RAPPORT DES CHIRURGIENS SUR MICHEE CHAUDERON ACCUSÉE DE SORCELLERIE
Nous maistres chirurgiens soubsignés ayant été appelés par noble et honoré Seigneur Abraham Piaget, commis de la part de nos magnifiques et très honorés Seigneurs pour aller visiter Michée Chauderon de Boëge en Faucigny, détenue dans les prisons de ceste cité depuis environ huict jours en çà, accusée d’estre sorcière, et après le serment par nous presté entre les mains du sus nommé Seigneur conseiller, de voir si laditte Chauderon estre point marquée de quelque marque qu’on a accoustumé de trouver aux sorcières l’avons examinée et visitée par toutes les parties de son corps et ayant remarqué quelques stygmates sur icelle, lui avons bouché les yeux, puis par le moyen de notre aiguille, esprouver quelques marques où elle a eu un sentiment exquis
DE MICHEE CHAUDERON
avec perte de sang, hormis en celle quj nous est apparüe trois doigts soubs la mamelle droicte de la grandeur d’une lentille, et y ayant introduit laditte aiguille longue d'un grand doigt l’avons poussée directement dedans de la longueur du doigt sans qu’il y ayt eu aucun sentiment, n’estant point sorty de sang de la ditte piqueure, non pas mesme l’aiguille teincte d’iceluy. Toutes lesquelles choses cy dessus desduittesnous fait juger que c’est une marque du tout (tout à fait) extraordinaire et suspecte (ces deux derniers mots ajoutés après coup au dessus de la ligne). En foy de quoy avons escript et signé le présent rapport à Genève ce io mars 1632.
Louis Noël, maistre chirurgien, Thabuis, maistre chirurgien.
RAPPORT DU DOCTEUR-MÉDECIN ET DES MAISTRES CHIRUR¬ GIENS SUR PERNETTE ROYAUME POSSEDEE DES DEMONS
Nous soubsignés Docteur-Médecin et Maistres Chirurgiens ayant visite ce matin par ordre de nos Seigneurs une fille de la rue du Boule, aagée de 23 ans, nommée Pernette Royaume l’avons trouvée gisant au lict, posée et de bon sens, mais incontinent en notre présence son paroxisme luy a pris et luy a duré un quart d’heure durant lequel nous avons remarqué des hocquets et cris fort fréquents et extraordinaires, le tout accompagné de gestes de semblable nature, et luy ayant demandé combien ils estoyent, elle n’a respondu autre chose, sinon que la Michée
le scavoit bien, ayant demandé la même chose en latin et en grec, elle n’a rien répondu, item luy ayant demandé qui estoit leur maistresre, elle a respondu que c'estoitla Miellée, la lavandière, item luy ayant demandé si la ditte Michée avait la marque, elle a respondu qu'il la falloit visiter, et luy ayant dit qu'elle n'avoit point de marque, elle n’a rien respondu, estant revenue à soy elle nous a dit qu'elle sentoit les démons comme des fourmis en plusieurs parties du corps et qu'ils taschoyent de l’esirangler quand elle crioit ainsi.
Au reste elle est d’assez bonne disposition excepté qu’elle est un peu enfle par le corps, de toutes les quelles choses cy dessus desduittes nous colligeons bien quelques accidents qui ne sont pas du cours ordinaire des maladies, mais aussi nous ne recognoissons pas qu'il y ait argument suffisant pourconclure que la ditte fille soit possédée des démons; toutefois s’il plaisoit à nos Seigneurs la faire mettre aux prisons pour la présenter à ceste prétendue sorcière, il se pourrait faire qu’en tel cas on découvriroit quelque chose de plus assuré. En foy de quoy nous avons escript et signé le présent rapporta Genève ce jeudy onzième de mars mil six cents cinquante deux.
N. d’Aubigné, D. M. 1 Louys Noël, maistre chirurgien, Thabuis, maistre chirurgien.
1 Nathan d’Aubigné (fils naturel d’Agrippa) sr de la Fosse, 1600-1669. D. M. à Fribourg en Brisgau, 1626. Bourgeois de Genève gratis en 1627. Cité en 1661 comme un des
DE MICHEE CHAUDERON
EXTRAIT DES REGISTRES DU CONSEIL
Séance du vendredi 12 mars
Michée Chauderon. Veu le rapport des sieurs Louis Noël et Daniel Thabuis, maistres chirurgiens qui Font visitée et celui des susdits et du sieur d’Aubigné médecin qui ont visité Pernette Royaume, possédée des démons, arresté que la dite Chauderon soit répétée et que les tesmoins de ladite Pernette luy soyent confrontés.
RÉPÉTITION DE MICHEE CHAUDERON
Du 12 mars 16 52
Int.1 Si elle a pas donné les démons à la fille d’Elisabeth Royaume en beuvant avec elle? —
meilleurs médecins de la ville. Il était aussi bon ingénieur, souvent consulté par le Conseil sur les fortifications. (Je dois cette note à l’obligeance de M. le docteur Léon Gautier de Genève.)
Le courageux rapport fait par le docteur d’Aubigné qui ne reconnaissait pas la possession démoniaque de la malade, et qui ne craignit pas d’appeler l’accusée une prétendue sorcière, ne suffit pas pour sauver cette dernière du bûcher. Nous allons voir que le Conseil, qui n’adoptait pas les conclusions de ce rapport, après en avoir demandé un second, s’adressa en dehors de Genève pour avoir des médecins et chirurgiens « intelligents ">, plus disposés à condamner les sorcières. Nous relevons ce fait avec satisfaction, à l’honneur des médecins genevois du xvne siècle, qui suivaient vaillamment la voie ouverte déjà par Jean Wier un siècle auparavant. Dr L.
1 La plupart des interrogations étant analogues à celles que nous avons déjà citées nous nous bornons à celles qui nous semblent offri r quelque intérêt nouveau. Il en sera de même pour toutes les répétitions qui suivront. Dr L.
R. Que non et qu’elle n’a donné jamais mal à personne.
I. Que c’est qu’elle dit à ladite fille?— R. Qu’elle ne luy dit rien.
I. Si la dite la baisa pas? — R. Que non, mais qu’elle la prit par le bras.
I. Pourquoy elle a refusé du bouillon puis qu’elle en a donné pour une autre fille qui est à l’hospital qui s’en est bien trouvée? — R. Que l’on le luy prit.
I. Si comme que la dite fille la baisa ou la toucha, ces démons dirent pas alors qu’ils estoient charmés? — R. Qu’elle ne scait que c’est du Diable et qu’elle n’a rien à faire avec luy.