‹ Procès de condamnation de Jeanne d'Arc. Texte, traduction et notes [par] Pierre ChampionChapitre 45 sur 183 · INTRODUCTION LXXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION LXXIII

petits cloîtres, où la lumière se fait rare, où ron s'oriente peu. Mais les idées exprimées dans ce traité sont si éloignées de nos pensées, déduites de manière si particulière, que nous devions les faire connaître dans la forme même où elles furent produites.

Est-ce a dire que nous devions y trouver des raisons suffisantes pour excuser les juges de Rouen ? Nous pouvons du moins reconnaître certains motifs qui purent les déterminer, du moment que leurs intérêts les sollicitaient dans ce sens.

En ce qui concerne l'évêque, je ne crois pas qu'il soit entré un seul instant dans ces considérations. C'était, à ce qu'il semble, un homme d'esprit très froid, un ambitieux, un homme matériel; à en juger même par les traits que nous conserve son tombeau, un homme de chair et grossier. Il agit, tel un bon fonctionnaire du gouvernement anglais qui a fait des séjours dans leur pays et qui, vraisemblablement, parlait leur langue : « Farewell », dira-t-il, lorsque la cause de Jeanne fut décidément perdue.

Et quand l'évoque construira à Lisieux une délicieuse chapelle en l'honneur de la Vierge, il nous apparaît comme un homme plus fastueux que pieux. Au demeurant, il se montrait attaché à sa province. Peut-être alors a-t-il fait un retour sur lui-même, désenchanté qu'il est de sa vie manquéc ; car enfin l'évêque de Beauvais n'a pas été archevêque de Rouen.

Mais les excuses théoriques que nous ne trouvons pas pour Qiuchon, il faut peut-être les accorder aux théologiens parisiens, à toute cette famille universitaire, la scientifique corporation dans laquelle le maître et l'écolier ont peiné ensemble, ont collaboré; où il y a des dettes de reconnaissance, des examens préparés en commun, comme ce fut le cas pour beaucoup de juges de Jeanne d'Arc ' ; où l'on

I. En écrivant les notices sur les juges, en particulier à l'aide de l'admirable Chartuhriuvi du P. Denifle et d'Emile Châtelain, j'ai eu l'impression très nette que le procès a été mené par un petit nombre d'universitaires, des camarades d'école.

trouve, en un mot, un véritable compagnonnage, un esprit de corps.

Quand Jean Beaupère, le plus savant de ces docteurs parisiens, fut interrogé lors de la réhabilitation, il est fort remarquable de voir qu'il ne se rétracta pas : le professeur maintint « qu'il a eu et a plus grant conjecture que les dictes apparicions estoient plus de cause naturelle et intencion humaine que de cause sur nature ». Lorsque les juges lui parlent de l'innocence de Jeanne, oh ! il n'entend pas dire qu'elle était « corrompue de corps », mais Beaupère déclarera « qu'elle était bien subtille, de subtillité appartenante à femme ». C'est tout ce qu'on put tirer de lui.

Il n'est pas difficile de voir que Beaupère demeura toujours le représentant des théologiens qui préconisaient de se défier des apparitions, qu'il maintint l'opinion défavorable, si commune en son temps parmi les religieux, et qui est encore répandue chez eux, relativement au sexe féminin et à sa malice innée '.

LA GUERRE AU TEMPS DE JEANNE d'aRC

Il est temps maintenant de prendre un peu l'air, de regarder les camps et la campagne. Il est temps de laisser à leurs spéculations les clercs moroses, claquemurés dans leurs chambres, de contempler les compagnons de guerre, avec leurs trognes halées, serrés dans leurs cottes et coiffés de la salade, ceux qui portent la fleur de lis, la croix de Saint-André ou les léopards.

Au début du xv^ siècle, la France était encore, tout autant que l'Italie, le royaume le plus civilisé de toute la chrétienté.

I. Par exemple dans rétonnant Formicarium du dominicain Jean Nider, un contemporain de Beaupère (1. IV, ch. i).

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