INTRODUCTION LI
procès, écarté le second jour sur une parole dite à Colles et rapportée à l'évêque « qu'il était dangereux d'intenter ledit procès » : ce qui lui aurait valu sa haine et de faire connaissance, parla suite, avec les prisons de Rouen, d'où l'aurait tiré d'ailleurs l'abbé de Fécamp, un juge très dur pour Jeanne.
Dans la rédaction de son second témoignage, Houppeville varie : il a assisté à certaines délibérations et a pris courageusement parti contre Cauchon, déclarant que ceux qui voulaient prendre la charge du procès n'étaient pas les juges de Jeanne, mais qu'elle incombait aux clercs de Poitiers etcà Tarchevêque de Reims, métropolitain de Cauchon. Colère de l'évêque, qui le fait citer. Houppeville soutient qu'il est seulement justiciable de l'official ; et il s'en va. Mais, quand Houppeville doit comparaître devant l'official, on le conduit dans les prisons du château. Suivant un billet que lui adresse Jean de La Fontaine, Houppeville pense que c'est à cause des paroles qu'il a eues au sujet de son opinion sur le procès de Jeanne qu'il est emprisonné. Mais il croit aussi que les opinions de Pierre Minier, de Raoul Pigache, de Richard de Grouchet n'ont pas été insérées au procès.
Que va nous dire cependant ce témoin persécuté par Cauchon, en fait ou en imagination : « Et ledit procès fut mené par lesdits Anglais, à ce qu'il croit; mais il n'y a eu terreur ni pression, à ce qui lui semble, envers les juges; ils l'ont fait de leur volonté, surtout l'évêque de Beauvais... Dit que, à son sentiment, les juges et les assesseurs étaient, pour la plupart, libres de leur volonté; plusieurs autres avaient peur...'. »
Aux dires de Massieu, de Manchon et d'Ysambardde La
I . Première déposition faite à Rouen en 1452 lors des préliminaires du Procès de Réhabilitation, ap. Quicherat, II, p. 325. — << Et il ne croit pas que ledit évêque l'a fait [le procès] par crainte ou pression; mais il l'a fait volontairement, bien que certains qui y prirent part agirent en faveur des Anglais, et les autres par crainte. » (Texte de la collation, ap. Quicherat, III, p. 171.)
Pierre, Jean de La Fontaine se serait enfui, lui aussi, de Rouen, sur les menaces de Cauchon, qui le trouvait trop favorable à l'accusée.
On voit bien que Jean de La Fontaine quitta Rouen ; mais ce fut pour venir à Paris chercher auprès de l'Université l'arrêt de mort de la Pucelle. Il siégea jusqu'à la fin du procès, et tout ce qu'il fit en faveur de Jeanne, ce fat de lui conseiller la soumission à l'Église.
Au témoignage d'un juge plutôt modéré du procès, et qui paraît bien exprimer la vérité, certains Anglais procédaient contre elle par haine; mais les personnes notables agirent suivant un esprit droit : « Aliqui Anglici procedehaut contra cam ex odio ; sed notabilcs viri procedehaut hono animo. » (Déposition d'André Margucrie '.)
Ces notables hommes agissaient suivant un esprit de justice. « Procedehaut hono aninio » : voilà un des mots les plus tristement humains que l'on puisse prononcer.
Des passions politiques, des intérêts surtout séparaient les juges de l'accusée ; ils furent assez forts pour la dérober à leurs yeux.
Car enfin Jeanne et ses juges avaient une même foi ; et c'est pour des variantes de doctrine, inaccessibles à une jeune fille de dix-neuf ans, 'quils la persécutèrent et la condamnèrent si cruellement. Ils l'interrogèrent comme des sceptiques, des psychiatres ou des sectaires. Alors que la bonne foi de la jeune fille demeurait si évidente, même dans ce qui était
I . Cf. la déposition de Taquel : « Dicitquod non vidit ncque percepit ivipressioneni, neque minas attt tenores » ; celle de Thomas Marie : « Non crédit contenta in arliculo, maxime quoad titnorevi et minas, sed magis in favorem, maxime quia aliqui... reccperunl mimera. » Opinion des plus vraisemblables. Par contre, Ysambard de La Pierre a dit : « Pars assislentitim in processu tintebat et alia favehat. » — Au dire de Jean Moreau, de Domremy, Cauchon aurait cependant écarté l'enquête poursuivie par un noble lorrain dans le pays d'origine de Jeanne, et tout à l'honneur de la Pucelle; et il l'aurait traité de mauvais homme et de traître : accusation certainement grave, mais sans portée réelle sur l'issue du procès, puisque ce sont surtout les paroles de Jeanne qui la perdirent.