AVANT- PROPOS
La sorcellerie florissait à Genève comme dans le reste de l’Europe pendant les xv% xvie, et xviie siècles. L’histoire des épidémies mentales de cette époque troublée a déjà souvent été faite, et cependant on trouve peu de documents originaux publiés intégralement sur les procès des sorciers. M. Alfred Maury, dans l’intéressante préface qu’il a écrite en 1886 au livre de M. Tuetey sur la Sorcellerie dans le pays de Montbéliard, dit « qu’aucun des écrivains nombreux qui ont traité de la démonologie et des sorciers, n’a fait des documents originaux un examen assez attentif et assez approfondi pour en tirer tout ce qu’ils nous apprennent sur la crédulité d'autrefois à l’endroit des sorciers et le tableau complet de la procédure instituée contre eux.» M. Richet se plaint
aussi de la rareté des procès de sorcellerie dont le plus grand nombre ira été publié qu’en extraits ou en analyses écourtées. L’intérêt croissant que prennent aujourd'hui ces études, depuis les belles recherches de l’école de la Salpêtrière, rend cette pénurie de documents originaux plus sensible encore. C’est pourquoi nous avons proposé à M. le docteur Bourneville, auquel on doit tant de travaux importants sur cette question, la publication in- extenso de toutes les pièces, rapports ou documents concernant le procès criminel de la dernière sorcière brûlée à Genève le 6 avril 1 6 y 2 . Grâce à l’obligeance de M. Louis Dufour, archiviste de l’état de Genève, j’ai pu consulter les pièces originales et les documents relatifs aux procès de sorcellerie dont les dossiers sont conservés aux archives cantonales. Qu’il me soit permis de le remercier ici du concours bienveillant qu’il m’a prêté dans ces recherches.
Le premier procès de sorcellerie de cette époque, qui se trouve aux archives genevoises porte la date de 1401 . C’est du reste la seule accusation de sorcellerie qui soit indiquée parmi les cent-soixante-deux affaires jugées à Genève au xve siècle, et dont les docu-
ments judiciaires nous sont conservés. Il s’agissait d’une jeune fille poursuivie d’office. Dans un interrogatoire qu'elle subit le io mai 1401, elle reconnaît qu’elle a le pouvoir de découvrir les voleurs, etqu’ayant été consultée au sujet d’un vol commis dans une boutique de la ville, elle a , au moyen de certaines paroles, c’est-à-dire par une incantation, évoqué le diable qui lui a dévoilé les noms des coupables.
Au xvie siècle, sur deux cents accusations de sorcellerie, dont les procédures sont aux archives de Genève,, il y en a plus des trois quarts qui concernent des femmes, et parmi celles-ci, près de la moitié sont des veuves, tandis que les femmes mariées et les filles se partagent à peu près également l’autre moitié du nombre total des sorcières. Beaucoup de ces filles sont de vieilles femmes de soixante à quatre-vingts ans; l’une d’entre elles dont l’âge n’est pas noté peut être rangée aussi parmi les vieilles, d’après le surnom qui lui est donné ; on l’appelait « la grise ». Ce simple fait du grand nombre de veuves ou de misérables vieilles femmes qui formaient, non seulement à Genève mais presque partout, la grande majorité des personnes accusées de sorcellerie, suffirait
déjà à lui seul pour nous faire soupçonner que les sorciers se recrutaient surtout parmi les malheureux frappés et vaincus par les grandes tribulations de la vie. En réalité, si on examine de près les procédures, il n’est pas difficile de se convaincre que le plus grand nombre des individus condamnés comme sorciers étaient hystériques ou aliénés. Les détails des procès de sorcellerie ne laissent aucun doute sur ce point, et c’est pour cette raison qu’ils offrent un si grand intérêt aux médecins qui s’occupent de l’étude des maladies nerveuses et mentales.
Pour comprendre les procès de sorcellerie, il faut connaître le « milieu psychologique » dans lequel ils prirent naissance. Or, fait caractéristique, nous trouvons côte à côte, avec les sorciers, devantles tribunaux, les individus suspects de s’occuper de magie, d’enchantements et autres superstitions du vieux temps. On poursuivait alors impitoyablement tout ce qui ne rentrait pas
dans le cadre orthodoxe étroit, tracé par les
canons de l’Eglise, protestante ou catholique. Toutes les pratiques et toutes les croyances en opposition avec la morale et la religion officielles tombaient sous le coup de la justice. L’hérésie et la sorcellerie n’étaient
point séparées. Les bulles du pape excommuniaient toujours de compagnie les sorciers et les hérétiques. A Genève, les citoyens étaient à chaque instant cités en justice pour avoir joué aux cartes ou aux dés, pour avoir ri pendant le catéchisme, pour avoir été à la chasse et tiré des canards pendant le sermon, pour avoir battu leurs femmes, et surtout pour avoir mal parlé du gouvernement de nos magnifiques seigneurs, ou pour avoir prononcé des blasphèmes contre les choses saintes. Je citerai, entre autres comme exemple, le fait d’un libraire de la ville qui fut condamné le 6 juillet i f68 à être fouetté à l’évêché, parce quil était accusé de rendre un culte au soleil et d'avoir tenu quelques propos contraires à la parole de Dieu. C’était le temps enfin où le bûcher de l’infortuné Michel Servet s’allumait sur les coteaux de Champel.
Quant à fopinion publique, elle était plus implacable encore que les juges contre les sorcières. Dans tous les pays il y eut des exécutions sommaires par la populace de pauvres vieilles folles, regardées comme suppôts de Satan, et lynchées sur place; malheureusement nous en trouvons aussi un exemple à Genève. Pendant les pre-
mières années du xvne siècle, Perrette, fille de Pierre Pacout avait été bannie, comme tant d’autres, sur le soupçon de sorcellerie. Pressée par la faim, elle revint en ville. Elle fut alors saisie et condamnée, le 1 8 juin 1 6 ï » , à être fouettée jusqu'au sang à la porte de Cornavin, et bannie de nouveau sous peine de mort. A peine s’éloignait-elle des portes, après avoir subi sa condamnation, qu’une bande de femmes et d’enfants, excitée par un soldat de la garnison, se précipitent sur ses pas, l’abreuvent d’outrages, d’injures, de coups, et la poursuivent en lui jetant des pierres. Elle fut lapidée. Les autorités s’en émurent et le soldat coupable, convaincu d’avoir frappé la malheureuse et excité les femmes et les enfants à lui jeter des pierres pour l’assommer, fut mandé devant le conseil, cassé et banni de la ville.
Le procès criminel de Michée Chauderon, dont nous publions ici toutes les pièces, montre avec quel soin minutieux les autorités faisaient procéder à la recherche du sigillum diaboli sur le corps des sorcières. La conscience des juges n'était satisfaite que lorsque les médecins avaient découvert la marque du diable, la région insensible à la douleur. C’étaient, hélas ! nos confrères,
les docteurs et maîtres chirurgiens de l'époque, qui étaient chargés de cette exploration. Ils enfonçaient de longues épingles, ou plus souvent des tiges de fer effilées dans les endroits suspects qui se montraient sur le corps, et si l'accusé ne criait pas de douleur pendant cette opération, ils en concluaient que le signe était diabolique. Les théologiens, les jurisconsultes et les médecins étaient donc d'accord pour condamner les sorciers. Rien ne saurait mieux faire comprendre l’importance des hautes études universitaires que ce fait brutal, lequel nous prouve que l'ignorance des savants est inffi niment plus préjudiciable à l’humanité que celle du peuple. Quand ceux qui portent le flambeau des lumières ne sont pas éclairés, c’est un malheur public.
Les superstitions des hommes instruits sont plus fatales que celles des ignorants. Le progrès général dépend ainsi avant tout, plus qu'il ne le semble, du libre développement des hautes études, et l’instruction du peuple s’élève ou s’abaisse avec le niveau de la science de l’université.
Les médecins ont protesté les premiers.
L’admirable plaidoyer de Jean Wier que M. Bourneville vient de rééditer est le pre-
mier effort de la médecine mentale, à la Renaissance pour débarrasser la science psychiatrique des diables et de leurs miracles. Nous pouvons juger par les rapports des experts quenous publions ci-après, combien les principes de la médecine scientifique étaient encore ignorés de nos confrères, un siècle après Wier, tant les superstitions sont tenaces et tant l’observation sérieuse est entourée de difficultés. Cependant les médecins de Genève ont fait preuve de bon sens et de courage, aussi bien dans l’examen de la fille possédée des démons que dans celui de la malheureuse sorcière, qui aurait certainement été sauvée si le Conseil avait adopté leurs conclusions. Nous pensons qu’il faut attribuer pour beaucoup à cette vaillante attitude des médecins le fait que Michée Chauderon fut la dernière sorcière brûlée à Genève. Dès quil fut manifeste qu’on ne trouverait plus de médecins dans cette ville pour condamner les sorcières, on réforma les jugements et bientôt on n’accepta même plus las accusations de sorcellerie.
DE LA