pierre Rocheverre.

redoutable répercussion de cette réduction sur la production industrielle ; alors, déclare-t-on, que pour faire face à tous nos besoins, pour réparer nos pertes immenses et conserver aussi notre place sur le marché mondial, il nous faudrait aujourd'hui décupler nos fabrications de toutes sortes, on va, en restreignant le temps de travail, abaisser malheureusement la somme totale de nos produits.

Et l'on fait remarquer qu'en fixant à huit heures la journée légale pour tous les salariés, hommes, femmes et enfants, on opère, pour le plus grand nombre de nos industries françaises, une diminution du travail quotidien d'au moins deux heures, c'est-à-dire d'environ un cinquième.

Quelle était en effet, à la veille de la guerre, la situation de notre industrie au point de vue de la journée de travail? Si l'on excepte les mines, les établissements dépendant des ministères de la guerre et de la marine (comme les poudreries ou les arsenaux) et les entreprises de transport, les établissements industriels se répartissaient de la manière suivante au point de vue de la durée du labeur quotidien :

Durée du travail.

Nombre des établissemenls.

Huit heures. . .

Huit à neuf heures Neuf à dix heures Dix heures. . . .

Dix à onze heures Onze heures. . .

Onze à douze heures Douze heures. . .

PROBLEMES SOCUUI.

La journée de dix heures était donc, avant la guerre, la plus fréquente, puisque sur environ 277.000 établissements français exactement recensés, on en comptait 70 pour 100 qui avaient adopté cette durée. Mais on ne saurait perdre de vue que 69.855 établissements, — c'est-à-dire environ le quart, — avaient une journée de plus de dix heures, tandis que 5 pour 100 seulement du nombre total des établissements faisaient travailler leur personnel moins de dix heures par jour. Par suite, Tadoption générale de la journée de huit heures entraîne, pour la presque totalité des salariés, la suppression quotidienne d'au moins deux heures de travail. Il convient toutefois de noter que la réduction de la journée légale s'applique seulement au personnel, mais nullement à l'établissement qui, au moyen de deux ou trois équipes, peut utiliser son matériel pendant seize ou vingt-quatre heures. Nous verrons tout à l'heure ce qu'il adviendra peut-être en France de cette dernière possibilité.

On voit donc que, par rapport à la situation d'avant- guerre, la journée de huit heures amène en France une très forte diminution du temps de travail. Rien d'étonnant dès lors que les représentants du patronat à la commission chargée d'examiner le projet gouvernemental concernant les huit heures aient fait les déclarations suivantes, en s'appuyant sur les statistiques officielles ^ :

1. et. Rapport de M. J. Godard, député, fait au nom de la Commission du travail chargée d'examiner : V la proposition de loi de M. Renaudel et plusieura de ses coUèguefl sur l'application généralisée à l'industrie et au commerce de la journée de huit heures; s° le projet de loi sur la journée de huit heures, page 10 et stiiv.

1** Qu'avant la guerre, l'ensemble de la production nationale était d'environ 40 milliards ;

2° Que la mort ou l'invalidité de près de deux millions de Français en plein rendement a diminué de 9 pour 100 environ le nombre des producteurs industriels, commerciaux et agricoles;

3** Que, dans cette perte de main-d'œuvre, la France est frappée 1 fois 1/2 plus que l'Allemagne, 2 fois 1/2 plus que la Belgique, 3 fois plus que l'Angleterre et l'Italie, 56 fois plus que les Etats- Unis d'Amérique ;

4° Qu'abstraction faite de la diminution effroyable de la natalité en France, diminution qui aura sa répercussion jusqu'en 1930, la réduction de 20 pour 100 du nombre de journées de travail, conséquence de la substitution de la journée de huit heures à celle de dix heures, conduirait, dans l'état actuel des choses, à une moins-value totale d'environ: 30 pour 100 dans la capacité de production de- ),a France, ce qui amènerait, sur le chiffre^de? 40- milliards précité, une diminution de 11 à 12 milliar^Ts dont une faible partie seulement pourra être récupérée. , . '

Aussi les représentants du patronat,- estimant que « l'heure n'était pas aux expériences », ont cru devoir signaler, « afin de dégager leur'responsabilité, l'erreur économique qu'à leur avis on allait commettre^ ».

A côté de cette affirmation générale, relative à' la diminution de production qui se manifesterait

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