JEUDI, 22 FÉVRIER, SECONDE SÉANCE
Item, le jeudi 22 février, nous, évêque, allâmes dans la chambre de parement, au bout de la grande cour du château de Rouen, où étaient assemblés révérends pères, seigneurs et maîtres Gilles, abbé de la Sainte-Trinité de Fécamp, Pierre, prieur de Longueville- Giffard, Jean de Chastillon, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Jean Le Fèvre, Maurice du Quesnay, Guillaume Le Boucher, Pierre Houdenc, Pierre Maurice, Richard Prati et Gérard Feuillet, docteurs en théologie sacrée; — Nicolas de Jumièges, Guillaume de Sainte- Catherine, Guillaume de Cormeilles, abbés; Jean Garin et Raoul Roussel, chanoines, docteurs en l'un et l'autre droit ; — Guillaume Haiton, Nicolas Couppequesne, Jean Le Maistre, Richard de Grouchet, Pierre Minier, Jean Pigache, Raoul Le Sauvage, bacheliers en théologie sacrée; — Robert Le Barbier, Denis Gastinel, Jean Le Doulx, bacheliers en Tun et l'autre droit ; — Jean Basset, Jean de La Fontaine, Jean Bruillot, Aubert Morel, Nicolas de Venderès, Jean Pinchon"^^ Jean Colombel, Laurent Du Buse, Raoul Anguy, bacheliers en droit canon ; — André Marguerie, Jean Alespée, Geoffroy du Crotay et Gilles Deschamps, licenciés en droit civil ; — l'abbé de Préaux "^ Frère Guillaume l'Ermite"^, Guillaume Desjardins ''7^ docteuren médecine, Robert Morellet "^et Jean Le Roy ''^^ chanoines de la cathédrale de Rouen.
En leur présence, nous avons d'abord exposé que frère Jean Le Maistre, vicaire du seigneur inquisiteur, présent à l'audience, avait été par nous sommé et requis de s'adjoindre au présent procès, et que nous avions offert de lui communiquer tout ce qui avait été fait ou sera fait dans la suite en cette matière ; à quoi ledit vicaire avait
répondu qu'il avait été seulement commis et député par le seigneur inquisiteur pour la cité et le diocèse de Rouen^ tandis que le procès était conduit par nous, en raison de notre juridiction de Beauvais, en territoire emprunté. C'est pourquoi, afin de ne pas invalider le procès, et aussi pour rasséréner sa conscience, il avait différé de s'adjoindre à nous jusqu'à ce qu'il eût reçu plus ample avis, et aussi qu'il eût du seigneur inquisiteur un pouvoir plus étendu ou une commission. Au demeurant ledit vicaire, autant que cela dépendait de lui, était content de voir que nous procédions plus avant et sans interruption en la matière. En entendant notre exposé, ledit vicaire nous a répondu par ces mots : « Vous dites la vérité. J'ai eu et j'ai pour agréable, autant que je puis et autant qu'il est en mon pouvoir, que vous poursuiviez le procès. »
Ladite Jeanne étant ensuite introduite devant nous audit lieu, nous l'avons requise et admonestée, sous les peines du droit, de faire le serment qu'elle avait prêté le jour précédent ; et aussi qu'elle jurât de dire la vérité, absolument et simplement, sur tout ce qui lui serait demandé dans la matière dont elle était accusée et diffamée. A quoi elle répondit qu'hier elle avait fait serment, et qu'il devai't suffire.
Alors nous l'avons requise de jurer; car nul au monde, fut-il prince, ne pouvait refuser de faire serment, requis en matière de foi. Elle répondit de nouveau :
— Je le fis hier votre serment; et il vous doit bien suffire. Vous me chargez trop !
Finalement elle fit le serment de dire vérité sur ce qui toucherait la foi.
Ensuite l'insigne professeur en théologie sacrée, maître Jean Beaupère, sur notre ordre et commandement, interrogea ladite Jeanne comme suit.
Et d'abord il l'exhorta à dire la vérité, comme elle l'avait juré, sur ce qu'on lui demanderait.
A quoi elle répondit :
— Vous me pourriez bien demander telle chose sur laquelle je
VOUS répondrais vérité ; et sur une autre je ne vous la répondrais pas.
Et elle ajouta :
— Si vous étiez bien informés de moi, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains. Je n'ai rien fait que par révélation.
Interrogée quel âge elle avait quand elle quitta la maison du père, dit que de son âge elle ne saurait déposer.
Interrogée si, dans sa jeunesse, elle avait appris quelque métier, dit que oui, à coudre pannes de lin '^° et à filer : et ne craignait point femme de Rouen pour filer et pour coudre '^'.
En outre elle avoua que, par crainte des Bourguignons, elle quitta la maison de son père et alla dans la ville de Neufchâteau '^% en Lorraine, chez une certaine femme nommée la Rousse, où elle demeura quinze jours environ. Elle ajouta en outre que, tant qu'elle fut dans la maison de son père, elle vaquait aux besognes familières de la maison ; et qu'elle n'allait pas aux champs avec les brebis et autres bêtes '^5.
Item interrogée si elle confessait ses péchés, une fois l'an, répondit que oui, et à son propre curé "^'^.Et quand le curé était empêché, elle se confessait à un autre prêtre, sur le congé dudit curé. Quelquefois aussi, deux ou trois fois peut-être, elle s'est confessée à des religieux Mendiants '^^ ; niais c'était dans ladite ville de Neufchâteau. Et elle recevait le sacrement d'Eucharistie à la fête de Pâques.
Interrogée si, aux fêtes autres que la Pâque, elle recevait ledit sacrement d'Eucharistie, elle dit à l'interrogateur qu'il passât outre.
Ensuite elle a déclaré que, sur l'âge de treize ans, elle eut une voix de Dieu pour l'aider à se gouverner. Et la première fois eut grand peur. Et vint cette voix sur l'heure de midi environ, en temps d'été, dans le jardin de son père : et ladite Jeanne n'avait pas'^^ jeûné la veille. Elle entendit la voix, du côté droit, vers l'église ; et rarement elle l'ouït sans clarté. Cette clarté est du même côté où la voix est ouïe ; et il y a là, communément, grande clarté. Et quand elle vint en France souvent entendit cette voix.
Interrogée comment elle pouvait voir cette clarté qu'elle disait
Procès de Jeanne d'Arc. — II. 5 ■
être là, puisque cette clarté était sur le côté, elle ne répondit rien et passa à autre chose. Dit en outre que si elle était dans un bois, elle entendrait bien ses voix venir à elle. Et elle dit qu'il lui semblait qu'elle était digne voix; et croit que cette voix lui était envoyée de la part de Dieu; et après qu'elle l'eut ouïe par trois fois, elle connut que c'était la voix d'un ange. Dit aussi que cette voix la garda toujours bien et qu'elle comprit bien cette voix.
Interrogée quel enseignement cette voix lui disait pour le salut de son âme, dit qu'elle lui apprit à se bien gouverner et à fréquenter l'église; et elle lui dit qu'il était nécessaire qu'elle vînt en France. Et ladite Jeanne ajouta que Beaupère n'aurait pas d'elle, cette fois, sous quelle forme la voix lui apparaissait. En outre elle confessa que cette voix lui disait, deux ou trois fois la semaine, qu'il fallait qu'elle partît et vînt en France, et que son père ne sût rien dç son départ. Dit aussi que la voix lui disait qu'elle vînt en France, et qu'elle ne pouvait plus durer où elle était; et la voix lui disait encore qu'elle lèverait le siège mis devant Orléans. Dit en outre que la voix lui avait dit qu'elle, Jeanne, irait vers Robert de Baudricourt '^7, dans la ville de Vaucouleurs, dont il était capitaine, et qu'il lui baillerait des gens pour aller avec elle. Et ladite Jeanne répondit qu'elle était une pauvre fille, qui ne savait chevaucher ni mener guerre. Dit aussi qu'elle alla vers un sien oncle ^^^ à qui elle dit qu'elle voulait demeurer chez lui pendant quelque temps; et y demeura huit jours environ. Et elle dit à son oncle qu'il fallait qu'elle allât vers Vaucouleurs; et son oncle l'y conduisit alors '^^.
Item elle dit que, lorsqu'elle vint audit Vaucouleurs, elle reconnut bien Robert de Baudricourt, encore qu'elle ne l'ait jamais vu. Et elle reconnut ledit Robert par la voix, car la voix lui avait dit que c'était lui. Et ladite Jeanne dit à Robert qu'il fallait qu'elle vînt en France. Ledit Robert reconduisit par deux fcis et la repoussa ; la troisième, il la reçut et lui bailla gens. Et la voix lui avait dit qu'il en adviendrait ainsi.
Item déclara que le duc de Lorraine '5° manda qu'on la conduisît vers lui : elle y alla et lui dit qu'elle voulait aller en France. Et le
PROCES DE CONDAMNATION DE JEANNH d'aKC 35
duc l'interrogea sur la recouvrance de sa santé; mais elle lui dit qu'elle n'en savait rien; et elle parla peu au dit duc de son voyage. Elle dit cependant au duc de lui bailler son fils'^'^et des gens pour la mener en France, et qu'elle prierait Dieu pour sa santé. Et alla ladite Jeanne par sauf-conduit vers le duc, d'où elle revint vers le dit Vaucouleurs.
Item déclara que, au départ du dit Vaucouleurs, elle prit habit d'homme, porta une épée que lui bailla ledit Robert de Baudricourt, sans autre armure,, accompagnée d'un chevalier ''^^ d'un écuyer'5', et de quatre serviteurs; elle gagna la ville de Saint- Urbain ''+, et là coucha en l'abbaye.
Item dit qu'en ce voyage elle passa par Auxerre où elle ouït la messe dans la grande église '^s- et alors^ fréquemment, elle entendait ses voix, avec celle dont il a été fait mention plus haut.
Item requise de dire par quel conseil elle avait pris habit d'homme, à cela elle refusa plusieurs fois de répondre. Finalement dit que de cela elle ne chargeait personne ; et plusieurs fois varia.
Item dit que ledit Robert de Baudricourt fit jurer à ceux qui la menaient de la mener bien et sûrement. Et Robert dit à Jeanne sur son départ : « Va, va, et advienne que pourra ! »
Item dit en outre ladite Jeanne qu'elle sait bien que Dieu aime le duc d'Orléans '^^; et aussi qu'elle avait eu plus de révélations sur lui que sur homme vivant, excepté sur celui qu'elle nomme son roi. Dit- encore qu'il lui fallait nécessairement changer son habit en habit d'homme. Elle sait bien que son conseil lui a bien dit.
Item dit qu'elle envoya aux Anglais devant Orléans lettres contenant qu'ils s'en allassent. Ainsi est contenu dans la copie des lettres qui lui avaient été lues dans cette ville de Rouen, sauf deux ou trois mots se trouvant dans ladite copie : par exemple, là où il est dit dans cette copie « Rendes à la Pncelle », il doit y avoir « Rende^ au roi ». Il y a aussi ces mots « corps pour corps » et « chef de guerre » qui n'étaient pas aux lettres originales '57.
Ladite Jeanne dit ensuite qu'elle alla vers celui qu'elle nomme son roi, sans empêchement. Et comme elle était arrivée à Sainte-
Catherine de Fierbois '^s^ alors elle envoya vers celui qu'elle nomme son roi ; et alla ensuite à Chinon, où était son roi. Elle y arriva vers midi environ et se logea dans une hôtellerie; et, après dîner, alla vers celui qu'elle dit son roi, qui était au château '^^. Item dit que lorsqu'elle entra dans la chambre de son roi, elle le reconnut entre les autres par le conseil et révélation de sa voix. Dit à son roi qu'elle voulait aller faire la guerre contre les Anglais.
Interrogée si, quand la voix lui montra son roi, il n'y avait point de lumière, répondit : « Passez outre ! » Interrogée si elle ne vit point certain ange au-dessus du dit roi, répondit :
— Épargnez-moi : passez outre !
Dit aussi que, avant que le roi la mît en œuvre, il eut plusieurs apparitions et belles révélations.
Interrogée quelles révélations et apparitions eut ledit roi, répondit :
— Je ne le vous dirai point. Vous n'aurez pas encore réponse ; mais envoyez vers le roi, et il vous le dira.
Item Jeanne dit que sa voix lui avait promis que, sitôt qu'elle serait venue vers le roi, il la recevrait '''°. Dit aussi que ceux de son parti connurent bien que la voix était envoyée à Jeanne de par Dieu, et qu'ils virent et connurent cette voix ; et ladite Jeanne assura qu'elle le savait bien. En outre dit que son roi et plusieurs autres ouïrent et virent les voix qui venaient à ladite Jeanne ; et là était Charles de Bourboîi ''^', et deux ou trois autres.
Item Jeanne dit qu'il n'est jour qu'elle n'entende cette voix, et aussi qu'elle en a bien besoin. Dit aussi que jamais ne requit à la voix autre récompense finale, sinon le salut de son âme. En outre ladite Jeanne déclara que sa voix lui dit qu'elle demeurât devant Saint-Denis en France '''^; et ladite Jeanne voulait y demeurer. Mais contre sa volonté les seigneurs l'emmenèrent. Cependant, si elle n'avait pas été blessée, elle ne fût point partie ; et fut blessée dans les fossés de Paris "'*', comme elle arrivait de la ville de Saint-Denis ; mais en cinq jours elle fut guérie. En outre elle a déclaré qu'elle fit faire une escarmouche devant Paris.
l'ROClîS ]W. CONDAMNATION OK [EANNK 1) AKC 37
Et comme on lui demanda si c'était jour de fête, répondit qu'elle croit bien que c'était fête '-^^.
Interrogée si cela était bien fait, répondit : « Passez outre ».
Cela accompli, estimant que c'en était assez pour un jour, nous, évêque susdit, avons remis la suite de l'affaire au samedi suivant, huit heures du matin.
24 FÉVRIER [143 l], TROISIÈME SÉANCE
Item le samedi suivant, 24' jour du mois de février, nous, évêque, nous rendîmes au château de Rouen, dans ladite chambre ''^^, où comparut judicairement devant nous Jeanne, en présence de plusieurs révérends pères, docteurs et maîtres, savoir Gilles, abbé de la Sainte- Trinité de Fécamp, Pierre, prieur de Longueville-Giffard; Jean de Chastillon, Erard Emengart '-^^, Jean Beaupère, Jacques deTouraine, Nicolas Midi, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Maurice du Quesnay, Jean Le Fèvre, Guillaume Le Boucher, Pierre Houdenc, Pierre Maurice, Richard Prati, Jean Charpentier '47 et Gérard Feuillet, Denis de Sabrevois '^s^ docteurs en théologie sacrée; — Nicolas de Jumièges, Guillaume de Sainte-Catherine, Guillaume de Cormeilles, abbés; et Jean Garin, docteur en droit canon; Raoul Roussel, docteur en l'un et l'autre droit; — Nicolas Couppequesne, Guillaume Haiton, Thomas de Courcelles, Jean Le Maistre, Nicolas Loiseleur, Raoul Le Sauvage, Guillaume de Baudribosc '49^ Nicolas Lemire '>°, Richard Le Cagneux '^', Jean Duval '^% Guillaume Le Maistre '^5 et Guillaume l'Ermite, bacheliers en théologie sacrée ; — Tabbé de Saint-Ouen ^>+, l'abbé de Saint-Georges '5 5^ l'abbé de Préaux, le prieur de Saint-Lô '56 et le prieur de Sigy '^" ; et aussi Robert Le Barbier, Denis Gastinel et Jean Le Doulx, bacheliers en l'un et l'autre droit; Nicolas de Venderès, Jean Pinchon, Jean de La Fontaine, Aubert Morel, Jean Duchemin '^^, Jean Colomhel, Laurent Du Buse, Raoul Anguy, Richard des Saulx '59, bacheliers en droit canon ; — André Marguerie, Jean Alespée, Geoffroy du Crotay, Gilles Deschainps, Nicolas Maulin '''", Pierre Carel '^', Bureau de
Cormeilles '^% licenciés en droit civil; — Robert Morellet et Jean Le Bon, chanoines de la cathédrale de Rouen, et Nicolas de Foville '^5.
En leur présence nous avons d'abord requis ladite Jeanne de dire, simplement et absolument, la vérité sur les questions qui lui seraient posées, sans apporter aucune réserve à son serment; et de ce faire nous l'avons admonestée par trois fois. Ladite Jeanne a répondu :
— Donnez-moi congé de parler.
Et puis dit :
— Par ma foi, vous me pourriez demander telles choses que je ne vous dirais pas.
Elle dit aussi :
— Peut être que sur beaucoup de choses que vous me pourriez demander je ne vous dirais pas le vrai, en ce qui touche les révélations; car, par aventure, vous me pourriez contraindre à dire telle chose que j'ai juré de ne dire point. Ainsi je serais parjure, ce que vous ne devriez vouloir !
Et elle ajouta :
— Moi, je vous le dis ; avisez bien de ce que vous dites être mon juge, car vous prenez une grande charge, et trop vous me chargez!
Dit aussi qu'il lui était avis que c'était assez d'avoir juré par deux fois en justice.
En outre, interrogée si elle voulait, simplement et absolument, jurer, répondit :
— Vous vous en pouvez bien passer; j'ai assez juré par deux fois. Elle ajouta que tout le clergé de Rouen ou de Paris ne la saurait
condamner, si ce n'était en droit. Item dit que de sa venue en France elle dirait volontiers vérité, mais non pas tout; et que huit jours ne suffiraient à tout dire.
Nous, évêque, lui dîmes de prendre conseil des assesseurs, si elle devait jurer ou non. A cela elle répondit que, de sa venue, elle dirait volontiers vérité, mais non autrement; et qu'il ne lui en fallait plus parler.
Nous lui dîmes alors qu'elle se rendait suspecte si elle ne voulait jurer de dire la vérité. Répondit comme devant. De nouveau la requîmes de jurer, précisément et absolument. Alors elle répondit que volontiers dirait ce qu'elle saurait, mais encore pas tout. Dit en outre qu'elle vint de par Dieu, et qu'elle li'a que faire ici, demandant qu'on la renvoyât à Dieu, de qui elle était venue.
Item requise et admonestée de jurer, sous peine d'être chargée de ce qu'on lui imposait,- répondit : « Passez outre ! »
Finalement nous l'avons requise de jurer et, une fois de pluss nous l'avons admonestée de dire vérité sur ce qui touche le procès, lui disant qu'elle s'exposait à grand danger en se récusant ainsi. Alors elle répondit :
— Je suis prête de jurer de dire vérité sur ce que je saurai touchant le procès.
Ainsi elle le jura.
Ensuite, sur notre ordre, elle fut interrogée par l'insigne docteur maître Jean Beaupère, ci-dessus nommé, qui d'abord lui demanda à quelle heure elle avait bu et mangé pour la dernière fois. Elle répondit que depuis hier après midi elle n'avait mangé ni bu.
Item interrogée quand elle avait entendu la voix qui venait à elle, répondit :
. — Je l'ai ouïe hier et aujourd'hui.
Item interrogée à quelle heure, hier, elle avait entendu cette voix, répondit que, trois fois, elle l'avait ouïe : une fois au matin, l'autre à vêpres, et la tierce au coup de VAve Maria, le soir. Et bien souvent elle l'ouït plus de fois qu'elle ne le dit.
Interrogée sur ce qu'elle faisait hier, au matin, lorsque la voix vint à elle, répondit qu'elle dormait et que la voix l'éveilla.
Interrogée si la voix Téveilla en lui touchant les bras, répondit qu'elle fut éveillée par la voix, sans toucher.
Interrogée si cette voix était bien dans sa chambre, répondit qu'elle ne le sait point, mais qu'elle était dans le château.
Interrogée si elle ne la remercia point et si elle s'agenouilla, répondit qu'elle la remercia^ mais qu'elle était assise en son lit, et
qu'elle joignit les mains ; et ce fut après qu'elle lui requit d'avoir conseil. Sur quoi la voix dit à ladite Jeanne qu'elle répondît hardiment.
Interrogée sur ce que la voix lui avait dit, quand elle fut éveillée, répondit qu'elle demanda à la voix conseil sur ce qu'elle devait répondre, disant à ladite voix qu'elle demandât sur cela conseil à Notre Seigneur. Et la voix lui dit qu'elle répondît hardiment et que Dieu la réconforterait.
Item interrogée si la voix ne lui dit point certaines paroles, avant qu'elle la requît, répondit que la voix lui dit certaines paroles, mais qu'elle ne les comprit toutes. Cependant, quand elle fut tirée du sommeil, la voix lui dit que hardiment elle répondît.
Item elle dit à nous, évêque :
— Vous dites que vous êtes mon juge. Avisez-vous bien de ce que vous faites : car, en vérité, je suis envoyée de par Dieu, et vous vous mettez en grand danger !
Interrogée si cette voix n'a point changé parfois d'avis, répondit qu'elle ne l'avait jamais trouvée en deux paroles contraires. Elle ajouta que, cette nuit, elle lui avait entendu dire qu'elle répondît hardiment.
Interrogée si la voix lui interdit de dire tout sur ce qu'on lui demanderait, dit :
— Je ne vous réponds point là- dessus. Et j'ai grandes révélations touchant le roi que je ne vous dirai pas.
Interrogée si la voix lui a défendu de dire les révélations, répondit :
— Je n'en suis pas avisée. Baillez-moi délai de quinze jours et je vous répondrai sur cela.
Et, comme de nouveau elle avait demandé délai de répondre, elle dit :
— Si la voix me l'a défendu, qu'en voulez-vous dire? Interrogée encore si cela lui fut défendu [par la voix], répondit :
— Croyez bien que ce ne sont pas les hommes qui me le défendirent.
PROCES DE CONOAMNATION DE JEANNE d'aRC 4!
Item dit qu'aujourd'hui elle ne répondra pas; et qu'elle ne sait si elle doit répondre ou non, jusqu'à ce qu'elle ait révélation. Item dit qu'elle croit fermement, et aussi fermement qu'elle croit en la foi chrétienne et que Messire nous racheta des peines d'enfer, que cette voix vient de Dieu, et sur son ordre.
Interrogée si cette voix, qu'elle dit lui apparaître, est un ange, ou si elle vient immédiatement de Dieu, ou si c'est la voix d'un saint ou d'une sainte, répondit :
— Cette voix vient de par Dieu : et je crois que je ne vous dis pas pleinement ce que je sais; et j'ai plus grande peur de leur manquer, en disant quelque chose qui déplaise à ces voix, que je n'ai de vous répondre. Et quant à cette interrogation, je vous prie que j'aie délai.
Interrogée si elle croit que cela déplaise à Dieu que l'on dise vérité, répondit :
— Mes voix m'ont dit de dire certaines choses au roi, et non à vous.
Item dit que cette nuit la voix lui a dit beaucoup de choses pour le bien du roi, et qu'elle voudrait que le roi les sût pour lors, dût-elle ne pas boire de vin '^+ jusqu'à Pâques! Car il en serait bien plus aise à dîner '^^, comme elle disait.
Interrogée si elle pourrait tant faire sur cette voix qu'elle voulût obéir et porter message à son roi, répondit qu'elle ne savait si cette voix voudrait obéir, à moins que ce fût la volonté de Dieu et que Notre Seigneur y consentît : « Et s'il plaît à Messire, dit-elle, il lui pourrait bien faire révéler à son roi ; et de ce, elle serait bien contente. »
Interrogée pourquoi cette voix ne parle pas maintenant avec son roi, comme elle le faisait, quand elle était en présence de Jeanne, répondit qu'elle ne sait si c'est la volonté de Dieu, Et elle ajouta que, n'était la grâce de Dieu, elle ne saurait rien faire.
Interrogée si son conseil lui a point révélé qu'elle s'échapperait des prisons, répondit :
— Cela, j'ai à vous le dire "'^ ?
Interrogée si cette nuit la voix ne lui donna point conseil et avis sur ce qu'elle devait répondre, répondit que, si la voix lui en a révélé, elle ne l'a pas bien comprise.
Interrogée si, en ces deux derniers jours où elle entendit les voix, il se produisit quelque lumière, répondit que la clarté vient au nom de la voix.
Interrogée si, avec les voix, elle voit quelque autre chose, répondit :
— Je ne vous dirai tout; je n'ai de cela congé, et aussi mon serment ne le touche. Cette voix est bonne et digne ; et ne suis point tenue de vous répondre.
Item demanda qu'on lui baillât en écrit les points sur lesquels elle ne répondait point présentement.
Alors on lui demanda si la voix à qui elle demandait conseil avait la vue et des yeux. Répondit : « Vous ne l'aurez pas encore. » Et dit que le dicton des petits enfants est : On pend bien quelquefois les gens pour avoir dit vérité ^^t.
Interrogée si elle sait qu'elle est en la grâce de Dieu, répondit :
— Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre ; et si j'y suis. Dieu m'y veuille tenir. Je serais la plus dolente du monde si je savais n'être pas en la grâce de Dieu.
Dit en outre que, si elle était en péché, elle croit que la voix ne viendrait pas à elle ; et voudrait que chacun l'entendît aussi bien qu'elle.
Item dit qu'elle tient qu'elle était en l'âge de treize ans ou environ quand la voix lui vint pour la première fois.
Interrogée si, en son jeune âge, elle allait s'ébattre aux champs avec les autres jouvencelles, répondit qu'elle y a bien été parfois, mais ne sait à quel âge.
Interrogée si ceux de Domrémy tenaient le parti des Bourguignons ou le parti adverse '^^, répondit qu'elle ne connaissait qu'un Bourguignon ; et qu'elle eût bien voulu qu'il eût la tête coupée, voire, s'il eût plu à Dieu !
Interrogée si, à Maxey '^^, ils étaient Bourguignons ou adversaires des Bourguignons, répondit qu'ils étaient Bourguignons.
Interrogée si la voix lui dit, en sa jeunesse, qu'elle hait les Bourguignons, répondit que depuis qu'elle comprit que les voix étaient pour le roi de France, elle n'aima point les Bourguignons. Item dit que les Bourguignons auront guerre, s'ils ne font ce qu'ils doivent ; et le sait par sa voix.
Interrogée si, en son jeune âge, elle eut révélation de sa voix que les Anglais devaient venir en France, répondit que déjà les Anglais étaient en France quand ses voix commencèrent à lui venir.
Interrogée si onques fut avec l&s petits enfants qui combattaient pour le parti qu'elle tient, répondit que non, dont elle ait mémoire ; mais a bien vu que certains de ceux de Domrémy combattaient contre ceux de Maxey, d'où en revenaient parfois bien blessés et sanglants.
Interrogée si, en son jeune âge, elle avait grande intention de poursuivre les Bourguignons, répondit qu'elle avait bonne volonté et affection que son roi eût son royaume.
Interrogée si elle eût bien voulu être homme, quand elle devait venir en France, répondit qu'ailleurs elle avait répondu.
Interrogée si elle menait les bêtes aux champs, dit qu'ailleurs elle a déjà répondu ; et que, depuis qu'elle fut plus grande, et qu'elle eut entendement, elle ne gardait pas les bêtes communément, mais bien aidait à les conduire aux prés et à un château nommé risle'^o^ par crainte des gens d'armes; mais elle n'a mémoire si en son jeune âge elle les gardait ou non '7'.
Item elle fut interrogée au sujet de certain arbre existant près de son village. A quoi elle répondit que, assez près de Domrémy, il y a certain arbre appelé l'Arbre des Dames, et les autres l'appellent l'Arbre des Fées ; auprès est une fontaine '^^.Et a ouï dire que les gens malades de lièvre boivent à cette fontaine et vont quérir de son eau pour recouvrer santé. Cela, elle l'a vu ; mais ne sait s'ils guérissent ou non. Item dit qu'elle a ouï dire que les malades, quand ils peuvent se lever, vont à l'arbre pour s'ébattre. Et c'est un grand arbre, appelé fau '73, d'où vient le beau mai '"'* ; et appartenait, à ce qu'on dit, à messire Pierre de Bourlemont ''>, chevalier.
Item disait que parfois elle allait s'ébattre avec les autres filles, et faisait à cet arbre chapeaux de fleurs '^6 pour l'image de Notre-Dame de Domrémy ; et plusieurs fois elle a ouï dire des anciens, non pas de ceux de son lignage, que les dames fées y repairaient. Et a ouï dire à une nommée Jeanne, femme du maire Aubery, de Domrémy ''', qui était sa marraine, qu'elle avait vu les dites dames fées ; mais, elle qui parle, ne sait si c'était vrai ou non. Item dit qu'elle ne vit jamais les dites fées à l'arbre, qu'elle sache ; interrogée si elle en a vu ailleurs, ne sait si elle en a vu ou non. Item dit qu'elle a vu mettre par les jouvencelles chapeaux de fleurs aux rameaux de l'arbre, et elle-même en a mis parfois avec les autres filles; et parfois elles les emportaient et parfois les y laissaient.
Item dit que depuis qu'elle sut qu'elle devait venir en France, elle fit peu de jeux ou ébattements, et le moins qu'elle put ; et ne sait point que, depuis qu'elle eut entendement, elle ait dansé près de l'arbre; mais parfois elle peut bien y avoir dansé avec les enfants ; mais y avait plus chanté que dansé.
Item dit qu'il } a un bois chenu ^'^ qu'on voit de l'huis de la maison de son père ; et n'y a pas la distance d'une demie-lieue. Item ne sait ni ouït onques dire que les dames fées y repairassent ; mais a ouï dire de son frère qu'on disait au pays qu'elle, Jeanne, avait pris son fait à l'arbre des dames fées : mais dit qu'elle ne l'avait pas fait, et elle lui a bien dit le contraire ; et dit en outre que, lorsqu'elle vint vers son roi, certains lui demandaient si, en son pays, il n'y avait point de bois qu'on appelât le bois chenu; car il y avait prophétie disant que devers ce bois devait venir une pucelle qui ferait merveille ; mais ladite Jeanne a dit qu'elle n'y a point ajouté de foi '79.
Interrogée si elle voulait avoir habit de femme, répondit :
— Baillez m'en un, et je le prendrai et m'en irai ; autrement je ne le prendrai, et suis contente de celui-ci, puisqu'il plaît à Dieu • que je le porte.
Sur ce, nous avons fait arrêter tout interrogatoire pour ce jour, et nous avons fait assignation au mardi suivant, afin qu'à l'heure dite et au même lieu, tous ceux qui avaient été convoqués pussent s'y rencontrer pour procéder aux interrogations ultérieures.
PROCHS DE CONDAMNATION DK JEANNE d'aRC 45
MARDI 27 1-ÉVKI1:r. QUATRIÈME SÉANCE.
Item le mardi vingt-septième jour de février, nous, évêque susdit nous rendîmes, comme nous l'avions fuit les jours précédents, dans cette chambre du château de Rouen où le tribunal avait siégé précédemment '^°. En même temps que nous prirent place maître Gilles, abbé delà Sainte-Trinité de Fécamp ; Pierre, le prieur de Longueville ; Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Maurice du Quesnay, Jean Le Fèvre, Guillaume Le Boucher, Pierre Houdenc, Jean de Chastillon, Erard Emengart, Giovanni da Fano '^-, Denis de Sabrevois, Nicolas Lemire et Jean Charpentier, docteurs en théologie sacrée ; — Nicolas de Jumièges, Guillaume de Sainte-Catherine, Guillaume de Cormeilles, abbés; Jean Garin, docteurs en droit canon ; — Raoul Roussel, docteur en l'un et l'autre droit ; — Guillaume Haiton, Nicolas Couppequesne, Guillaume de Baudribosc, Richard de Grouchet, Pierre Minier, Thomas de Courcelles, Jean Le Maistre, et Jean Le Vautier '^^, bacheliers en théologie sacrée ; — l'abbé de Préaux, Guillaume Desjardins, docteurs en médecine ; Robert Le Barbier, Denis Gastinel, Jean Le Doulx, Nicolas de Venderès, Jean Pinchon, Jean Basset, Aubert Morel, Jean Duchemin, Jean de La Fontaine, Jean Colombel, Jean Bruillot, Raoul Anguy, bacheliers en droit canon ; — Jean Alespée, Geoffroy du Crotay, Gilles Deschamps, Nicolas Caval ''^^, Pierre Carel, Nicolas Maulin, licenciés en droit civil ; — Nicolas Loiseleur et Robert Morellet, chanoines de la cathédrale de Rouen.
En leur présence nous requîmes premièrement ladite Jeanne de prêter le serment de dire vérité sur tout ce qui toucherait le procès. A quoi elle répondit que volontiers elle jurerait de répondre vérité sur tout ce qui toucherait son procès, mais non pas sur tout ce qu'elle saurait.
Item derechef nous l'avons requise de jurer de répondre vérité sur tout ce qui lui serait demandé. Répondit comme devant, disant:
— Vous devez vous en contenter, car j'ai assez juré.
Alors, sur notre ordre, maître Jean Beaupère, déjà nommé, commença de l'interroger. Et d'abord il lui demanda comment elle se portait depuis samedi dernier. Elle répondit :
— Vous voyez bien comment je me suis portée. Je me suis portée le mieux que j'ai pu.
Interrogée si elle jeûnerait tous les jours de ce Carême, répondit par cette demande : « Cela est-il de votre procès ? » Et comme on lui dit que cela était de son procès, répondit :
— Oui, vraiment; j'ai toujours jeûné durant ce Carême. Interrogée si, depuis samedi, elle avait ouï la voix qui lui vient,
répondit : « Oui, vraiment, beaucoup de foisl'ai-je ouïe. »
Interrogée si le samedi elle l'avait entendue dans cette salle, où on l'interrogeait, répondit : « Ce n'est point de votre procès ». Et ensuite elle dit qu'elle l'avait ouïe.
Interrogée sur ce que cette voix lui avait dit, ce samedi, répondit :
— Je ne l'entendais pas bien, et n'entendais chose que je puisse vous répéter, jusqu'à mon retour dans ma chambre.
Interrogée sur ce que la voix lui a dit dans sa chambre, quand elle y fut retournée, répondit :
— Elle m'a dit que je vous répondisse hardiment 1 Et dit qu'elle demandait conseil à cette voix sur les questions qui lui seraient posées par nous. Dit en outre qu'elle dira volontiers ce qu'elle aura congé de Notre Seigneur de révéler ; mais ce qui touche les révélations concernant le roi de France, elle ne le dira pas sans congé de sa voix.
Interrogée si la voix lui a défendu de tout dire, répondit qu'elle n'entendit pas bien cela.
Interrogée sur ce que la voix lui a dit en dernier lieu, répondit qu'elle lui demandait conseil sur certains points de nos interrogatoires.
Interrogée si la voix lui avait donné conseil sur ces» points, répondit que sur certains elle eut conseil, et sur d'autres on pourrait lui demander réponse sur quoi elle ne répondrait pas sans en avoir
congé. Et si elle répondait sans congé, par aventure elle n'aurait pas les voix en « garant » '^•*. Mais quand elle aura congé de Notre Seigneur, elle ne craindra pas de parler, car elle aura bon garant.
Interrogée si c'était la voix d'un ange qui lui parlait, ou si c'était la voix d'un saint ou d'une sainte, ou celle de Dieu directement, répondit que cette voix était celle de sainte Catherine '^^ et de sainte Marguerite "^^. Et leurs figures sont couronnées de belles couronnes, moult richement et moult précieusement. « Et de ce, dit-elle, j'ai congé de Notre Seigneur. Si vous en faites doute, envoyez à Poitiers où- autrefois j'ai été interrogée ''^7. »
Interrogée comment elle sait que ce sont deux saintes, et si elle reconnaît bien l'une de l'autre, répondit qu'elle sait bien que ce sont elles, et qu'elle reconnaît bien l'une de l'autre.
Interrogée comment elle reconnaît bien l'une de l'autre, répondit qu'elle les reconnaissait par le salut qu'elles lui font. Dit en outre qu'il y a bien sept ans passés qu'elles la prirent pour la gouverner. Dit aussi qu'elle reconnaît les saintes parce qu'elles se norament à elle.
Interrogée si lesdites saintes sont vêtues d'un même drap, répondit :
— Je ne vous en dirai maintenant autre chose ; et je n'ai pas congé de vous le révéler. Et si vous ne me croyez, allez à Poitiers ! — Dit encore qu'il y avait révélations qui vont au roi de France, et non à ceux-là qui l'interrogent.
Item, interrogée si ces saintes sont du même âge, répondit qu'elle n'avait pas congé de le dire.
Interrogée si ces saintes parlent ensemble, ou l'une après l'autre, répondit :
— Je n'ai pas congé de vous le dire ; toutefois j'ai souvent conseil de toutes les deux.
Interrogée laquelle lui apparut la première, répondit :
— Je ne les reconnus pas de si tôt; et je l'ai bien su jadis, mais l'ai oublié; et, si j'en avais congé, je vous le dirais volontiers. Et c'est marqué dans le registre à Poitiers.
Item dit aussi qu'elle eut confort de saint Michel.
Interrogée laquelle desdites apparitions lui vint la première, répondit que saint Michel vint le premier '^^
Interrogée s'il y a beaucoup de temps que, pour la première fois, elle eut la voix de saint Michel, répondit :
— Je ne vous nomme point la voix de saint Michel ; mais je parle du grand confort.
Interrogée quelle était la première voix qui vint à elle, alors qu'elle avait l'âge de treize ans ou environ, répondit que ce fut saint Michel qu'elle vit devant ses yeux ; et n'était pas seul, mais bien accompagné des anges du ciel. Dit en outre qu'elle ne vint en France que du commandement de Dieu.
Interrogée si elle vit saint Michel et les anges, corporellement et réellement, répondit :
— Je les vis des yeux de mon corps, aussi bien comme je vous vois, vous; et quand ils se partaient de moi, je pleurais; et bien aurais ypulu qu'ils m'emportassent avec eux!
Interrogée de quelle figure était saint Michel répondit :
— Il n'y a pas encore de réponse pour vous là-dessus, et je n'ai pas encore congé de le dire.
Interrogée sur ce que saint Michel lui dit, la première fois, répondit : « Vous n'aurez encore aujourd'hui de réponse ». Item dit que les voix lui dirent qu'elle répondît hardiment. Item dit qu'elle a bien dit une fois à son roi tout ce qui lui avait été révélé, car cela le concernait. Dit cependant qu'elle n'a pas encore congé de révéler ce que saint Michel lui a dit. Dit en outre qu'elle voudrait bien que son interrogateur eût copie de ce livre qui est à Poitiers '^^, pourvu que ce soit le plaisir de Dieu.
Interrogée si les voix lui dirent qu'elle ne dît point ses révélations, sans leur congé, répondit :
— Encore ne vous en réponds point ; et sur ce dont j'aurai congé, je vous répondrai volontiers. Si les voix me le défendirent, je ne l'ai pas bien compris '9°.
Interrogée quel signe elle donne que cette révélation vienne de
par Dieu, et que ce soient saintes Catherine et Marguerite qui lui parlent, répondit :
— Je vous l'ai assez dit que ce sont saintes Catherine et Marguerite ; et croyez-moi si vous le voulez !
Interrogée s'il lui est défendu de le dire, répondit : « Je n'ai pas encore bien entendu si cela m'est permis ou non. »
Interrogée comment elle sait faire la distinction que sur tels points elle répondra, et sur d'autres non, répondit que sur certains points elle avait demandé congé, et qu'elle l'avait sur certains. En outre dit qu'elle aimerait mieux être tirée par les chevaux que d'être venue en France sans le congé de Dieu.
Interrogée s'il lui a prescrit de prendre l'habit d'homme, répondit que l'habit c'est peu de chose, la moindre. Mais elle n'a pris habit d'homme par conseil de qui que ce soit; et elle n'a pris cet habit, ni rien fait, que par commandement de Dieu et de ses anges.
Interrogée s'il lui semble que ce commandement à elle tait, de prendre habit d'homme, soit licite, répondit :
— Tout ce que j'ai fait est par commandement de Dieu ; et s'il m'eût enjoint d'en prendre un autre, je l'aurais pris, puisque c'eût été par commandement de Dieu !
Interrogée si elle l'a fait par ordre de Robert de Baudricourt, répondit que non.
Interrogée si elle croit avoir bien fliit en prenant habit d'homme, répondit que tout ce qu'elle a fait par commandement de Dieu elle croit l'avoir bien fait, et en attend bon garant et bon secours .
Interrogée si, dans ce cas particuHer, en prenant habit d'homme, elle croit avoir bien fait, répondit que rien au monde de ce qu'elle a fait ne l'a été que du commandement de Dieu.
Interrogée, quand elle vit la voix qui venait à elle, s'il y avait de la lumière, répondit qu'il y avait beaucoup de lumière de toute part, comme il est bien convenable. Dit en outre à l'interrogateur que toute lumière ne venait pas pour lui tout seul !
Interrogée s'il y avait un ange sur la tête de son roi, quand elle le vit pour la première fois, répondit :
Procès de Jeanne d'Arc. — II. 4
50 PROCES DE CONDAMNATION Dli JEANNE D ARC
— Par Notre Dame! s'il y était, je l'ignore et ne l'ai point vu. Interrogée s'il y avait de la lumière, répondit :
— Il y avait plus de trois cents chevaliers, et cinquante torches, sans compter la lumière spirituelle. Et rarement ai-je eu révélation qu'il n'y ait lumière.
Interrogée comment son roi ajouta foi à ses dires, répondit qu'il avait bonnes enseignes '9i^ et par les clercs.
Interrogée quelles révélations eut son roi, répondit : « Vous ne les aurez pas de moi cette année ! » Item dit que, durant trois semaines, elle fut interrogée par les clercs, à Chinon et à Poitiers. Et son roi eut signe de ses faits avant de croire en elle. Et les clercs de son parti furent de cette opinion qu'ils ne voyaient rien que de bien en son fait.
Interrogée si elle fut à Sainte-Catherine de Fierbois '^\ répondit que oui; et là elle entendit trois messes le même jour; et ensuite alla à Chinon. Item adressa lettres à son roi contenant qu'elle envoyait pour savoir si elle entrerait dans la ville où était ledit roi ; et qu'elle avait bien fait cent cinquante lieues pour venir vers lui, à son secours, et qu'elle savait beaucoup de bonnes choses pour lui. Et lui semble que dans lesdites lettres était contenu qu'elle reconnaîtrait bien ledit roi entre tous les autres.
Item dit qu'elle avait une épée qu'elle prit à Vaucouleurs.
Dit aussi que, durant qu'elle était à Tours ou à Chinon, elle envoya chercher une épée étant dans l'église de Sainte-Catherine de Fierbois, derrière l'autel ; et aussitôt après elle fut trouvée toute rouillée.
Interrogée comment elle savait que cette épée était là, répondit que cette épée était dans la terre, rouillée, et qu'il y avait dessus cinq croix ; et sut qu'elle était là par ses voix et onques ne vit l'homme qui alla quérir ladite épée. Et écrivit aux gens d'église de ce lieu que ce fût leur bon plaisir qu'elle eut cette épée ; et ils la lui envoyèrent. Elle n'était pas beaucoup en terre, derrière l'autel, comme il lui semble ; cependant ne sait au juste si elle était devant l'autel ou derrière : mais croit qu'elle a écrit que ladite épée était
derrière l'autel. Dit aussi que, sitôt que l'épée fut découverte, les gens d'église du lieu la frottèrent et aussitôt la rouille tomba sans effort ; et ce fut un marchand, armurier de Tours, qui l'alla quérir. Les gens d'église du lieu donnèrent à ladite Jeanne un fourreau ; et ceux de Tours aussi, avec eux, firent faire en même temps deux fourreaux, l'un de velours vermeil et l'autre de drap d'or. Quant à elle, s'en fit faire un autre de cuir bien fort '^'. Dit aussi que, lorsqu'elle fut prise, elle n'avait pas cette épée. Ajouta que continuellement elle porta ladite épée, depuis qu'elle l'eut, jusqu'au départ de Saint-Denis, après l'assaut de Paris.
Interrogée quelle bénédiction elle fit ou fit faire sur ladite épée, répondit que jamais n'y fit ni fit faire aucune bénédiction, ni ne l'aurait su faire. Item dit qu'elle aimait bien cette épée, car on l'avait trouvée dans l'église de Sainte-Catherine qu'elle aimait bien.
Interrogée si elle fut à Coulange-la- Vineuse '94^ répondit qu'elle ne sait.
Interrogée si elle posa parfois son épée sur l'autel, et que la posant ainsi elle serait mieux fortunée, répondit non, qu'elle sache .
Interrogée si elle fit jamais d'oraison afin que son épée fût mieux fortunée, répondit :
— Il est bon à savoir que j'aurais voulu que mon harnois fût bien fortuné !
Interrogée si elle avait son épée quand elle fut prise, répondit que non ; mais avait certaine épée prise sur un Bourguignon.
Interrogée où resta cette épée et en quelle ville, répondit qu'elle offrit une épée et des armes à Saint-Denis, mais pas celte épée. Item dit qu'elle avait cette épée à Lagny '95 • et depuis Lagny jusqu'à Compiègne porta l'épée du Bourguignon, qui était bonne épée de guerre, et bien bonne à donner de bonnes buffes et de bons torchons "^^. Quant à dire où elle a perdu [l'autre], cela n'est pas du procès et elle ne répondra pas pour lors. Dit outre que ses frères '97 ont ses biens, chevaux, épées, comme il lui semble, et autrcî> choses valant plus de 12.000 écus''^.
Interrogée si, quand elle alla à Orléans, elle avait étendard ou
bannière, et de quelle couleur, répondit qu'elle avait étendard au champ semé de lis; et y était figuré le monde '^^, et deux anges à ses côtés. Etait de couleur blanche '°°, de toile blanche ou boucassin-°'. Et y étaient écrits ces noms JHESUS MARIA, comme il lui semble ; et était frangé de soie -°^
Interrogée si ces noms JHESUS MARIA étaient écrits ou en haut, ou en bas, ou sur le côté, répondit : sur le côté, comme il lui semble.
Interrogée si elle aimait mieux son étendard ou son épée, répondit qu'elle aimait beaucoup plus, voire quarante fois, son étendard que son épée.
Interrogée qui lui fit faire cette peinture sur l'étendard, répondit :
— Je vous l'ai assez dit que je n'ai rien fait que du commandement de Dieu !
Dit aussi qu'elle portait elle-même son étendard, quand chargeait les adversaires, pour éviter de tuer quelqu'un ; et dit qu'onques n'a tué homme.
Interrogée quelle compagnie lui donna son roi quand il la mit en œuvre, répondit qu'il lui bailla lo ou 12.000 hommes "' ; et que d'abord elle alla dans Orléans, à la bastille de Saint-Loup ^°'^ et ensuite à la bastille du Pont ^°5.
Interrogée à quelle bastille ce fut qu'elle fit retirer ses hommes, dit qu'elle n'en a mémoire. Dit aussi qu'elle était bien assurée de faire lever le siège d'Orléans, par révélation à elle faite ; et ainsi l'avait-elle dit à son roi avant que d'y venir.
Interrogée si, quand on dut faire l'assaut, elle n'a point dit à ses gens qu'elle recevrait sagettes, viretons, pierres de machines ou de canons, répondit que non; et il y eut cent blessés, et plus; mais dit bien à ses gens qu'ils n'eussent pas de doute, et qu'ils lèveraient le siège. Dit aussi qu'à l'assaut donné à la bataille du Pont, fut blessée d'une sagette ou vireton au cou ; mais eut grand réconfort de sainte Marguerite, et fut guérie dans les quinze jours. Mais ne laissa point pour cela de chevaucher et de besogner.
Interrogée si avait prescience qu'elle serait blessée, répondit qu'elle le savait bien et l'avait dit à son roi ; mais que nonobstant elle n'au-
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rait pas laissé de besogner. Et cela lui fut révélé par les voix des deux saintes, savoir des bienheureuses Catherine et Marguerite. Dit outre que c'est elle qui fut la première à poser l'échelle en haut, dans ladite bastille du Pont ; et comme elle levait ladite échelle fut blessée au cou dudit vireton, comme elle l'a dit.
Interrogée pourquoi elle ne reçut point en traité le capitaine de Jargeau^°^, répondit que les seigneurs de son parti répondirent aux Anglais qu'ils n'auraient le terme ^°" de quinze jours qu'ils demandaient, mais qu'ils s'en allassent, eux et leurs chevaux, sur l'heure. Dit aussi que, quant à elle, elle a dit que ceux de Jargeau partiraient en leurs petites cottes ^°^, la vie sauve, s'ils le voulaient; autrement seraient pris à l'assaut.
Interrogée si elle eut délibération avec son conseil, c'est-à-dire avec ses voix, pour savoir si elle donnerait ledit terme ou non, répondit que n'a mémoire de cela.
Ce fait, l'interrogatoire fut renvoyé à une date ultérieure, et nous avons assigné le jeudi suivant à la comparution, pour procéder aux examens et interrogatoires subséquents.