FÉVRIER [143 1], TROISIÈME SÉANCE
Item le samedi suivant, 2-|' jour du mois de février, nous, évêque, nous rendîmes au château de Rouen, dans ladite chambre '^'^^, où comparut judicairement devant nous Jeanne, en présence de plusieurs révérends pères, docteurs et maîtres, savoir Gilles, abbé de la Sainte- Trinité de Fécamp, Pierre, prieur de Longueville-Giffard ; Jean de Chastillon, Erard Emengart '^^, Jean Beaupère, Jacques deTouraine, Nicolas Midi, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Maurice du Quesnay, Jean Le Fèvre, Guillaume Le Boucher, Pierre Houdenc, Pierre Maurice, Richard Prati, Jean Charpentier '4? et Gérard Feuillet, Denis de Sabrevois '4^, docteurs en théologie sacrée; — Nicolas de Jumièges, Guillaume de Sainte-Catherine, Guillaume de Cormeilles, abbés; et Jean Garin, docteur en droit canon; Raoul Roussel, docteur en l'un et l'autre droit; — Nicolas Couppequesne, Guillaume Haiton, Thomas de Caurcelles, Jean Le Maistre, Nicolas Loiseleur, Raoul Le Sauvage, Guillaume de Baudribosc '-^^^ Nicolas Lemire '>°, Richard Le Cagneux '>', Jean Duval '^\ Guillaume Le Maistre ''^' et Guillaume l'Ermite, bacheliers en théologie sacrée; — Tabbé de Saint-Ouen '>'^, l'abbé de Saint-Georges '5>, l'abbé de Préaux, le prieur de Saint-Lô '>'' et le prieur de Sigy "5"; et aussi Robert Le Barbier, Denis Gastinel et Jean Le Doulx, bacheliers en l'un et l'autre droit; Nicolas de Venderès, Jean Pinchon, Jean de La Fontaine, Aubert Morel, Jean Duchemin '5^, Jean Colombel, Laurent Du Buse, Raoul Anguy, Richard des Saulx '59, bacheliers en droit canon ; — André Marguerie, Jean Alespée, Geoffroy du Crotay, Gilles Deschainps, Nicolas Maulin '^'\ Pierre Carel "^', Bureau de
Cormeilles '^*, licenciés en droit civil; — Robert Morellet et Jean Le Bon, chanoines de la cathédrale de Rouen, et Nicolas de Foville '^5.
En leur présence nous avons d'abord requis ladite Jeanne de dire, simplement et absolument, la vérité sur les questions qui lui seraient posées, sans apporter aucune réserve à son serment; et de ce faire nous l'avons admonestée par trois fois. Ladite Jeanne a répondu :
— Donnez-moi congé de parler.
Et puis dit :
— Par ma foi, vous me pourriez demander telles choses que je ne vous dirais pas.
Elle dit aussi :
— Peut être que sur beaucoup de choses que vous me pourriez demander je ne vous dirais pas le vrai, en ce qui touche les révélations; car, par aventure, vous me pourriez contraindre à dire telle chose que j'ai juré de ne dire point. Ainsi je serais parjure, ce que vous ne devriez vouloir !
Et elle ajouta :
— Moi, je vous le dis ; avisez bien de ce que vous dites être mon juge, car vous prenez une grande charge, et trop vous me chargez!
Dit aussi qu'il lui était avis que c'était assez d'avoir juré par deux fois en justice.
En outre, interrogée si elle voulait, simplement et absolument, jurer, répondit :
— Vous vous en pouvez bien passer; j'ai assez juré par deux fois. Elle ajouta que tout le clergé de Rouen ou de Paris ne la saurait
condamner, si ce n'était en droit. Item dit que de sa venue en France elle dirait volontiers vérité, mais non pas tout; et que huit jours ne suffiraient à tout dire.
Nous, évêque, lui dîmes de prendre conseil des assesseurs, si elle devait jurer ou non. A cela elle répondit que, de sa venue, elle dirait volontiers vérité, mais non autrement; et qu'il ne lui en fallait plus parler.
Nous lui dîmes alors qu'elle se rendait suspecte si elle ne voulait jurer de dire la vérité. Répondit comme devant. De nouveau la requîmes de jurer, précisément et absolument. Alors elle répondit que volontiers dirait ce qu'elle saurait, mais encore pas tout. Dit en outre qu'elle vint de par Dieu, et qu'elle n'a que faire ici, demandant qu'on la renvoyât à Dieu, de qui elle était venue.
Item requise et admonestée de jurer, sous peine d'être chargée de ce qu'on lui imposait, répondit : « Passez outre ! »
Finalement nous l'avons requise de jurer et, une fois de plusj nous l'avons admonestée de dire vérité sur ce qui touche le procès, lui disant qu'elle s'exposait à grand danger en se récusant ainsi. Alors elle répondit :
— Je suis prête de jurer de dire vérité sur ce que je saurai touchant le procès.
Ainsi elle le jura.
Ensuite, sur notre ordre, elle fut interrogée par l'insigne docteur maître Jean Beaupère, ci-dessus nommé, qui d'abord lui demanda à quelle heure elle avait bu et mangé pour la dernière fois. Elle répondit que depuis hier après midi elle n'avait mangé ni bu.
Item interrogée quand elle avait entendu la voix qui venait à elle, répondit :
— Je l'ai ouïe hier et aujourd'hui.
Item interrogée à quelle heure, hier, elle avait entendu cette voix, répondit que, trois fois, elle l'avait ouïe : une fois au matin, l'autre à vêpres, et la tierce au coup de VAve Maria, le soir. Et bien souvent elle l'ouït plus de fois qu'elle ne le dit.
Interrogée sur ce qu'elle faisait hier, au matin, lorsque la voix vint à elle, répondit qu'elle dormait et que la voix l'éveilla.
Interrogée si la voix l'éveilla en lui touchant les bras, répondit qu'elle fut éveillée par la voix, sans toucher.
Interrogée si cette voix était bien dans sa chambre, répondit qu'elle ne le sait point, mais quelle était dans le château.
Interrogée si elle ne la remercia point et si elle s'agenouilla, répondit qu'elle la remercia, mais qu'elle était assise en son lit, et
qu'elle joignit les mains ; et ce fut après qu'elle lui requit d'avoir conseil. Sur quoi la voix dit à ladite Jeanne qu'elle répondît hardiment.
Interrogée sur ce que la voix lui avait dit, quand elle fut éveillée, répondit qu'elle demanda à la voix conseil sur ce qu'elle devait répondre, disant à ladite voix qu'elle demandât sur cela conseil à Notre Seigneur. Et la voix lui dit qu'elle répondît hardiment et que Dieu la réconforterait.
Item interrogée si la voix ne lui dit point certaines paroles, avant qu'elle la requît, répondit que la voix lui dit certaines paroles, mais qu'elle ne les comprit toutes. Cependant, quand elle fut tirée du sommeil, la voix lui dit que hardiment elle répondît.
Item elle dit à nous, évêque :
— Vous dites que vous êtes mon juge. Avisez-vous bien de ce que vous faites : car, en vérité, je suis envoyée de par Dieu, et vous vous mettez en grand danger !
Interrogée si cette voix n'a point changé parfois d'avis, répondit qu'elle ne l'avait jamais trouvée en deux paroles contraires. Elle ajouta que, cette nuit, elle lui avait entendu dire qu'elle répondît hardiment.
Interrogée si la voix lui interdit de dire tout sur ce qu'on lui demanderait, dit : , -
— Je ne vous réponds point là- dessus. Et j'ai grandes révélations touchant le roi que je ne vous dirai pas.
Interrogée si la voix lui a défendu de dire les révélations, répondit :
— Je n'en suis pas avisée. Baillez-moi délai de quinze jours et je vous répondrai sur cela.
Et, comme de nouveau elle avait demandé délai de répondre, elle dit :
— Si la voix me l'a défendu, qu'en voulez-vous dire? Interrogée encore si cela lui fut défendu [par la voix], répondit :
— Croyez bien que ce ne sont pas les hommes qui me le défendirent.
Item dit qu'aujourd'hui elle ne répondra pas ; et qu'elle ne sait si elle doit répondre ou non, jusqu'à ce qu'elle ait révélation. Item dit qu'elle croit fermement, et aussi fermement qu'elle croit en la foi chrétienne et que Messire nous racheta des peines d'enfer, que cette voix vient de Dieu, et sur son ordre.
Interrogée si cette voix, qu'elle dit lui apparaître, est un ange, ou si elle vient immédiatement de Dieu, ou si c'est la voix d'un saint ou d'une sainte, répondit :
— Cette voix vient de par Dieu : et je crois que je ne vous dis pas pleinement ce que je sais; et j'ai plus grande peur de leur manquer, en disant quelque chose qui déplaise à ces voix, que je n'ai de vous répondre. Et quant à cette interrogation, je vous prie que j'aie délai.
Interrogée si elle croit que cela déplaise à Dieu que l'on dise vérité, répondit :
— Mes voix m'ont dit de dire certaines choses au roi, et non à vous.
Item dit que cette nuit la voix lui a dit beaucoup de choses pour le bien du roi, et qu'elle voudrait que le roi les sût pour lors, dût-elle ne pas boire de vin '^+ jusqu'à Pâques! Car il en serait bien plus aise à dîner ■''5, comme elle disait.
Interrogée si elle pourrait tant faire sur cette voix qu'elle voulût obéir et porter message à son roi, répondit qu'elle ne savait si cette voix voudrait obéir, à moins que ce fût la volonté de Dieu et que Notre Seigneur y consentît : « Et s'il plaît à Messire, dit-elle, il lui pourrait bien faire révéler à son roi ; et de ce, elle serait bien contente. ))
Interrogée pourquoi cette voix ne parle pas maintenant avec son roi, comme elle le faisait, quand elle était en présence de Jeanne, répondit qu'elle ne sait si c'est la volonté de Dieu. Et elle ajouta que, n'était la grâce de Dieu, elle ne saurait rien faire.
Interrogée si son conseil lui a point révélé qu'elle s'échapperait des prisons, répondit :
— Cela, j'ai à vous le dire '^* ?
Interrogée si cette nuit la voix ne lui donna point conseil et avis sur ce qu'elle devait répondre, répondit que, si la voix lui en a révélé, elle ne l'a pas bien comprise.
Interrogée si, en ces deux derniers jours où elle entendit les voix, il se produisit quelque lumière, répondit que la clarté vient au nom de la voix.
Interrogée si, avec les voix, elle voit quelque autre chose, répondit :
— Je ne vous dirai tout; je n'ai de cela congé, et aussi mon serment ne le touche. Cette voix est bonne et digne ; et ne suis point tenue de vous répondre.
Item demanda qu'on lui baillât en écrit les points sur lesquels elle ne répondait point présentement.
Alors on lui demanda si la voix à qui elle demandait conseil avait la vue et des yeux. Répondit : « Vous ne l'aurez pas encore. » Et dit que le dicton des petits enfants est : On pend bien quelquefois les gens pour avoir dit vérité '^t.
Interrogée si elle sait qu'elle est en la grâce de Dieu, répondit :
— Si je n'y suis. Dieu veuille m'y mettre ; et si j'y suis. Dieu m'y veuille tenir. Je serais la plus dolente du monde si je savais n'être pas en la grâce de Dieu.
Dit en outre que, si elle était en péché, elle croit que la voix ne viendrait pas à elle ; et voudrait que chacun l'entendît aussi bien qu'elle.
Item dit qu'elle tient qu'elle était en l'âge de treize ans ou environ quand la voix lui vint pour la première fois.
Interrogée si, en son jeune âge, elle allait s'ébattre aux champs avec les autres jouvencelles, répondit qu'elle y a bien été parfois, mais ne sait à quel âge.
Interrogée si ceux de Domrémy tenaient le parti des Bourguignons ou le parti adverse '^^, répondit qu'elle ne connaissait qu'un Bourguignon ; et qu'elle eût bien voulu qu'il eût la tête coupée, voire, s'il eût plu à Dieu !
Interrogée si, à Maxey '^9, ils étaient Bourguignons ou adversaires des Bourguignons, répondit qu'ils étaient Bourguignons.
Interrogées! la voix lui dit, en sa jeunesse, qu'elle haït les Bourguignons, répondit que depuis qu'elle comprit que les voix étaient pour le roi de France, elle n'aima point les Bourguignons. Item dit
Ique les Bourguignons auront guerre, s'ils ne font ce qu'ils doivent ; et le sait par sa voix.
Interrogée si, en son jeune âge, elle eut révélation de sa voix que les Anglais devaient venir en France, répondit que déjà les Anglais étaient en France quand ses voix commencèrent à lui venir.
Interrogée si onques fut avec les petits enfants qui combattaient pour le parti qu'elle tient, répondit que non, dont elle ait mémoire ; mais a bien vu que certains de ceux de Domrémy combattaient contre ceux de Maxey, d'où en revenaient parfois bien blessés et sanglants.
Interrogée si, en son jeune âge, elle avait grande intention de poursuivre les Bourguignons, répondit qu'elle avait bonne volonté et affection que son roi eût son royaume.
Interrogée si elle eût bien voulu être homme, quand elle devait venir en France, répondit qu'ailleurs elle avait répondu.
Interrogée si elle menait les bêtes aux champs, dit qu'ailleurs elle a déjà répondu ; et que, depuis qu'elle fut plus grande, et qu'elle eut entendement, elle ne gardait pas les bêtes communément, mais bien aidait à les conduire aux prés et à un château nommé l'Isle'"", par crainte des gens d'armes; mais elle n'a mémoire si en son jeune âge elle les gardait ou non '''.
Item elle fut interrogée au sujet de certain arbre existant près de son village. A quoi elle répondit que, assez près de Domrémy, il y a certain arbre appelé l'Arbre des Dames, et les autres l'appellent l'Arbre des Fées ; auprès est une fontaine '7^Et a ouï dire que les gens malades de fièvre boivent à cette fontaine et vont quérir de son eau pour recouvrer santé. Cela, elle l'a vu ; mais ne sait s'ils guérissent ou non. Item dit qu'elle a ouï dire que les malades, quand ils peuvent se lever, vont à l'arbre pour s'ébattre. Et c'est un grand arbre, appelé fau '73, d'où vient le beau mai '"* ; et appartenait, à ce qu'on dit, à messire Pierre de Bourlemont '">, chevalier.
Item disait que parfois elle allait s'ébattre avec les autres filles, et faisait à cet arbre chapeaux de fleurs ^"^ pour l'image de Notre-Dame de Domrémy ; et plusieurs fois elle a ouï dire des anciens, non pas de ceux de son lignage, que les dames fées y repairaient. Et a ouï dire à une nommée Jeanne, femme du maire Aubery, de Domrémy ''', qui était sa marraine, qu'elle avait vu les dites dames fées ; mais, elle qui parle, ne sait si c'était vrai ou non. Item dit qu'elle ne vit jamais les dites fées à l'arbre, qu'elle sache ; interrogée si elle en a vu ailleurs, ne sait si elle en a vu ou non. Item dit qu'elle a vu mettre par les jouvencelles chapeaux de fleurs aux rameaux de l'arbre, et elle-même en a mis parfois avec les autres filles ; et parfois elles les emportaient et parfois les y laissaient.
Item dit que depuis qu'elle sut qu'elle devait venir en France, elle fit peu de jeux ou ébattements, et le moins qu'elle put ; et ne sait point que, depuis qu'elle eut entendement, elle ait dansé près de l'arbre; mais parfois elle peut bien y avoir dansé avec les enfants ; mais y avait plus chanté que dansé.
Item dit qu'il y a un bois chenu '"^ qu'on voit de l'huis de la maison de son père ; et n'y a pas la distance d'une demie-lieue. Item ne sait ni ouït onques dire que les dames fées y repairassent ; mais a ouï dire de son frère qu'on disait au pays qu'elle, Jeanne, avait pris son fait à l'arbre des dames fées : mais dit qu'elle ne l'avait pas f^iit, et elle lui a bien dit le contraire ; et dit en outre que, lorsqu'elle vint vers son roi, certains lui demandaient si, en son pays, il n'y avait point de bois qu'on appelât le bois chenu; car il y avait prophétie disant que devers ce bois devait venir une pucelle qui ferait merveille; mais ladite Jeanne a dit qu'elle n'y a point ajouté de foi '79,
Interrogée si elle voulait avoir habit de femme, répondit :
— Baillez m'en un, et je le prendrai et m'en irai ; autrement je ne le prendrai, et suis contente de celui-ci, puisqu'il plaît à Dieu que je le porte.
Sur ce, nous avons fait arrêter tout interrogatoire pour ce jour, et nous avons fait assignation au mardi suivant, afin qu'à l'heure dite et au même lieu, tous ceux qui avaient été convoqués pussent s'y rencontrer pour procéder aux interrogations ultérieures.