INTRODUCTION LXXVII
étaient soigneusement étudiées en vue des sièges, réparées, quand il y avait lieu, aux frais comm-uns du peuple et de l'Eglise
Quand on donnait l'alerte, les bourgeois, les chanoines eux-mêmes prenaient la garde des remparts. Des fossés pleins d'eau étaient un obstacle sérieux à qui tenterait l'assaut. Quelques défenseurs suffisaient pour occuper ces places, qui se gardaient d'elles-mêmes. On sortait du château, que commandait un capitaine payé par la ville, quelques centaines d'arbalètes, des traits et un petit nombre de pièces d'artillerie qu'on nommait couleuvrines, veuglaires et crapaudaux dont nous avons fait crapouillots.
Pour réduire ces places, la politique et l'intérêt faisaient plus que la force. En général, on achetait le capitaine de la ville, facile à corrompre comme tout mercenaire; ou bien on la prenait par la famine.
Les effets des boulets de fer et de pierre étaient peu sensibles sur ces masses de pierre, et leurs ricochets peu efficaces.
Il fallait ouvrir la mine, disposer des fougasses sous ces grosses tours et ces lourdes murailles qui s'effondraient alors comme des châteaux de cartes. Les ouvriers du Nord, les gens du Hainaut, se montraient particulièrement redoutables dans le jeu de ces mines.
On prenait surtout les villes par la faim, par la situation cruelle dans laquelle se trouvaient des emmurés qui ne pouvaient sortir pour labourer les champs, ensemencer, couper le blé et tailler la vigne. On entourait les cités d'une cité factice de fortifications, avec des tours en bois et en terre qu'on appelait bastilles. Procédé très coûteux, très compliqué, peu efficace, au jugement d'un jouvenceau de ce temps, Jean de Bucil, qui sera maréchal de France. C'est ce que firent à Orléans les Anglais; et cela n'eut pas un grand succès.
Ces longues années de guerre où les Français devaient gagner une grande « besogne » (nous dirions faire du bon travail), avant la Saint-Martin d'hiver, avant la Saint-Jean,
avant le printemps, étaient des années d'éternelle détresse. Un grand désespoir avait gagné la terre. La fin du monde semblait approcher '.
Pour entretenir cette longue guerre, les hommes n'avaient pas besoin d'être fort nombreux.
Quelques cavaliers faisaient la police, sortaient du château pour courir sur les partisans, comme les gendarmes du Sud Algérien courent sur les djicheurs. Le laboureur subissait tous les inconvénients de ce genre de guerre : bétail enlevé, chaumières incendiées. Les rencontres de quelque importance étaient extrêmement rares et les mercenaires des deux nations avaient « certaine petite usance » entre eux et savaient à l'occasion faire de « bonnes chères ensemble ^ » dont le bonhomme paysan était toujours victime. La lenteur des opérations, leur frais considérables décourageaient : décourageants aussi étaient les assauts qu'il fallait répéter à l'infini avant d'amener l'ennemi à perdre de sa résolution. Il s'établissait sur un autre point et tout était à recommencer.
Voilà le genre de guerre qui se fit au temps de Jeanne
1. « Nous vous avons tant et si loyaument servi que nostreame esthumiliée jusqu'à la poudre et nostre ventre est conglutiné jusqu'à terre. Il ne faut plus que nous faire une fosse et nous boutter dedans », dira d'un style robuste Jean Jouvenel des Ursins (Bibl. nat., ms. fr. 16259, P- 70)- — Et ceci encore, qui s'adresse au roi, vers 1439 • " Vous multiplierez vos oraisons : je ne les exauceray pas, car vos mains sont pleines de sang, de pilleries, de roberies et de toutes tyrannies. Et au regard des oraisons des autres, supposé que ce feussent dévotes et bonnes créatures, seront elles exaucées tellement que Dieu ayde aux dessusdits? Certes, il est à croire que non. Car les prières des gens d'Église, nobles et laboureurs, veufves et orfelins de tous aages et estats, prient au contraire, requérant que Dieu les oste de ce monde ; et Dieu est vrav juge»(Bibl. nat., ms.fr. 16259, P- "^9)- — « Car le peuple voyant les tyrannies si aspres en ce royaume est comme désespéré et enragé, et ne fait que murmurer et maudire vous mesmes et ceux qui se dient à vous, et sont comme gens sans raison et sans entendement. Car qui perd le sien perd le sens, et ceste maladie est bien périlleuse. Et s'il venoit prince ayant puissance qui voulsist tenir et faire justice, et fust un sarrasin, il n'est doubte que, comme gens furieux et sans entendement, ils se missent en son obeyssance » (Ibid,, p. 206).