‹ Procès de condamnation de Jeanne d'ArcChapitre 45 sur 182 · INTRODUCTION LXXXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION LXXXIII

Pour les nobles, les gens de guerre qui vivent de la guerre, il y a un beau risque à courir.

Les luttes sanglantes sont l'occasion de ces « belles apertises d'armes » où l'on montre sa valeur. L'un gagne ; l'autre perd. Le roi qui perd la bataille ne mérite nul reproche : c'est déjà un grand honneur, suffisant en soi, d'avoir combattu son ennemi avec hardiesse. Si l'on gagnaittoujourslecombat, la guerre serait bientôt finie. Il faut sauver l'honneur. Les rois, les dames, les princes et autres grands seigneurs, juges de l'honneur mondain, sauront bientôt dire à qui appartiennent ces honneurs et corriger l'injustice des assauts, des batailles, des sièges et des tournois \

Il n'en était pas de même pour le petit peuple des campagnes et les compagnons résolus que nous trouvons groupés autour de la Pucelle '.

Quand la guerre, dans sa férocité, eut fait flamber les moûtiers; quand les ecclésiastiques ont dû acquitter les décimes, l'opinion changea.

Il est beau que cette idée soit sortie delà terre foulée aux pieds par les étrangers, et non pas du grimoire des juristes et des savants.

Belles dames, belles chasses et « beau déduit du vaillant roi Arthur », « victoires de France », voilà ce qu'ils ont en tête, eux, les nobles, cesTroyens. Mais Jeanne dira (lettre aux Anglais): « Rendez à la Pucelle... cy envolée- de par Dieu, le roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France... »

Le mot de patrie n'existait pas au temps de Jeanne d'Arc'. Patria, mot savant, signifiait pays, lieu d'origine : par

1. Cf. la Chronique Martinianc, le Joiivencel, le Débat des hérauts d'armes.

2. En parlant des succès de Charles VII, Jouvenel des Ursins l'a dit :

(c Ces choses sont elles venuez par les vaillances et vertus des nobles, par les prières des gens d'Église? Je crois que non. Mais Dieu l'a faict et a donné courage à petite compaignie de vaillans hommes à ce entreprendre et faire à la requête et prière du roy... » (Épitre de 1435. Bibl. nat., ms. fr. 16259, p. 33.)

3 . Le plus ancien exemple remonte à 1 544. Cf. Antoine Thomas, Revue des idées, 1906, p. 555-559.

extension, parfois il peut désigner la patrie, au sens que nous attribuons à ce vocable, mais très rarement.

Dans le monde féodal, ce que nous entendons par « patrie » demeura toujours attaché à l'idée de souveraineté; et la notion de souveraineté fut partout liée à l'idée de la justice.

Les gens de Vaucouleurs, par exemple, étaient « gens de la chambre du roi », c'est-à-dire ses justiciables. Le roi demeure le bon seigneur, le défenseur, le libérateur des populations, ce qui dépasse bien les vassalités.

C'est autour de cette notion de justice paternelle qu'il faut chercher les linéaments de l'idée moderne de patrie.

Au nom de cette justice, Jeanne protestera contre l'invasion étrangère; c'est au titre d'une ancienne fidélité que le simple peuple des campagnes se révolta, un peu partout, contre l'étranger, en Normandie même.

On peut voir, dans cette province, par la série des lettres de donations, qu'une partie seulement de la noblesse, de la haute bourgeoisie et du haut clergé accepta la domination étrangère : ces gens-là ont pris ces « bulletes de ligeance » par lesquelles ils ont obtenu la restitution de leurs biens.

Mais parles lettres de rémission, qui mettent surtout en scène le petit peuple des villes et des campagnes, nous constatons que les pauvres gens vivaient sous la terreur des hommes d'armes anglais et sous la crainte des partisans de France, écrasés par les contributions imposées par les chefsde bande. Or ces laboureurs, dépouillés de leurs chevaux, battus et pris pour guides par les soldats, terrorisés par ces groupes de cinq ou six cavaliers apparaissant au village ; ces misérables, qui ne connaissaient ni sécurité ni repos, demeuraient cependant loyaux de cœur, dans cette province en partie anglaise.

Tel ce pauvre homme de Saint-Pierre-sur-Dive qui, buvant dans une hôtellerie de Bayeux avec un héraut d'armes anglais dont il ignorait la qualité, forma cet imprudent souhait : « Dieu veuille garder la couronne de France,

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