PREMIERS INTERROGATOIRES
Une heure ne s'était pas écoulée , et Girard subissait déjà son premier interrogatoire. Ou l'avait
ET DF. st:s complices. 169
ramené dans la maison n" 5o du boulevart du Temple , au premier étaqe : il put dire son nom, sa demeure, sa profession de mécanicien. On luidemande : « Combien étiez -vous? A plusieurs reprises , il lève un seul doii^t. « Quand avez-vous commencé cette machine? 1! montre deux, trois, quatre , cinq doigts. — « Est ce des jours ou des semaines? Il répond : « Cinq semaines. — « Qui vous avait donné cette idée-là? — Moi-même. — Qui vous a commandé cet attentat? » En se frappant sur la poitrine, il répète : « Moi-même. — Vouliez-vous tuer le roi?« 11 fait un signe affirmatif et tombe dans un état de faiblesse qui ne lui permet plus de répondre, même par des signes, aux questions qui lui sont adressées.
Le temps était précieux, d'une minute à l'autre l'état du blessé pouvait empirer et rendre toute instruction impossible.
Le même jour j vers les six heures du soir, après qu'il eut été transféré dans les prisons de la Conciergerie, il fut interrogé de nouveau. Il ne put répondre que par signes et par écrit. I! avoua, par signes, qu'il avait établi une machine composée de plusieurs fusils. 11 répéta de la même manière qu'elle était dirigée contre la personne du Roi. Sommé à plusieurs reprises de désigner les instigateurs de son crime, il refus?, obstinément de s'expliquer à ce sujet. Il assura, par un signe afiirmatif, qu'il avait mis le feu à la machine-, par d'autres, il ex])rima qu'il était seul dans sa chambre, que c'était lui qni tenait la jalousie pendant l'explosion , enfin qu'il était Tinventcur et le seul fabricaieur de la machine. Il montra , par -^es doigts, qu'il avait employé deux jours à la coTi truire. Les médecins ayant jugé à propos de le saigner, l'interrogatoire fut suspendu pendant trois
quarts d'heure : on le reprit à huit heures moins un quart. Girard éprouvait quelque soulagement-, il pouvait dire quelques paroles. Quand on lui demanda s'il avait des complices, on crut comprendre qu'il voulait faire entendre par signes que om : on l'interrogea de nouveau pour savoir s'il avait dit oui; il répondit intelligiblement : Oui. Toutefois il ne voulait nommer personne. Le juge continua en ces termes : « Seraient-ce les républicains qui auraient « fait le complot.? » Après des réponses faites par signes qui semblèrent équivoques, il articula clairement : Oui. JNéanmoins les souffrances qui tourmentaient le prévenu laissant encore au juge quelques doutes sur le véritable sens de ses réponses, il lui adressa cette autre question : « Seraient-ce les légi- « timistes qui auraient fait le complot? » il n'obtint aucune réponse. — « Vous a-t-il été donné de l'argent.? » — Pas de réponse.
Le malaise du prévenu commanda une nouvelle suspension de l'interrogatoire. Un médecin fut appelé; il était huit heures et un quart. A neuf heures et demie, l'examen fut repris en présence et par l'intermédiaire du médecin. Le prévenu répondit qu'il se nommait Jacques Girard, qu'il était de Lodève et que sa femme et son fis j étaient. Les médecins ayant déclaré que la prolongation de linterrogatoire pouvait fatiguer le malade, et qu'il n'y avait pas de péril en la demeure^ le procès-verbal fut clos à dix heures moins dix minutes du soir, et l'opération fut continuée au lendemain 29, à huit heures du matin. A l'heure indiquée, le prévenu était mieux, il parlait librement : il déclara qu'il se nommait Joseph-François Girard , et non plus Jacques ; qu'il était âgé de 39 ans, mécanicien de profession , et qu'il demeu-
rait à Paris, boulevart du Temple, n. 5o. Le juge lui ayant représenté rénormité de son crime, Girard s'écria : a Je suis un malheui'^ux ! je suis un misérable!.... je ne puis rien espérer!.... je puis rendre service.... nous verrons.... j'ai du regret de l'avoir fait ! » M. le garde-des-sceaux était présent, et joignit ses exhortations à celles du juge , pour engager le prévenu à dire toute la vérité. Le prévenu ne répondit à ces interpellations diverses et multipliées que par ces paroles entrecoupées, et par d'autres semblables : « J'arrêterai peut-être quelque chose.... » jenenorameraipersonne...jene vendrai personne... » mon crime a été plus fort que ma raison.... » Comme on lui demanda si les publications politiques, si les journaux n'avaient pas contribué à égarer son esprit et à l'exciter au crime, il répondit d'abord : P^îi- ^/'op. Par réflexion il ajouta : Oui. Ensuite il dit avoir été fanatisé. Il parla des ëvénemens de la rue Transnonain et de ceux de Ljon.
La Cour des Pairs ayant été saisie de l'affaire, l'interrogatoire de Girard ne fut plus repris que par M. le Président.