‹ Problèmes sociaux du travail industrielChapitre 6 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Avec la fin des hostilités, en France comme dans tous les autres pays, les questions sociales se sont posées à nouveau, de façon pressante et parfois menaçante. Les vieux problèmes de lavant-guerre se dressent devant nous, mais avec un aspect renouvelé et souvent aggravé par les formidables événements qui se sont produits.

Parmi ces problèmes, celui de la durée de la journée de travail est assurément au premier plan : partout, chez nous comme chez nos voisins, les ouvriers tiennent ardemment aux huit heures.

Avant d'étudier cette revendication en elle-même et la solution que le Parlement français vient de lui donner, il nous paraît indispensable de rechercher comment et pourquoi, depuis un siècle, la journée légale de travail a subi, chez toutes les nations industrielles, une progressive réduction. Cet examen préalable nous permettra de nous rendre un compte plus exact des termes mêmes du problème des fameux trois-huit.

Ce n'est point aujourd'hui seulement que les pouvoirs publics s'inquiètent de limiter la journée de travail.

Au Moyen Age, les autorités ne se désintéressaient nullement de la question. C'est ainsi qu'au treizième et au quatorzième siècles, elles étaient intervenues pour interdire le travail avant le lever du soleil ou après son coucher, qui étaient annoncés à la population par la cloche de l'église ou du beffroi : une ordonnance de l'échevinage d'Amiens sur la fabrication des draps, en date du 30 mai 1308, décidait par exemple que nul « ne puist ouvrer fors que d'une clocque jusqu'à l'autre ». Ailleurs, le signal du travail était donné par la corne annonçant la fin du guet de la nuit. Mais, dans beaucoup de métiers, le travail était arrêté bien avant que le soleil eût disparu à l'horizon : fréquemment, le labeur cessait lorsque la cloche de l'église voisine annonçait les compiles (sept heures du soir) ou les vêpres (quatre heures).

En raison de l'imperfection ou parfois même de l'absence presque totale de moyens d'éclairage, la

journée de travail des artisans, tout comme celle des cultivateurs, ne pouvait, en général, dépasser en durée la journée solaire : elle variait donc, suivant les saisons, de huit heures et demie en hiver à un maximum de seize heures en été. Et ce maximum n'était jamais atteint : « Dans les métiers où le travail commençait et finissait avec le jour, observe M. Martin-Saint-Léon dans son Histoire des corpoj^ations ^ , la journée variait, déduction faite du temps des repas, de sept à huit heures en hiver à environ quatorze heures en été ; pour d'autres métiers, en assez grand nombre, la journée de travail effective évoluait entre huit et neuf heures en hiver et dix à douze heures en été. » De plus, et c'est là un point qui mérite une particulière considération, il existait alors beaucoup plus de fêtes chômées qu'aujourd'hui, pendant lesquelles tout travail était interdit; en outre, les samedis et les vigiles de grandes fêtes, les ateliers se fermaient plus tôt que les autres jours ouvrables, de telle sorte qu'il n'y avait, au maximum, pour un « compagnon », que 250 jours de travail effectif par an. Ajoutons que la besogne de l'atelier médiéval était, d'ordinaire, singulièrement moins malsaine, que la vie dans l'usine moderne : « Le travail était bien plus calme, remarque M. Marcel Lecoq^; comme celui des champs, encore à l'heure actuelle, il pouvait demander une plus grande dépense de force

\. cf. Et. Martin-Saint- Léon, Histoire des corporations de métier^ depuis leur origine jusqu'à leur suppression en 1791. (Guillaumin, éditeur, p. 119.)

2. Cf. Marcel Lecoq, Vers la journée de huit heures (Chevalier et Rivière, éditeurs, p. 13-t6).

physique ; il était cependant moins épuisant et par sa nature et par sa durée. »

Les choses restèrent en cet état, en France, jusque dans la seconde moitié du seizième siècle. Mais, peu à peu, le régime corporatif subit de profondes modifications, des abus s'y introduisirent, très souvent aux dépens des ouvriers ; les journées de treize à quinze heures semblent être en usage, au dix-septième et au dix-huitième siècles, dans un assez grand nombre de métiers. « La décadence des corporations rend la condition des travailleurs de plus en plus dure, car ils n'ont plus aucune protection à attendre de personne. Les patrons sont préoccupés avant tout de leurs intérêts économiques personnels, et, quand rÉtat intervient, il cherche à seconder leurs vues en les protégeant contre la concurrence déloyale et en leur fournissant des travailleurs soumis, grâce aux mesures de police qui empêchent les grèves et les manifestations ^ »

Au lieu de réformer profondément les corporations, Turgot et, plus tard, la Révolution les supprimèrent : dès lors, privé du droit de s'associer avec ses camarades d'atelier, l'ouvrier isolé va se trouver sans appui, sans défense, au milieu de l'évolution économique et sociale amenée par le développement du machinisme. Rien d'étonnant si, durant plus de la première moitié du dix-neuvième siècle, les conditions de travail qui s'imposèrent à lui furent des plus rudes.

Page 1