‹ Procès de condamnation de Jeanne d'ArcChapitre 44 sur 182 · Ihid., p · texte numérisé non relu

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d'Arc. t\ y â. iîeil de croire qu'il lui était bien déplaisant; car il n'était ni brillant, ni chevaleresque.

Au dire du duc d'Alençon, un jeune enthousiaste jusqu'à la folie, Jeanne s'entendait à user de ces petits canons ' qui semaient la panique parmi la chevalerie et qui, maniés par d'habiles pointeurs, à de courtes distances, donnaient parfois des résultats surprenants.

On le vit bien à Orléans, quand un coup heureux décapita sur sa bastille le comte de Salisbury, tandis qu'il procédait à une reconnaissance.

Mais ce qui convenait à Jeanne, ce qu'elle concevait surtout dans la vision du but qu'elle pressentait fébrilement, c'était la charge : courir en avant. Et les soldats et les simples gens l'entendaient avec elle.

Comme elle est téméraire et française en cela! mais aussi comme elle déjoue les prévisions et les calculs des timides!

Un peu partout, Jeanne court en avant : sur les bastilles, à Orléans, où elle dresse l'échelle; à Jargeau où elle est renversée par une pierre et se relève en criant : « Amis, amis, sus, sus! Notre Sire a condamné les Anglais. A cette heure, nous les avons ! Ayez bon cœur! » ; sur les fortifications de Paris, où les Anglo-Bourguignons parlaient aux Français comme on parlait de tranchée à tranchée, l'appelant vachère et putain. Une blessure cruelle la fixe à peine. Jeanne est blessée au pied et à l'épaule à Orléans, à la cuisse devant Paris. Elle ne peut tenir en place.

Or Jeanne fut surtout l'héroïne du siège d'Orléans, dont on fit un peu plus tard un mystère guerrier et pompeux; elle devint le « miracle d'Orléans », comme nous avons dit (c le miracle de la Marne », avec cette nuance qu'il n'y eut jamais de miracle à la guerre. Car tant que dureront les guerres, bien longtemps encore, hélas ! les triomphateurs d'un jour et les politiques n'auront pas raison d'un peuple qui veut vivre, qui ne s'avoue pas digne de l'esclavage.

I. « multum experta... in praeparatione de Vartillerie >> (Quicherat, III, p. loo). Procès de Jeanne d'Arc. — II. /

LXXa fRÔCES DË COÎ^ÛAMNÂTIOK t)E JÊANNË^^d'arC

Les Anglais avaient occupé la Normandie, dans un esprit de domination perpétuelle. Ils en avaient extirpé la noblesse fidèle et persécuté le bon peuple, comme les Allemands ont tenu en sujétion la Belgique. En Picardie, ils avaient tenté, par le mo3^en des Bourguignons, une alliance avec la noblesse du pays.

Car, plus que d'un ennemi redoutable, la France avait souffert d'elle-même, de ses propres divisions. Grâce à ses divisions aussi, l'Angleterre succombera à son tour dans les querelles du duc de Gloucester avec le duc de Bourgogne et l'évêque de Winchester. Et, devant Orléans, le duc de Bourgogne hésita et n'envoya pas de troupes.

Cette œuvre de réconciliation entre les Français, « d'amitié française », dont Napoléon a souligné l'importance dans son admirable annotation sur le registre municipal d'Orléans ', elle fut parfaite au traité d'Arras, paix qui demeure la grande victoire remportée par les prélats et les légistes, mais préparée par les soldats.

Une autre cause, éminente elle aussi, de Téchec de l'occupation anglaise fut le manque d'argent.

En dépit des rançons des villes de Rouen et de Meaux, en dépit de ses victoires, Henri V était profondément endetté au jour de sa mort : pas assez sans doute pour ruiner une cité comme Londres ; mais les ambassadeurs, les capitaines des villes, les soldats, les marins demeuraient fort désargentés, et ils passaient en France sans aucun enthousiasme \ Le bill d'Azincourt n'était pas payé à la mort du vainqueur. Et les gentilshommes, « logés » en Normandie, écrivaient alors chez eux : « Pas de paye, et il n'est pas permis de fourrager ! » Le duc d'Exeter, le grand maréchal.

1. « ... L'illustre Jeanne d'Arc a prouvé qu'il n'est point de miracle que le génie français ne puisse opérer lorsque l'indépendance nationale est menacée. Unie, la nation française n'a jamais été vaincue... » (Quicherat, Procès, t. V, p. 244).

2. Jouvenel des Ursins a dit vigoureusement dans un discours bien propre à commenter la lettre de Jeanne aux Anglais : « France est la sépulcre des Anglois, et quêtant y en viendra, tant en demourera » (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 43 1).

ÏNtRODUCTlUiS' LXXKî

et sir Hungrcford ne reçurent leurs gages d'Azincourt que sous Henri VI. Au comte de Huntingdon, fait prisonnier à Baugé, le gouvernement devait 8.157 1. pour ses gages ; faute de payement, il dut garder prison en France '.

Cette misère du trésor anglais était une cause de permanente faiblesse ". Mais si le trésor du roi de Bourges n'était pas mieux garni, du moins, en dépit de son indolence, de son manque de résolution, le roi Charles faisait la guerre chez lui, riche d'un autre trésor sans fin, la fidélité de son peuple opprimé ^

l'idée de patrie au temps de JEANNE d'aRC

On a vu que Henri V était descendu en France pour la punir de ses péchés : il eût été plus juste dédire pour la châtier de son imprévoyance.

Ce mensonge dévot, développé parle duc d'Orléans dans

1 . « Et l'on A veu que l'on demandoit à Anglois finance ; et par difficulté de paiement de ladite finance, on les gettoit en la rivière » {Ibid., p. 458).

2. « Tu ne peux point dire [Angleterre] que pour guerre que tu feist en France tu en eusses oncques proffit ne ton pays ; mais fault que les gens et l'or de ton pays viennent cy et y demeurent, où est mort ton vaillant roy d'Angleterre Henry et le duc de Clarence, son frère, le vaillant conte de Salseberi et d'autres vaillans princes de ton pays. Il te vaulsist mieux avoir perdu deux fois comme tu tiens en France que l'un des princes dessus dits : car ils estoient taillez en autres terres que en France de conquester un monde. Et te oses bien dire et conseiller que tu faces paix, ou il te mescherra! N'a tu pas en tes pronostications que le temps doit venir que Angleterre grandement et tellement que à Londres trouverra l'en à peine qui ose parler anglois?, . . » (Discours de Jouvenel des Ursins sur les différends des rois de France et d'Angleterre (1436). Bibl. nat., ms. fr. 16259,

3. (( Et Dieu scait quand on se va appatisser aux ennemis, s'ils monstrent point le gouvernement qu'ils ont, et comme leurs peuples et subjets vivent en justice, et aussi le tyrannisement qu'ils font à vos gens en les induisant à eux mettre en leur obeyssance. Mais moy et mes povres subjects aimerons mieux à mourir ; et pareillement est il des autres villes et habitans qui se sont rendus à vostre obeyssance. Parquoy appert leur graut loyauté... » (Epitre de Jouvenel des Ursins, ad. a. 1440. Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 67.)

LXXJîit PKOCks DE CONDAMNATION DE JEANNE DARt!

la célèbre Complainte de la France qu'il représenta comme une pécheresse agenouillée devant la croix et aux côtés de la Vierge, est conforme aux traditions chrétiennes '.

Quant aux légistes, ils répandirent une autre version : celle de la conquête légale.

Et John Talbot, le « bon chien » de l'Angleterre, ce modèle de courtoisie et de courage, dans le livre en français qu'il offrira à la reine Marguerite, afin qu'elle n'oubliât pas la langue de son pays, pourra faire représenter un tableau généalogique.

On y voit une image formée d'une série de portraits en buste, placés dans des médaillons circulaires, les uns au-dessous des autres. La filiation de cet arbre généalogique part de saint Louis et se divise en deux lignes : Tune descend par Isabelle de France, fille de Philippe le Bel, et c'est la maison de Lancastre; l'autre montre la suite des Valois jusqu'à Charles VI, et sa fille Catherine. Les deux lignes se rapprochent alors par le mariage de cette Catherine avec Henri V, et se fondent dans la personne de Henri VI, doublement héritier de saint Louis *.

De tels tableaux pourront être exposés dans les églises et autres lieux publics. Voilà qui réjouira seulement les juristes, les chroniqueurs de Bourgogne. Le peuple de France pense qu'on y a omis, comme dans le traité de Troyes, le roi Charles VII et ses cousins, Orléans et Bourbon K

1. C'est une idée chère également àjouveneldes Ursins (Blbl. nat.,ms. fr. 16259, p. 326).

2. Dans le Shreiushury book. (Cf. Paul Durrieu, Les souvenirs historiques dans les manuscrits à miniatures de la domination anglaise en France. Paris, 1905, p. 22-23.)

3. Le sentiment populaire n'admit jamais le traité de Troyes, officiellement reconnu : « chose illusoire », dira Jouvenel des Ursins, réalisée pendant la folie du roi Charles VI qui, d'ailleurs, ne pouvait, assurait-on, souffrir les Anglais. « Si on luy eust parlé d'Anglois ne dudict roy Henry, Dieu scait que il disoit et faisoit. En vérité il les eut volontiers tuez tous, l'un après l'aultre, comme ses ennemis mortels et capitaulx. Et de faict, qui l'eust laissé faire, se il eust veu une croix rouge, il eut couru sus et n'estoit personne qui luy en osast parler. Et aussy de raison une personne estant es mains de ses ennemis ne peust faire aulcun contrat ne transporta sonennemy mortel et capital. . . » (Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 3oO-

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