‹ Procès de condamnation de Jeanne d'Arc. Texte, traduction et notes [par] Pierre ChampionChapitre 46 sur 183 · INTRODUCTION LXXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION LXXV

On y faisait commerce; on s'y amusait; les arts y fleurissaient et les mœurs étaient aussi aimables que faciles.

La querelle d'Orléans et de Bourgogne vit la fin de cette douce splendeur'. Les partis se disputèrent les mercenaires anglais à force d'argent : et ceux-ci furent tentés de se substituer à notre gouvernement, de conquérir notre pays.

C'est ce que comprit parfaitement un homme dur, ordonné, âpre, sans scrupules, mystique et réaliste, le roi Henri V, qui avait préparé avec soin la conquête duroyaume pacifique et joyeux.

D'une grande piété, sincère ou feinte, très brave, Henri V se donnacomme un justicier, un réformateur de nos moeurs remplissant le dessein secret de Dieu. Le roi Henri fut un grand Anglais; et sa vie semble une croisade contre la France. Il n'a pas tenu à lui que nous ne soyons Anglais aujourd'hui.

Il faut dire quelque chose de cette guerre, où Jeanne joua un rôle si éminent, et quelles causes aussi amenèrent l'échec des Anglais.

La grande armée de 141 5, réunie à Portsmouth, ne dépassait pas 10.000 hommes (2.500 hommes d'armes, 7.000 archers, 120 mineurs et 75 canonniers, selon les approximations les plus larges). A Azincourt, Henri V n'a mené au combat que 900 lances et 3.000 archers. A Verneuil, les Anglais comptaient 2.000 ou 3.000 hommes (ce fut la plus sanglante rencontre du temps). Au moment de sa plus grande puissance, devant Orléans, l'armée anglaise, en 1428, était de 3.000 hommes (i.ooo lances et 4.000 archers). En 141 7, la marine royale comprenait 16 vaisseaux et carraques, 8 barges et 10 baleinières. (La carraque portait 500 tonnes de chargement et un équipage de 88 matelots; la barge, 140 tonnes et 38 matelots; la baleinière, unpeu plus, un peu moins.)

I. « Selon mon povre advis, je pense à damner plus largement les divisions comme estant cause de la destruction de ce royaume. » Epîtres de Jouvenel des Ursins, Bibl. nat., ms.fr. 16259, P- '^5- Cf. p. 45), le discours de Sédition.

Quant à. Jeanne, elle commanda une armée de 12.000 à 14.000 hommes '.

Armée fort nombreuse pour ce temps-là *. Les hommes ne manquaient pas en France, ni les Ecossais valeureux. Le plus difhcile, c'était de constituer un trésor de guerre pour les payer; l'impossible, c'était de mettre la chevalerie à pied, et de l'amener à charger ainsi, dans les piquets, les pieux et les chaînes ' (tout cela existait déjà, et les chicanes aussi). Cette tactique fut toujours difficile aux Français. Mais avant la venue de Jeanne, au dire de Dunois, 200 Anglais mettaient en fuite 800 Français tant était grand leur prestige"*.

Après les rencontres générales où l'ost du pays et la fleur de la chevalerie avaient péri (cela s'est vérifié trois fois pendant la guerre de Cent ans), la guerre suivait une marche lente, mais infaillible, prenait le caractère d'une occupation, d'une gérance au lieu du défaillant. Elle prenait l'aspect d'une monotone guerre de tranchées.

Non pas qu'on creusât des sillons dans la terre de France pour les défendre pied à pied. Mais la France d'alors était couverte de châteaux, de forteresses, qui étaient de véritables réduits, commandant le passage des rivières, des ravins, ayant les vues qu'il faut aux hommes d'armes pour tendre une embuscade, faire un coup de main, surveiller la plaine, y descendre et regagner l'aire. Chaque bonne ville avait sa ceinture de murailles, parfois double et triple. Ces défenses

1. Suivant une lettre de Jean Desch, secrétaire de la ville de Metz, du 16 juillet 1429, Jeanne aurait mené 53.000 combattants à cheval et 40.000 à pied (Quicherat, Procès, t. V, p. 353). C'est à cette date que Bedford écrivait au héraut Jarretière, à propos du rôle de Philippe le Bon : « N'eust été sa faveur, Paris et tout le rémanent s'en alloit à ce coup. » Rymer, t. IV, part. IV, p. 15.0.

2. Jouvenel des Ursins estime que 3 à 4.000 Anglais, leurs partisans français y compris, occupaient la France en 1440 (Bibl. nat., ms.fr. 16259, P- i^o)-

3. On verra de bien jolies miniatures illustrant tout ceci dans Henry Martin, Images historiques, la guerre au XV^ siècle. Paris, Laurens, 1916.

4. Les mesures prises par les Anglais en 1430 contre les déserteurs et les soldats qui refusaient de s'embarquer marquent un changement complet dans la situation (Rymer, t. IV, part. IV, p. 145, 160; Quicherat, Procès, t. V, p. 162, 192).

Page 1