VALEUR DU PROCÈS DE CONDAMNATION
On ne pense pas à tout. En voulant perdre Jeanne, publier à travers le monde les erreurs de sa doctrine et ses mensonges, les juges de Rouen ont bien travaillé à sauver sa mémoire.
Par eux, nous connaissons vraiment la « fille au grant cuer »; c'est grâce à eux que nous sommes devenus juges à notre tour, témoins du drame merveilleux où la ruse se joue delà vertu et de la simplicité. Dans le Procès de Condamnation, nous entendons vraiment la parole de Jeanne et nous la plaignons; nous pleurons sur elle.
Si malheureuse, si jeune et candide, prudente et superbe tour à tour, pleine de bon sens et parfois de gaîté,- tantôt remplie d'espérance, tantôt en proie au désespoir, ferme dans sa foi que les juges nommeront obstination, Jeanne apparaît comme la vertu, la simplicité, la sainteté même. Elle est tout humaine, et jamais elle n'a été plus grande.
Supposons un instant que le Procès de Condamnation ait été perdu, que nous ne possédions plus au sujet de Jeanne que les dépositions des témoins de sa réhabilitation et les dires des chroniqueurs : non, nous ne la connaîtrions pas. Jeanne demeurerait une mystérieuse entité. Les quelques dépositions importantes de ses compagnons seraient bien incapables de la faire revivre à nos yeux.
Ici, nous avons sa' parole ; nous entendons Jeanne ellemême; nous possédons l'évangile de notre dévotion.
Nous devons encore autre chose aux juges de Rouen. Leur partialité a bien servi Jeanne.
Imaginons encore qu'elle ait fini ses jours dans la maison des environs d'Orléans qu'elle avait acquise, car de la
cil PROCES DE CONDAMNATION DE JEANNE D ARC
prison d'Eglise qui lui était si humainement due, elle n'aurait sans doute pas tardé à sortir. Combien cela l'eût diminuée! Quelle valeur aurait pris l'acte du cimetière Saint-Ouen !
Cette misère qu'est communément la vie, avec ses prudences et ses compromissions, Jeanne, autant cà son grand cœur qu'au feint zèle des juges de Rouen, dut de l'éviter.
Ils la servirent bien en la jugeant mal.
C'est le bûcher qui fut, en vérité, le premier autel où la piété des hommes l'a placée aujourd'hui. Comme l'a dit excellemment Michelet : « Elle n'entendit plus le salut au sens matériel, comme elle avait fait jusque là; elle vit clair enfin et, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait de lumière et de sainteté. »
Ainsi dans « ce beau procès», dans cet injuste procès, les juges ont bien servi Jeanne. Ils ont écrit les actes de son martyre et recueilli l'évangile de notre race, alors qu'ils entendaient présenter au monde leur apologie '.
Lisez le procès et vous deviendrez meilleurs ; écoutez les paroles de Jeanne et vous rejetterez la vaine rhétorique, celle des juges comiques, laids, ambigus, leur odieux et plat latin, centons de Sénèque et de Stace; vous mépriserez l'orgueil !
Jeanne, comme elle parle clairement, un langage frais comme l'eau du ruisseau.
Les chroniqueurs contemporains l'ont peu connue ; les clercs dévots n'ont vu en elle qu'édification; les chroniqueurs de Bourgogne, une rustre et une ribaude, une ennemie ; les Anglais, une magicienne; les écuyers, ses compagnons, un bon et dur soldat. Et nous, historiens modernes, nous cherchons à expliquer l'inexplicable; nous ajoutons des détails, des précisions; nous reconstituons le milieu où Jeanne a vécu, plantons le décor de la bucolique et du
I. « Où sont maintenant tous ces maîtres et docteurs, si connus de toi pendant qu'ils vivaient et que leur science avait rendus ilkstres ? Leur sceptre est passé à d'autres, qui peut-être déjà ne se souviennent plus d'eux. Durant leur vie ils semblaient quelque chose, aujourd'hui le silence s'est fait sur eux » (^Imitation, part. I, ch. m).