‹ Procès de condamnation de Jeanne d'ArcChapitre 7 sur 182 · INTRODUCTION XIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIII

versité de Paris et l'ordinaire ont parlé. On doute. Voyez comme les témoignages deviennent alors incertains au sujet de Jeanne : il nous faut recueillir la seule opinion favorable à la Pucelle dans un ouvrage de controverse, Le Champion des Dames do. Martin Le Franc, en 1440; encore y lit-on le pour et le contre.

La justice des hommes est souvent impitoyable; la forme de la justice l'est toujours davantage : ici elle peut sembler irréprochable. Il faudra presque vingt-cinq ans pour détruire pièce à pièce, après combien de longues formalités, cette imposante machine qu'est le Procès de Condamnation ; il faudra que la France soit reconquise par son roi, que la bastille anglaise qu'était Rouen soit redevenue française. On a accusé, peut-être légèrement, Charles VII d'ingratitude en cette affaire; il serait sans doute plus juste de lui reprocher son indolence et son manque de clairvoyance.

Certes, en 1452, beaucoup parmi les juges de Jeanneétaient morts; mais ils avaient vécu pleins d'honneurs et chargés de bénéfices. Plusieurs, parmi ceux qui furent appelés à déposer lors de la réhabilitation, perdirent la mémoire et témoignèrent lamentablement, comme Caval et Tiphaine (ceux-là nieront toute participation) ; ou comme ce Guillaume du Désert qui estimait que « si Jeanne avait tenu le parti des Anglais, comme elle avait fait celui des Français, elle n'aurait pas été traitée de la sorte ». Et certains, parmi les survivants des juges de 143 1, étaient parfaitement ralliés au roi Charles VIL

Jean Beaupère, le recteur de l'Université de Paris si actifà perdre Jeanne, invoquera son titre de bon Français quand les partisans de Charles VII rentreront à Rouen (il résidait alors à Besançon, dans un pays qui n'était pas contraire au roi); mais il maintint, en 1452, son opinion sur les causes naturelles des apparitions de Jeanne et la malice inhérente à la nature féminine. Thomas de Courcelles, l'insigne sorboniste, exposera devant Charles VII la doctrine de l'Eglise gallicane en 1440 (dans la rédaction définitive du procès il avait prudemment supprimé son nom là où il figurait dans

la minute française) : il mourut doyen du chapitre de Notre-Dame. Guillaume de Conti, le bénédictin, félicitera Charles VII lors de sa rentrée à Paris. C'est un autre juge, Guillaume du Désert, qui obtiendra du roi Charles laconfirmation de la charte aux Normands. Ces faits n'indiquent guère qu'on voyait en eux des suspects.

Tout ce qui aurait pu être tenté en faveur de Jeanne pendant l'instruction du procès, c'était un coup de force qui aurait amené matériellement la délivrance de la Pucelle : car ses ennemis avaient paré à tous les moyens légaux au lendemain de sa prise. Étudier le chemin qu'on lui fait parcourir avant de l'amener à Rouen, au cœur de la puissance anglaise, c'est reconnaître qu'on avait songé à la seule éventualité qui aurait pu être pour Jeanne de quelque secours. Et si, comme on l'a reproché à ses juges de ne pas l'avoir fait, des témoins du parti français avaient été cités au procès de Rouen, munis de sauf-conduits légaux, il n'est pas certain qu'ils auraient servi grandement la cause de la Pucelle dont la vertu et la sincérité pouvaient bien se passer de leur témoignage. Mais il est sûr, par contre, que les juges de Rouen n'auraient pas manqué de les compromettre, de les humilier dans leur doctrine avec les réponses de Jeanne, pleines de bonne foi, assurément, mais d'une orthodoxie souvent douteuse.

Jeanne semble bien avoir eu conscience de ces deux alternatives. Dans la séance du 14 mars, elle rapportera que ses voix lui avaient dit qu'elle serait délivrée par une « grant victoire ».

Et il paraît assez évident que Jeanne désira peu de voir comparaître les témoins du parti français à son procès. Quand elle eut fait son récit de l'ange apportant la couronne précieuse à son roi, lors de l'entrevue de Chinon, récit où il semble bien que la pauvre Jeanne se soit un peu aventurée, on luidemanda si elle voulait s'en rapporter aux témoignages de l'archevêque de Reims, du sire de Boussac, de Bourbon, de la Trémoille, de La Hire : elle répondit par un détour, d'ailleurs, plein de bon sens : « Baillez ung messagier, et

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je leur escriprav de toiil ce procès ... Et autrement ne s'y est voulu croire ni rapporter à eulx. » On lui demande encore si elle répondrait au sujet de ses apparitions, dans le cas où ses juges manderaient des chevaliers de son parti, protégés par des sauf-conduits : Jeanne réplique prudemment qu'on les fasse d'abord venir, « ensuite elle leur répondra». Les juges de Rouen lui deniandent alors si elle veut s'en rapporter aux témoignages des religieux de Poitiers qui l'avaient « arguée » à sa venue en France : Jeanne fait cette étonnante réplique : « Me cuidez-vous prandre par ceste manière et par cela attirer à vous? »

C'est qu'entre Jeanne et tous les clercs scientifiques, qu'ils fussent enquêteurs à Poitiers ou juges à Rouen, il y avait un abîme : sa divine candeur. De Regnault de Chartres, l'archevêque de Reims, chancelier de France, Jeanne dira : « Il ne oseroie dire le contraire de ce que vous en ai dit. » Pauvre Jeanne, elle connaissait mal les hommes, les habiles et les politiques ! Ce Regnault, au lendemain de sa prise à Compiégne,avaitécritauxbonshabitantsdeReims« comment elle ne vouloit croire conseille, ains faisoit tout son plaisir»; et il leur annonçait la venue du petit berger du Gévaudan, (c lequel ne disoit ne plus ne moings que avait faict Jehanne la Pucelle ». Comment auraient déposé, à Rouen, de tels témoins ?

Il était d'ailleurs trop tard : l'immense machine était mise en mouvement. Comme ils avaient raison ceux des conseillers qui estimaient avec frère Ysambard que l'on proposait à la pauvre Jeanne des « interrogatoires trop difficiles, subtilz et cauteleux, tellement que les grands clercs et gens bien lettrez, qui estoient là présens, à grant peine y eusse sceu donner réponse ». Comme il était prévoyant, ce solennel clerc normand, M*^ Jean Lohier',

I . Maître es arts, docteur en l'un et l'autre droit, il était désigné, au mois

d'octobre 143 1, pour porter le rôle universitaire à Rome (Denifle et Châtelain, Chart. Univ. Paris., t. IV, p. 550).

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s'il préféra quitter Rouen plutôt que d'avoir à donner son opinion à l'évêque de Beauvais sur la régularité formelle et foncière du procès : ce et si n'avoit quelque conseil icelle femme, qui estoit une simple fille, pour respondre à tant de maistres et de docteurs, et en grandes matières, spéciallment celles qui touchent ses révélations, comme elle disoit. Et pour ce lui sembloitque le procez n'estoit pas valable... Vous voyez la manière comment ilz procèdent : ilz la prendront, s'ils peuvent, par ses paroles... » (Déposition de Guillaume Manchon.)

Ainsi agencée et solennellement menée, l'affaire de Jeanne ne pouvait avoir que la triste issue qu'elle a eue. Et il conviendra d'admirer désormais comment le Procès de Réhabilitation a pu être conduit. Ce procès n'était plus l'affaire du roi; il n'était pas facile à l'Eglise de détruire le monument qu'elle avait elle-même édifié. Ce n'est guère qu'après 1452 qu'on reprendra courage en France et que les témoignages en faveur de Jeanne oseront se produire au grand jour,

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