‹ Procès de condamnation de Jeanne d'ArcChapitre 92 sur 182 · CE MÊME LUNDI [12 MARS · texte numérisé non relu

CE MÊME LUNDI [12 MARS

Item, ce même jour de' lundi au matin^ nous, évêque susdit, nous rendîmes dans la chambre assignée pour geôle à ladite Jeanne, au château de Rouen, où pareillement se trouvèrent en même temps que nous, vénérables et discrètes personnes seigneurs et maîtres Jean de Li Fontaine, député notre commissaire, comme il a été dit; Nicolas Midi et Gérard Feuillet, docteurs en théologie sacrée ; présents Thomas Fiesvet et Pasquier de Vaulx, docteurs en droit canon, et Nicolas de Hubent, secrétaire apostolique, nommés ci-dessus.

En leur présence nous avons requis ladite Jeanne de jurer de dire la vérité sur ce qui lui serait demandé. Elle a répondu : « De ce qui touchera votre procès, comme autrefois vous ai dit, je dirai volontiers vérité » ; et ainsi jura.

Ensuite elle hit interrogée sur notre commandement par ledit maître Jean de La Fontaine : et premièrement si l'ange qui apporta le signe à son roi, dont il a été fait mention plus haut, ne parla point; répondit que oui, et qu'il dit à son roi qu'on la mît en besogne et que le pays serait aussitôt allégé.

Interrogée si l'ange qui apporta ledit signe à son roi fut l'ange qui premièrement lui apparut, ou si ce fut un autre, répondit : « C'est toujours tout un, et onques ne me faillit. »

Interrogée si l'ange ne lui a point failli, quant aux biens de fortune, quand elle a été prise, répondit qu'elle croit, puisqu'il plut à notre Sire, que c'est le mieux qu'elle fût prise.

Interrogée si, dans les biens de grâce, l'ange ne lui a point failli, répondit : « Comment me faillirait-il, quand il me réconforte tous les jours ? » Et entend, à ce qu'elle dit, que ce réconfort vient de sainte Catherine et de sainte Marguerite .

Interrogée si elle appelle ces saintes Catherine ou Marguerite, ou si elles viennent sans qu'elle les appelle, répondit : « Elles viennent

souvent sans être appelées » ; et parfois, si elles ne venaient bientôt, elle requérait Notre Seigneur qu'il les lui envoyât.

Interrogée si parfois lesdites saintes ne vinrent pas quand elle les a appelées, répondit qu'elle n'en eut jamais besoin qu'elle ne les eût.

Interrogée si saint Denis >°> lui apparut, répondit que non, à ce qu'elle sache.

Interrogée si elle parla à Notre Seigneur, quand elle lui promit de garder sa virginité, répondit : « Il devait bien suffire de le promettre à celles qui étaient envoyées de par lui, c'est à savoir à sainte Catherine et à sainte Marguerite. »

Interrogée qui la poussa à faire citer un homme à Toul, en cause matrimoniale '°^, répondit : « Je ne le fis pas citer; mais ce fut lui qui me fit citer ; et là je jurai devant le juge de dire vérité. » Et enfin dit qu'elle n'avait pas fait de promesse à cet homme.

Item dit que la première fois qu'elle ouït sa voix, elle fit vœu de garder sa virginité, tant qu'il plairait à Dieu ; et était en l'âge de treize ans, ou environ. Item dit que ses voix lui assurèrent qu'elle gagnerait son procès à Toul .

Interrogée si de ces visions, qu'elle dit avoir, elle n'a point parlé à son curé ou à un autre homme d'église, répondit que non, mais seulement à Robert de Baudricourt et à son roi. Et dit en outre qu'elle ne fut pas contrainte par ses voix à les celer; mais redoutait beaucoup de les révéler, par crainte des Bourguignons et qu'ils n'empêchassent son voyage; et spécialement redoutait fort que son père ne l'empêchât de faire son voyage.

Interrogée si elle croyait bien faire de partir sans le congé de père et mère, puisqu'on doit honorer père et mère, répondit qu'en toutes autres choses elle leur a bien obéi, excepté en ce départ ; mais depuis leur en a écrit et ils lui ont pardonné .

Interrogée si, quand elle partit de chez ses père et mère, elle ne crut point pécher, répondit : « Puisque Dieu le commandait, il le convenait faire. » Et dit en outre, puisque Dieu le commandait, si elle eût eu cent pères et cent mères, si elle eût été fille de roi, ainsi serait-elle partie .

8o PROCÈS DE CONDAMNATION DE JEANNE d'aRC

Interrogée si elle demanda à ses voix si devait dire à son père et à sa mère son départ, répondit qu'en ce qui concerne son père et sa mère, les voix étaient assez contentes qu'elle leur dît, n'eût été la peine qu'ils lui eussent fait, si elle leur avait dit ; mais, quant à elle, elle ne leur eût pas dit pour cause quelconque.

Item dit que ses voix s'en rapportaient à elle de le dire à son père ou à sa mère, ou de leur taire.

Interrogée si elle faisait sa révérence à saint Michel et aux anges quand les voyait, répondit que oui; et baisait la terre après leur départ, là où ils avaient reposé.

Interrogée si les anges demeuraient longuement avec elle, répondit : « Ils viennent beaucoup de fois entre les chrétiens, qu'on ne lés voit pas; et les a bien des fois vus parmi les chrétiens. »

Interrogée si de saint Michel ou de ses voix elle n'a pas eu de lettres, répondit : « Je n'ai point congé de vous le dire, et d'ici à huit jours j'en répondrai volontiers ce que je saurai. »

Interrogée si ses voix ne l'ont pas appelée fille de Dieu, fille de V Eglise, la fille au grand cœur, répondit qu'avant le siège d'Orléans levé, et tous les jours depuis, quand elles lui parlent, l'ont plusieurs fois appelée Jehanne la Pucelle, fille de Dieu.

Interrogée, puisqu'elle se dit fille de Dieu, pourquoi elle ne dit Paler uoskr, répondit qu'elle le dit volontiers ; et autrefois, quand elle refusa de le dire, c'était dans l'intention que monseigneur de Beauvais la confessât.

MÊME JOUR, LUNDI APRÈS Mmi [l2 MARS]

Item, ce même jour, lundi après midi, comparurent au lieu de ladite prison de Jeanne, les susnommés seigneurs et maîtres, Jean de La Fontaine, notre commissaire, Nicolas Midi et Gérard Feuillet, docteurs en théologie sacrée ; Thomas Fiesvet et Pasquier de Vaulx, docteurs en droit canon ; et Nicolas de Hubent, notaire apostolique.

Ladite Jeanne fut interrogée par ledit de La Fontaine, sur notre

PROCES DE CONDAMNATION DE JEANNE D ARC 8l

commandement. Et premièrement sur les songes qu'on disait que son père avait eus avant qu'elle quittât sa maison. A quoi elle répondit que, tandis qu'elle était encore avec ses père et mère, lui fut dit par plusieurs fois que son père disait avoir rêvé que ladite Jeanne sa fille s'en irait avec les gens d'armes; et avaient grand soin ses père et mère de la bien garder, et la tenaient en grande sujétion. Et elle leur obéissait en tout, sinon au cas de mariage au procès de Toul.

Item dit qu'elle a ouï dire à sa mère que son père disait à ses frères : « Si je croyais que la chose advînt que j'ai songé d'elle, je voudrais que la noyassiez; et si vous ne le faites, je la noierais moimême ! » Et s'en fallut de peu que ses père et mère perdissent le sens quand elle partit pour aller à Vaucouleurs.

Interrogée si ces pensées ou songes vinrent à son père depuis qu'elle eut ces visions, répondit que oui, depuis plus de deux ans qu'elle eut ses [premières] 507 voix.

Interrogée si ce fut à la requête de Robert de Baudricourt ou d'elle qu'elle prit habit d'homme, répondit que ce fut d'elle-même, et non à la requête d'homme au monde.

Interrogée si la voix lui commanda qu'elle prît habit d'homme, répondit : « Tout ce que j'ai fait de bien, je l'ai fait par le commandement de mes voix ; et quant à l'habit, j'en répondrai autre fois ; de présent n'en suis point avisée; mais demain en répondrai. »

Interrogée si, en prenant habit d'homme, elle ne pensait mal faire, répondit que non ; et encore à présent, si elle était en l'autre parti en cet habit d'homme, lui semble que ce serait un des grands biens de France de faire comme elle faisait avant sa prise.

Interrogée comment elle eût déhvré le duc d'Orléans, répondit qu'elle eût assez pris d'Anglais outre mer pour le ravoir; et si elle n'eût fait assez de prise par deçà, elle eût passé la mer pour l'aller quérir, par puissance, en Angleterre.

Interrogée si sainte Marguerite et sainte Catherine lui avaient dit, sans condition et absolument, qu'elle prendrait gens suffisamment pour avoir le duc d'Orléans qui était en Angleterre, ou autrement

Procès de Jeanne d'Arc. — II. 6

qu'elle passerait la mer pour l'aller quérir [et amener avant trois ans] 5°^, répondit que oui ; et qu'elle dit à son roi qu'illa laissât faire au sujet des seigneurs anglais qui étaient alors prisonniers. Dit en outre que, si elle avait duré trois ans sans empêchement, elle eût délivré ledit duc. Item dit que pour ce faire il n'y avait plus bref terme que de trois ans et plus long que d'un an ;- ma[s de présent n'en a pas mémoire.

Interrogée sur le signe qu'elle bailla à son roi, répondit que sur ce, elle aura conseil de sainte Catherine.

Page 1