VI PREFACE
les avons examinés avec Vunique souci de la paix sociale dans la justice.
Nous avons cherché à entendre et à juger, sans parti pris y ce que disent employeurs et salariés. Nous souhaitons que ces pages, écrites en une complète indépendance de pensée et de situation, contribuent à dissiper des préventions et à rapprocher des hommes qui ont des intérêts évidemment différents, mais, à tout prendre, parfaitement conciliahles et même associahles.
D'ailleurs, en France, il y a, de part et d^autre, d'heureux efforts en ce sens. J*en citerai un exemple.
Dans les premières semaines de 1919, revenant de Paris, je me trouvais dans le même compartiment que trois jeunes ingénieurs dont deux devaient être incessamment démobilisés et dont le troisième était déjà rentré dans le civil.
A peine installés, ils en vinrent presque aussitôt, — tant le pli professionnel laisse d'empreinte sur chacune de nos individualités, — à parler de la vie d'usine qui allait les reprendre.
Leurs propos m'intéressèrent au plus haut point. Évidemment la guerre avait appris quelque chose à ces dirigeants encore jeunes et a l'amitié des tranchées » n'était pas pour
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eux une formule vide de sens. A les entendre, on sentait qu'ils comprenaient mieux et je dirais même qu'ils aimaient davantage leurs ouvriers qu'ils ne le faisaient avant d'avoir lutté avec eux, coude à coude, contre l'envahisseur de la commune patrie.
Assurément, ils se faisaient du contrat de travail une conception plus large et plus humaine que celle qui avait généralement cottf^ jadis : dans le salarié, ils voulaient voir, ils voyaient un collaborateur qu'il fallait intéresser à la marche de l'entreprise et que Von devait traiter en conséquence. Pour les esprits superficiels, l'ordre existe dans une fabrique quand la règle n'est pas violée ; pour ceux qui veulent aller au fond des choses, cet ordre ne commence qu'au moment oii l'ouvrier comprend la règle et l'accepte librement. Et cette adhésion sincère, volontaire, nos ingénieurs, — hier encore soldats de la grande guerre, — rêvaient de l'obtenir des travailleurs qu'ils allaient avoir sous leur direction.
Mais un point les préoccupait et les arrêtait. Avant tout, il fallait, estimaient-ils, établir un contact entre le personnel dirigeant et les ouvriers. Or ce contact est la chose la plus difficile à obtenir. De part et d'autre, il y a, — nous souhaiterions pouvoir mettre tous ces verbes à un temps passé, — une instinctive défiance qui suffit pour annihiler les
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meilleures volontés à Vusine, aussi bien d'ailleurs que dans les organisations économiques et charitables^ ou même dans la vie de tous les jours, nous en sommes, tous, témoins, et nous souffrons de cette réciproque suspicion. Tant que cette suspicion demeure entre le salarié et l'employeur, entre le « bourgeois » et le « prolétaire », le bien ne peut se faire que très incomplètement. Il manque ce cœur à cœur qui, seul, donne force et entrain aux associations et aux groupements, et qui vraiment établit la concorde sociale. Les malentendus ou, si Von veut bien me permettre cette expression, les « pas entendus », sont une cause fréquente des crises qui atteignent et parfois mettent en péril les entreprises industrielles.
Trop souvent, en effet, que se passe-t-il dans les usines, même malheureusement dans celles qui sont dirigées par des hommes animés des meilleures intentions? Entre le patron et ses ouvriers, il ne s'établit presque aucun rapport régulier, encore moins aucun rapport de cordiale sympathie. Maintes fois, le premier ne connaît pas le nom de tous ses salaries; à plus forte raison ignore-t-il les détails de leur existence et ne peut-il s'intéresser à leur vie de famille : ce sont un peu, pour lui, des machines vivantes, mais anonymes, dont, moyennant salaire, il loue la force de