PREMIERS INDICES SUR L'ASSASSIN
Dans la chambre où se trouvait la machine infernale (et nous avons à dessein omis de le dire en son lieu), il y avait une alcôve, et dans celte alcôve un matelas plié en deux. Sur l'un des coins du matelas on lisait Girard: c'était le nom du locataire de l'appartement. Girard habitait la maison depuis quelques mois : le portier a dit qu'il y était entré vers la fin d'avril ; selon le locataire lu: même, il s'y serait établi le 8 mars.
Il n'avait point garni sou logement de meubles 5 aussi avait-il payé un demi-terme d'avance, et ce demi-terme se montait à 3; francs 5o centimes. Il avait acquitté l'autre demi-terme à la fin de juin ou au commencement de juillet. Entre les deux versions et les deux dates que nous venons d'indiquer, il est clair qu'il faut préférer la dernière ^ car le fondé de
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pouvoir du propriétaire de la maison a dëcia'ré que le portier, qui faisait les locations, lui avait dit, vers la fin du mois de mars dernier, qu'il avait loué le troisième étage à un individu nommé Girard , qui avait annoncé qu'il garderait ce logement s il convenait à sa femme, et qui avait payé d'avance un demi -terme. Girard disait qu'il venait du Midi, il en avait l'accent ^ il attendait , pour se meubler, l'arrivée de sa femme et de ses enfans, qui, selon l'une de ses versions diverses, résidaient en Normandie.
Il se donnait pour mécanicien. Au moment de son entrée dans la maison, et pendant les premiers temps qui suivirent cette époque , il avait les mains noires comme un manouvrier. Il sortait de bonne heure le matin, et ne rentrait que le soir. Plus tard, il ne paraissait plus travailler de ses mains, et quand on l'interrogeait sur ce sujet, il répondait qu il faisait trop chaud. Il se vantait de. ses connaissances en géométrie^ il avait emprunté récemment à une de ' ses voisines une grande table, pour dessiner un plan de Paris. Quand il sortait, il emportait toujours la clé de son appartement. Jamais la portière n'était entrée chez lui : il n'y avait reçu qu'un seul homme, qu'il prétendait être son oncle, et trois femmes, qu'il disait être ses bonnes amies.
Néanmoins, selon quelques dépositions, le 26 juillet, à onze heures et demie du soir, après que la porte de la maison eut été fermée, un jeune homme, qu'on a dit plus tard s'appeler ^ ictor, s'y serait introduit par une porte qui communique avec le café Périnet, et, après être demeuré quelque temps dans la chambre de Girard, aurait été reconduit par celui-ci, et serait sorti par la même porte. Ce jeuiic homme serait
venu, leay, demander Girard, qu'il n'aurait point trouvé : c'est alors qu'il se serait nommé. On signale cet homme comme étant brun et de petite taille. Il paraissait âgé de vingt à vingt-cinq ans. Il portait de petites moustaches. 11 était vêtu d'une redingote de couleur marron, et coiffé d'un chapeau rond, bas de forme et à grands bords.
Girard ne" recevait jamais de lettres des départemens. 11 ne paraissait pas avoir beaucoup d'argent; mais il en avait habituellement assez pour subvenir à ses besoins : selon ses assertions, sa femme lui en envoyait de son pays.
Girard , le 28 juillet, se tenait sur le boulevart; il allait et venait, il montait et descendait, il entrait au café et en sortait 5 contre son habitude, il y but un verre d'eau-de-vie. On battait aux champs qu'il était encore dans l'allée; il ne rentra dans sa chambre que peu d'instans avant l'explosion. En rentrant, il avait rencontré la fille du portier, qui sortait avec les enfans de la maison pour aller voir la revue. Il lui avait dit : « Vous allez donc voir passer votre roi ? » 11 alla chez un de ses voisins, qui logeait au même étage que lui, allumer une chandelle qu'il portait dans un bougeoir en cuivre -, il lui dit qu'il allait seya/re de la soupe.
11 était blessé, et ses blessures, particulièrement celles de la tête, étaient extrêmement graves. Audessus de la partie externe du sourcil gauche, une plaie de dix-huit lignes de longueur, oblique, irrégulière , abords déchirés, pénétrait jusqu'aux os. Ceux-ci étaient fracturés, et les bords de la fracture, écartés de plus d'une ligne , laissaient entrevoir les mouvemens de soulèvement du cerveau. De la lèvre inférieure, près de la commissure droite, s'étendait
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jusque vers la partie inférteure du tiers supérieur du cou, mie blessure d'environ quatre pouces. Les bords de celte plaie étaient irréguîiers et déchirés, la lèvre fendue dans toute son épaisseur, Tos de la mâchoire mis à nu. Trois doigts de la main gauche, \ indicateur, \ aiiiuilaire et le petit doigt, étaient couverts de plaies irrégulières à bords meurtris ; le petit doigt et \ annulaire avaient , chacun , deux phalanges brisées.
Le blessé ne pouvait parler qu'avec une extrême difficulté. Arrivé au corps de garde , un garde national lui demande : « Qui étes-vous ? — Cela ne vous « regarde pas, » répondit-il avec assurance : « je le « dirai quand je serai interrogé. » On le fouille , on trouve sur lui un fouet ou fléau à manche de bois, portant trois branches composées de lanières en cuir tressé, garnies à leur extrémité de fortes balles de plomb : une paire de besicles eii acier , dans son étui en maroquin : une pièce de cinq francs, et un franc six sous trois liards en menues pièces de monnaie : un couteau à plusieurs lamés : de la poudre à tirer fine , enveloppée dans du papier, et pouvant équivavaloir à la valeur de quatre cartouches. Interpelé pour quel usage il réservait cette poudre ? — Pour la gloire sont les seuls mots qui sortent de sa bouche. Son esprit était assez présent pour qu'il trouvât le moyen de dérober k tous les regards un poignard dont il était armé, et de s'en débarrasser en le jetant furtivement sous le lit de camp du violon du poste du Château-(X eau, où il a été retrouvé long temps après.