‹ Procès de condamnation de Jeanne d'Arc. Texte, traduction et notes [par] Pierre ChampionChapitre 85 sur 183 · JEUDI, 22 FÉVRIER, SECONDE SÉANCE · texte numérisé non relu

JEUDI, 22 FÉVRIER, SECONDE SÉANCE

Item, le jeudi 22 février, nous, évêque, allâmes dans la chambre de parement, au bout de la grande cour du château de Rouen, où étaient assemblés révérends pères, seigneurs et maîtres Gilles, abbé de la Sainte-Trinité de Fécamp, Pierre, prieur de Longueville- Giffard, Jean de ChastiUon, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Jean Le Fèvre, Maurice du Quesnay, Guillaume Le Boucher, Pierre Houdenc, Pierre Maurice, Richard Prati et Gérard Feuillet, docteurs en théologie sacrée; — Nicolas de Jumièges, Guillayme de Sainte- Catherine, Guillaume de Cormeilles, abbés; Jean Garin et Raoul Roussel, chanoines, docteurs en l'un et l'autre droit ; — Guillaume Haiton, Nicolas Couppequesne, Jean Le Maistre, Richard de Grouchet, Pierre Minier, Jean Pigache, Raoul Le Sauvage, bacheliers en théologie sacrée; — Robert Le Barbier, Denis Gastinel, Jean Le Doulx, bacheliers en l'un et l'autre droit ; — Jean Basset, Jean de La Fontaine, Jean Bruillot, Aubert Morel, Nicolas de Venderès, Jean Pinchon''+, Jean Colombel, Laurent Du Buse, Raoul Anguy, bacheliers en droit canon ; — André Marguerie, Jean Alespée, Geoffroy du Crotay et Gilles Deschamps, licenciés en droit civil ; — l'abbé de Préaux "5, Frère Guillaume l'Ermite"^, Guillaume Desjardins''?, docteuren médecine, Robert Morellet "^et Jean Le Roy "'^ chanoines de la cathédrale de Rouen.

En leur présence, nous avons d'abord exposé que frère Jean Le Maistre, vicaire du seigneur inquisiteur, présent à l'audience, avait été par nous sommé et requis de s'adjoindre au présent procès, et que nous avions offert de lui communiquer tout ce qui avait été fait ou sera fait dans la suite en cette matière ; à quoi ledit vicaire avait

répondu qu'il avait été seulement commis et député par le seigneur inquisiteur pour la cité et le diocèse de Rouen^ tandis que le procès était conduit par nous, en raison de notre juridiction de Beauvais, en territoire emprunté. C'est pourquoi, afin de ne pas invalider le procès, et aussi pour rasséréner sa conscience, il avait différé de s'adjoindre à nous jusqu'à ce qu'il eût reçu plus ample avis, et aussi qu'il eût du seigneur inquisiteur un pouvoir plus étendu ou une commission. Au demeurant ledit vicaire, autant que cela dépendait de lui, était content de voir que nous procédions plus avant et sans interruption en la matière. En entendant notre exposé, ledit vicaire nous a répondu par ces mots : « Vous dites la vérité. J'ai eu et j'ai pour agréable, autant que je puis et autant qu'il est en mon pouvoir, que vous poursuiviez le procès. »

Ladite Jeanne étant ensuite introduite devant nous audit lieu, nous l'avons requise et admonestée, sous les peines du droit, de faire le serment qu'elle avait prêté le jour précédent ; et aussi qu'elle jurât de dire la vérité, absolument et simplement, sur tout ce qui lui serait demandé dans la matière dont elle était accusée et diffamée. A quoi elle répondit qu'hier elle avait fait serment, et qu'il devait suffire.

Alors nous l'avons requise de jurer; car nul au monde, fut-il prince, ne pouvait refuser de faire serment, requis en matière de foi. Elle répondit de nouveau :

— Je le fis hier votre serment; et il vous doit bien suffire. Vous me chargez trop !

Finalement elle fit le serment de dire vérité sur ce qui toucherait la foi.

Ensuite l'insigne professeur en théologie sacrée, maître Jean Beaupère, sur notre ordre et commandement, interrogea ladite Jeanne comme suit.

Et d'abord il l'exhorta à dire la vérité, comme elle l'avait juré, sur ce qu'on lui demanderait.

A quoi elle répondit :

— Vous me pourriez bien demander telle chose, sur laquelle je

VOUS répondrais vérité ; et sur une autre je ne vous la répondrais pas.

Et elle ajouta :

— Si vous étiez bien informés de moi, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains. Je n'ai rien fait que par révélation.

Interrogée quel âge elle avait quand elle quitta la maison du père, dit que de son âge elle ne saurait déposer.

Interrogée si, dans sa jeunesse, elle avait appris quelque métier, dit que oui, à coudre pannes de lin '^° et à filer : et ne craignait point femme de Rouen pour filer et pour coudre '^'.

En outre elle avoua que, par crainte des Bourguignons, elle quitta la maison de son père et alla dans la ville de Neufchàteau '", en Lorraine, chez une certaine femme nommée la Rousse, où elle demeura quinze jours environ. Elle ajouta en outre que, tant qu'elle fut dans la maison de son père, elle vaquait aux besognes famihères de la maison ; et qu'elle n'allait pas aux champs avec les brebis et autres bêtes ^^K

Item interrogée si elle confessait ses péchés, une fois l'an, répondit que oui, et à son propre curé '^■♦.Et quand le curé était empêché, elle se confessait à un autre prêtre, sur le congé dudit curé. Quelquefois aussi, deux ou trois fois peut-être, elle s'est confessée à des religieux Mendiants '^> : mais c'était dans ladite ville de Neufchâteau. Et elle recevait le sacrement d'Eucharistie à la fête de Pâques.

Interrogée si, aux fêtes autres que la Pàque, elle recevait ledit sacrement d'Eucharistie, elle dit à l'interrogateur qu'il passât outre.

Ensuite elle a déclaré que, sur l'âge de treize ans, elle eut une voix de Dieu pour l'aider à se gouverner. Et la première fois eut grand peur. Et vint cette voix sur l'heure de midi environ, en temps d'été, dans le jardin de son père : et ladite Jeanne n'avait pas'^^ jeûné la veille. Elle entendit la voix, du côté droit, vers l'église ; et rarement elle l'ouït sans clarté. Cette clarté est du même côté où la voix est ouïe; et il y a là, communément, grande clarté. Et quand elle vint en France souvent entendit cette voix.

Interrogée comment elle pouvait voir cette clarté qu'elle disait

Procès de Jeanne d'Arc. — II. }

être là, puisque cette clarté était sur le côté, elle ne répondit rien et passa à autre chose. Dit en outre que si elle était dans un bois, elle entendrait bien ses voix venir à elle. Et elle dit qu'il lui semblait qu'elle était digne voix; et croit que cette voix lui était envoyée de la part de Dieu; et après qu'elle l'eut ouïe par trois fois, elle connut que c'était la voix d'un ange. Dit aussi que cette voix la garda toujours bien et qu'elle comprit bien cette voix.

Interrogée quel enseignement cette voix lui disait pour le salut de son âme, dit qu'elle lui apprit à se bien gouverner et à fréquenter l'église; et elle lui dit qu'il était nécessaire qu'elle vînt en France. Et ladite Jeanne ajouta que Beaupère n'aurait pas d'elle, cette fois, sous quelle forme la voix lui apparaissait. En outre elle confessa que cette voix lui disait, deux ou trois fois la semaine, qu'il fallait qu'elle partît et vînt en France, et que son père ne sût rien de son départ. Dit aussi que la voix lui disait qu'elle vînt en France, et qu'elle ne pouvait plus durer où elle était; et la voix lui disait encore qu'elle lèverait le siège mis devant Orléans. Dit en outre que la voix lui avait dit qu'elle, Jeanne, irait vers Robert de Baudricourt "^ dans la ville de Vaucouleurs, dont il était capitaine, et qu'il lui baillerait des gens pour aller avec elle. Et ladite Jeanne répondit qu'elle était une pauvre fille, qui ne savait chevaucher ni mener guerre. Dit aussi qu'elle alla vers un sien oncle '"^ à qui elle dit qu'elle voulait demeurer chez lui pendant quelque temps ; et y demeura huit jours environ. Et elle dit à son oncle qu'il fallait qu'elle allât vers Vaucouleurs; et son oncle l'y conduisit alors '^^.

Item elle dit que, lorsqu'elle vint audit Vaucouleurs, elle reconnut bien Robert de Baudricourt, encore qu'elle ne l'ait jamais vu. Et elle reconnut ledit Robert par la voix, car la voix lui avait dit que c'était lui. Et ladite Jeanne dit à Robert qu'il fallait qu'elle vînt en France. Ledit Robert reconduisit par deux fois et la repoussa ; la troisième, il la reçut et lui bailla gens. Et la voix lui avait dit qu'il en adviendrait ainsi.

Item déclara que le duc de Lorraine '>° manda qu'on la conduisît vers lui : elle y alla et lui dit qu'elle voulait aller en France. Et le

duc l'interrogea sur la recouvrance de sa snnté; mais elle lui dit qu'elle n'en savait rien; et elle parla peu au dit duc de son voyage. Elle dit cependant au duc de lui bailler son fils''^^ et des gens pour la mener en France, et qu'elle prierait Dieu pour sa santé. Et alla ladite Jeanne par sauf-conduit vers le duc, d'où elle revint vers le dit Vaucouleurs.

Item déclara que, au départ du dit Vaucouleurs, elle prit habit d'homme, porta une épée que lui bailla ledit Robert de Baudricourt, sans autre armure, accompagnée d'un chevalier "'% d'un écuyer'55^ et de quatre serviteurs; elle gagna la ville de Saint- Urbain'''^, et là coucha en l'abbaye.

Item dit qu'en ce voyage elle passa par Auxerre où elle ouït la messe dans la grande église ''5- et alors, fréquemment, elle entendait ses voix, avec celle dont il a été fait mention plus haut.

Item requise de dire par quel conseil elle avait pris habit d'homme, à cela elle refusa plusieurs fois de répondre. Finalement dit que de cela elle ne chargeait personne; et plusieurs fois varia.

Item dit que ledit Robert de Baudricourt fit jurer à ceux qui la menaient de la mener bien et sûrement. Et Robert dit à Jeanne sur son départ : « Va, va, et advienne que pourra ! »

Item dit en outre ladite Jeanne qu'elle sait bien que Dieu aime le duc d'Orléans '5^; et aussi quelle avait eu plus de révélations sur lui que surhomme vivant, excepté sur celui qu'elle nomme son roi. Dit encore qu'il lui fallait nécessairement changer son habit en habit d'homme. Elle sait bien que son conseil lui a bien dit.

Item dit qu'elle envoya aux Anglais devant Orléans lettres contenant qu'ils s'en allassent. Ainsi est contenu dans la copie des lettres qui lui avaient été lues dans cette ville de Rouen, sauf deux ou trois mots se trouvant dans ladite copie : par exemple, là où il est dit dans cette copie « Rendes à la Piicelle », il doit y avoir « Rendc^ au roi ». Il y a aussi ces mots « corps pour corps » et « chef de guerre » qui n'étaient pas aux lettres originales '57.

Ladite Jeanne dit ensuite qu'elle alla vers celui qu'elle nomme son roi, sans empêchement. Et comme elle était arrivée à Sainte-

Catherine de Fierbois '>^, alors elle envoya vers celui qu'elle nomme son roi ; et alla ensuite à Chinon, où était son roi. Elle y arriva vers midi environ et se logea dans une hôtellerie ; et, après dîner, alla vers celui qu'elle dit son roi, qui était au château '59. Item dit que lorsqu'elle entra dans la chambre de son roi, elle le reconnut entre les autres par le conseil et révélation de sa voix. Dit à son roi qu'elle voulait aller faire la guerre contre les Anglais.

Interrogée si, quand la voix lui montra son roi, il n'y avait point de lumière, répondit : « Passez outre ! » Interrogée si elle ne vit point certain ange au-dessus du dit roi, répondit :

— Épargnez-moi : passez outre !

Dit aussi que, avant que le roi la mît en œuvre, il eut plusieurs apparitions et belles révélations.

Interrogée quelles révélations et apparitions eut ledit roi, répondit :

— Je ne le vous dirai point. Vous n'aurez pas encore réponse ; mais envoyez vers le roi, et il vous le dira.

Item Jeanne dit que sa voix lui avait promis que, sitôt qu'elle serait venue vers le roi, il la recevrait '''°. Dit aussi que ceux de son parti connurent bien que la voix était envoyée à Jeanne de par Dieu, et qu'ils virent et connurent cette voix ; et ladite Jeanne assura qu'elle le savait bien. En outre dit que son roi et plusieurs autres ouïrent et virent les voix qui venaient à ladite Jeanne ; et là était Charles de Bourbon ">', et deux ou trois autres.

Item Jeanne dit qu'il n'est jour qu'elle n'entende cette voix, et aussi qu'elle en a bien besoin. Dit aussi que jamais ne requit à la voix autre récompense finale, sinon le salut de son âme. En outre ladite Jeanne déclara que sa voix lui dit qu'elle demeurât devant Saint-Denis en France '^^; et ladite Jeanne voulait y demeurer. Mais contre sa volonté les seigneurs l'emmenèrent. Cependant, si elle n'avait pas été blessée, elle ne fût point partie ; et fut blessée dans les fossés de Paris '■♦5, comme elle arrivait de la ville de Saint-Denis ; mais en cinq jours elle fut guérie. En outre elle a déclaré qu'elle fit faire une escarmouche devant Paris.

Et comme on lui demanda si c'était jour de fête, répondit qu'elle croit bien que c'était fête '■'•*.

Interrogée si cela était bien fait, répondit : « Passez outre ».

Cela accompli, estimant que c'en était assez pour un jour, nous, évêque susdit, avons remis la suite de l'affaire au samedi suivant, huit heures du matin.

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