INTRODUCTION LXXI
comprendre si cette annonce doit être entendue conditionnellement, mystiquement ou littéralement. C'est ce que l'auteur appelle réclamer ou contredire Dieu, ou informer sainement de son intellect. — Troisième condition : les anges saints et les vrais prophètes n'annoncent rien de contraire aux bonnes mœurs et à la vraie foi. — Quatrième condition : la révélation qui irait contre les bonnes mœurs, à moins de l'intervention bien nette d'un ordre ou d'une dispense de Dieu, ne doit pas être écoutée.
Ici l'auteur entre dans de grands détails sur ce don très nécessaire que l'Apôtre appelle : discernement des esprits. Ce sens agit à la façon d'un parfum mystérieux, d'une illumination, comme expérimentale, par laquelle nous distinguons les véritables révélations des illusions décevantes.
A ce sujet, Gerson rapporte des exemples pris à saint Bernard, au Christ lui-même, puisqu'il éprouva qu'une vertu émanait de lui lorsqu'il guérit la femme par le contact de son vêtement ; et saint Augustin raconte aussi dans ses Confessions qu'il avait discerné la présence de sa mère entre les vraies et les fausses visions d'un sommeil nocturne.
Cependant il est impossible de donner ici une règle générale ; il convient d'examiner chaque cas en particulier; des difficultés semblables, et presque insurmontables, se rencontrent pour celui qui voudrait absolument distinguer les états de la veille et du sommeil. L'expérience ne suffit pas; et tout ce qu'il pourra en tirer est: «Je le sais certainement. »
11 faut donc nous montrer très prudents en ces matières et revenir, en somme, à la seule lumière que nous possédions, et qui est celle de l'humilité. Foulons aux pieds notre orgueil, notre superbe, ce monstre horrible et immense, qui renaît toujours avec une force nouvelle, quand on le poursuit, à l'instar du fabuleux Antée, ou de la tête de l'hydre du poète !
Et, pour qu'il y ait miracle, il faut même qu'il soit nécessaire pour le bien et la vérité de la foi : un miracle inutile doit être tenu pour suspect. Ainsi, nous devons estimer sacrilèges les prestiges des magiciens, el ceux qui font voler
le Christ par les airs. De notre temps, une femme très renommée pour de semblables révélations est convaincue de délire, si je ne m'abuse, par ce seul signe.
V. — Le cinquième signe, le dernier, de la monnaie spirituelle est la charité ou l'amour divin. C'est celui-Là qui donne la couleur d'or à la monnaie. Mais ce signe ne saurait suffire en toute circonstance, car cette couleur est fardée par celle de l'amour charnel.
On l'a éprouvé surtout parmi les femmes qui ont montré envers Dieu et envers les saints un amour qui s'inspirait plus du vice que de la vraie, de la sincère et sainte charité. A ce propos, Gerson critique les bégards et ces femmes pieuses qui vivent en familiarité avec les hommes saints, le livre de Marie de Valenciennes. Car l'amour peut commencer par l'esprit et être consommé par la chair : ainsi cette femme pensait jouir de Dieu, tandis que sa passion était si éloignée des saints préceptes.
Et Gerson de conclure à peu près en ces termes.
Le plus grand danger en ces matières est de s'en remettre à son propre sens ; car, si l'esprit de présomption se glisse en nous, la vanité trompeuse nous pénétrera facilement. L'écueil est d'être mené à un sentiment désespéré en voyant que nous ne pouvons pas arriver à une certitude au sujet des saintes révélations. Eh bien! il y a une certitude; mais à la lumière divine, et non au jugement humain. C'est en élevant très haut nos cœurs que nous pourrons l'entrevoir.
En somme, s'il nous arrive d'être les juges de la monnaie spirituelle des révélations, attachons-nous à Dieu et à sa sainte Ecriture; ne nous hâtons pas de rendre sentence, mais suspendons notre jugement jusqu'à entier examen, surtout s'il y a fausseté, ou folie conjointe à fausseté.
Telle est la règle qui nous permettra d'éprouver la bonne monnaie spirituelle.
Elle n'est pas plaisante cette promenade au pays de théologie. Un compagnon, logicien et de grande santé spirituelle, nous mène dans ce dédale comme dans une suite de
INTRODUCTKW LXXIII
petits cloîtres, où la lumière se fait rare, où l'on s'oriente peu. Mais les idées exprimées dans ce traité sont si éloignées de nos pensées, déduites de manière si particulière, que nous devions les taire connaître dans la forme même où elles furent produites.
Est-ce à dire que nous devions y trouver des raisons suffisantes pour excuser les juges de Rouen ? Nous pouvons du moins reconnaître certains motifs qui purent les déterminer, du moment que leurs intérêts les sollicitaient dans ce sens.
En ce qui concerne l'évêque, je ne crois pas qu'il soit entré un seul instant dans ces considérations. C'était, à ce qu'il semble, un homme d'esprit très froid, un ambitieux, un homme matériel; à en juger même par les traits que nous conserve son tombeau, un homme de chair et grossier. Il agit, tel un bon fonctionnaire du gouvernement anglais qui a fait des séjours dans leur pays et qui, vraisemblablement, parlait leur langue : « Farewell », dira-t-il, lorsque la cause de Jeanne fut décidément perdue.
Et quand l'évêque construira à Lisieux une délicieuse chapelle en l'honneur de la Vierge, il nous apparaît comme un homme plus fastueux que pieux. Au demeurant, il se montrait attaché à sa province. Peut-être alors a-t-il fait un retour sur lui-môme, désenchanté qu'il est de sa vie manquée ; car enfin l'évêque de Beauvais n'a pas été archevêque de Rouen.
Mais les excuses théoriques que nous ne trouvons pas pour Cauchon, il faut peut-être les accorder aux théologiens parisiens, à toute cette famille universitaire, la scientifique corporation dans laquelle le maître et l'écolier ont peiné ensemble, ont collaboré; où il y a des dettes de reconnaissance, des examens préparés en commun, comme ce fut le cas pour beaucoup de juges de Jeanne d'Arc ' ; où l'on
I. En écrivant les notices sur les juges, en particulier à l'aide de l'admirable Chartuhriiim du P. Denifle et d'Emile Châtelain, j'ai eu l'impression très nette que le procès a été mené par un petit nombre d'universitaires, des camarades
d'école.
trouve, en un mot, un véritable compagnonnage, un esprit de corps.
Quand Jean Beaupère, le plus savant de ces docteurs parisiens, fut interrogé lors de la réhabilitation, il est fort remarquable de voir qu'il ne se rétracta pas : le professeur maintint « qu'il a eu et a plus grant conjecture que les dictes apparicions estoient plus de cause naturelle et intencion humaine que de cause sur nature ». Lorsque les juges lui parlent de l'innocence de Jeanne, oh ! il n'entend pas dire qu'elle était « corrompue de corps », mais Beaupère déclarera « qu'elle était bien subtille, de subtillité appartenante à femme ». C'est tout ce qu'on put tirer de lui.
Il n'est pas difficile de voir que Beaupère demeura toujours le représentant des théologiens qui préconisaient de se défier des apparitions, qu'il maintint l'opinion défavorable, si commune en son temps parmi les religieux, et qui est encore répandue chez eux, relativement au sexe féminin et à sa malice innée '.
LA GUERRE AU TEMPS DE JEANNE d'aRC
Il est temps maintenant de prendre un peu l'air, de regarder les camps et la campagne. Il est temps de laisser à leurs spéculations les clercs moroses, claquemurés dans leurs chambres, de contempler les compagnons de guerre, avec leurs trognes halées, serrés dans leurs cottes et coiffés de la salade, ceux qui portent la fleur de lis, la croix de Saint-André ou les léopards.
Au début du xv^ siècle, la France était encore, tout autant que l'Italie, le royaume le plus civilisé de toute la chrétienté.
I. Par exemple dans l'étonnant Formicariinii du dominicain Jean Nider, un contemporain de Beaupère (1. IV, ch. i).