DECLARATION DE NINA LASSAVE
On ne pouvait plus douter que la fille Lassave ne fût une des trois femmes désignées comme les bonnes amies de Fieschi. Leur destinée semblait étroitement liée. C'était à elle, qu'après la consommation du crime, et par une sorte de fidéi-commis, Morey avait remis les dépouilles ou l'héritage de Fieschi. Dans l'ignorance où elle était du sort de celui-ci, elle renonçait à la vie. On savait de plus qu'elle parlait souvent du dessein qu'elle avait formé d'aller vivre avec un Corse nommé Fieschi^ qui avait pris, disaitelle, le nom de Girard, et avait loué sur le boulevart du Temple, dans la maison a° 5o, un appartement un peu cher pour un homme qui n'avait point d'état.
igo PROCÈS. DE FIESCni
Elle sortit le mardi 28 pour aller à cette revue avec la femme Roux. A mesure qu'elles approchaient de la rue du Pont-aux-Choux, elles apprirent ce qui venait de se passer. La fille Nina, saisie, agitée, se mit à courir vers la rue Basse 5 mais elle ne tarda pas à venir retrouver la femme Roux. Elles continuèrent leur route vers le Jardin Turc ; à la hauteur de la rue d'Angoulême, la fille Lassave traversa le boulevart, entre un régiment de cavalerie et la 8^ légion de la garde nationale, et disparut. Elle ne reparut à l'hospice que vers trois ou quatre heures de l'aprèsmidi; elle y arriva en nage et toute tremblante. Elle dit à la femme Beauviîliers qu'elle était/or^ malheureuse. Interrogée s'il fallait attribuer son trouble à la catastrophe dont elle avait été presque témoin, elle répondit que ce tï était pas là la cause de son chagrin , mais quelle en avait beaucoup. Elle tremblait si fort, qu'elle ne put jamais parvenir à dénouer son bonnet. La fille BeauA'illiers crut qu'elle avait perdu sa mère. La fille Lassave ne répondit point à ses questions, et, après avoir changé de vêtemens, elle disparut pour ne plus revenir.
Arrêtée le 3 août, en vertu d'un mandat d'amener, elle dut être interrogée. Pendant deux jours elle refusa de donner les éclaircissemens qu'on lui demandait.
Le 5 août, elle fit une déclaration importante. 11 en résulte que, le dimanche a6 juillet, à midi, la fille Lassave étant venue chez Fieschi, le trouva seul cliez lui. Elle aperçut, dans la chambre qui donne sur le boulevart, une machine qu'elle prit pour un métier. C'étaient quatre morceaux de bois montés en carré et retenus par des traverses. Elle demanda à Fieschi ce qu'il voulait faire de cet appareil j il lui répondit
ET DE SES COMPLICES. igi
que c'était nn métier pour fabriquer des cordons. Elle lui représenta qu'il avait peut-être tort de se livrer à d'aussi grandes dépenses^ qu'il lui faudrait acheter du coton, et faire diverses avances dans lesquelles il était à craindre qu'il ne rentrât jamais. Il répliqua à cette observation : « Cela ne te regarde « pas 5 ce ne sont pas des atîaires de femme 5 quand « je me mêle de quelque chose, je sais bien ce que je « fais. » Ces circonstances ont été pleinement confirmées par Fieschi dans son interrogatoire du 18 août. La fille Lassave ajoute que, vers la fin du mois d'avril, elle avait vu dans la même pièce, rangés contre le mur, à droite , plusieurs morceaux de bois détachés, et plusieurs planches -, que Fieschi lui avait tenu le même langage sur leur destination future, et qu'elle a la conviction que ce sont ces mêmes pièces de bois qui ont servi en juillet à la construction de la machine.
Ce même jour, '26 juillet, Fieschi recommanda à la fille Lassave de ne pas venir à Paris pendant les fêtes, « parce qu'il y aurait des troubles, et qu'il aimait aua tant qu'elle n'y fût pas. » Comme elle insistait beaucoup pour venir, il la prévint que sa porte lui serait fermée si elle s'y présentait : il avait la figure altérée, l'air soucieux et préoccupé j elle lui en fit la remarque; il répondit qu'il était dans une mauvaise position; que d'ailleurs il ne voulait entendre aucune question sur ce sujet. La fille Lassave lui demanda s'il craignait d'être arrêté : « Ce n'est pas ce qui m'in- « quiète, lui dit-il 5 j'ai d'autres affaires qui ne te re- « gardent pas-, ainsi, ne me questionne pas plus longce temps. » Plus tard, il lui répéta de ne pas venir le lendemain, en lui promettant d'aller la voir, s'il le pouvait, vers midi. Elle, qui ne comptait pas sur
l'exécution de sa promesse, vint à sa porte, mais ne demanda pas à monter -, elle se contenta de prier la portière de lui dire, quand elle le verrait, qu'il pourrait la trouver rue Meslay, n" 65, chez une de ses amies. La portière lui apprit que Giiard était dans sa chambre avec son oncle; que ce vieux monsieur ne le quittait pas, et qu'ils avaient défendu tfu'on laissât monter personne.
La fille Lassave n'ayant pas trouvé son amie, revint rôder autour du logis de Fieschi. A quelque distance de sa demeure, et du côté du théâtre de l'Ambigu, elle l'aperçut attablé avec Morej sous la tente d'un café : il pouvait être une heure et demie -, ils buvaient ensemble de la bière. Fieschi, qui de son côté aperçut Nina, vint à elle sur le boulevart, il s'excusa de n'être point allé la chercher la veille, et la conduisit dans l'allée de sa maison, oii ils causèrent très-peu de temps ensemble -, il lui répéta qu'il ne pouvait la faire monter chez lui, et la congédia. La figure de Fieschi était encore plus sombre qu'auparavant. A trois heures, il alla rejoindre la fille Lassave chez une de ses amies, où il lui avait donné rendez-vous; mais à peine arrivé, il voulait s'en aller. Elle le pria d'attendre un instant, afin qu'elle pût sortir avec lui : jamais il n'avait montré tant d'impatience ; sa physionomie était toute décomposée. Dès qu'il eut fait quelques pas avec ces femmes, il s'éloigna précipitamment, après avoir dit à la fille Lassave : k J'irai te (c prendre demain à la Salpétrière; tu m'attendras « vers midi. » En se retournant, elle remjirqua qu'il s'était tout à coup arrêté. « Il nous regardait nous « en aller, » dit-elle-, ce regard était, dans sa pensée^ comme un dernier adieu.
Le lendemain , en apprenant qu'on venait de tirer
des coups de fusil sur Je roi, du 3^ étage d'une maison attenante au café des Mille Colonnes, un affreux pressentiment s'empara d'elle; arrivée sur les lieux' on lui montra la fenêtre d'où étaient partis les coups • elle la reconnut pour celle de Fieschi ; on disait quil avait été tué. La tête de Nina Lassave se perditabandonnée par sa mère depuis long-temps, Fieschi était son seul soutien. L'énormité du crime qu'il venait de commettre la glaça d'effroi ; la crainte d'être poursuivie comme sa complice s'empara d'elle Elle se hâta d'aller recueillir ce qui lui restait encore à la Salpetriere, et revint se réfugier auprès d'une de ses amies, chez laquelle elle passa la nuit.
PREMIERS «mCESSCRPipx», CONVERSATION ENTRE NINA ET MOREt.
Ensuite, elle chercha à mettre à profit un avis que fieschi lui avait donné au mois d'avril : il lui avait dit que SI elle venait à le perdre, elle pourrait s'adresser a son ami intime, le sieur Pépin, qui aurait soin délie; elle courut chez Pépin avec empressement : û était absent. Madame Pépin la reçut avec Iroideur, et lui répondit sèchement qu'elle ne connaissait ni Fieschi, ni Girard. Alors elle se décida à recourir à Morey, qu'elle avait vu, deux ans auparavaut, venir souvent chez Fieschi, quand il habitait avec Laurence Petit, le moulin de Croullebarbe : c était, après Pépin, le seul ami qu'elle connût à fieschi. Arrivée à sa maison, n" ^3, rue St.^Victor e e monta au premier étage; elle y trouva Morey ,' elle 1 aborda tout en pleurs. « Eh bien î qu'est-ce » qu'il y a donc ? lui dit Morey ? - Vous le savez tout » aussi bien que moi. — C'est donc Fieschi qui a tiré » le coupPE-st-il mort .P- On dit qu« oui : vous étiez
ILec lui lundi? - Non ; je suis sorti, mais je. rfétais
ms avec lui. - Pourquoi cherehe.-vous a me le
„ cacher? je vous ai vu de mes propres yeux : vous
aiez dans un caié, sur le boulevart avec I.esclr,
loui, c'est vrai. » Elle exposa alors à Morey toute
IVHendnL de son malheur ; ses sanglots etouffa.ent ses
paroles. Après une panse de quelques mstans, ,1 Ini
dit-. «Montez à la barrière du Trôr,e-, vous m y
,c attendrez, et je vous parlerai. »
Avant qu'elle sortît, Morey ajouta quil avait brûle un pôrtef mile appartenant à Fieschi, et qu. conte- „ it des condamnations. La fille Lassave a A^ pU.s tard que ce portefeuille avait été brûlé devant elle et qu'il contenait de vieux papiers qu. ressemblaient, en efTet, à ce qu'avait dit Morey. 11 lui recommanda le ne rien dire à sa femme. Lafdle Lassave se rendit sur-le-champ au lieu indiqué; Morey ne s y fit point attendre. Us étaient à portée delà manufacture de papiers peints de Lesage; Fieschi y avait travai le sons le nom de Bescher, pendant qu'd se dérobai .ux recherches de la police. Morey quitta un instant ia fille Lassave pour aller, disait-il, remettre a Le- ,a„e le livret du véritable Bescherel son passe-port, nui avait été prêté à Fieschi, suivant toute appa- ^rùc Tour favoriser sa fnite.'Quand Morey fut de retour, il fit entrer la fille Lassave chez un marchand d» vin traiteur, à gauche, hors de la barrière-, ils se tirent à table , et Morey dit à la fille Lassave : «Vous „ ne savezrien? -Je ne sais que ce qui n est ignore „ de personne. Quel malheur est arrive II y a beau- „ coup de victimes. On dit que ce général Mortier „ était si bon! - C'était une canaille comme les au- „ très - C'est bien mal s'y prendre ; pour tuer une „ personne, vous eu avez tué cinquante. Moi, qu.
ET DE SES COMPLICES. jg5
» ne suis qu'une femme, si j'avais voulu tuer Louis- » Philippe, j'aurais pris deux pistolets, et, après » avoir tiré dessus, je me serais tuée. — Soyez tran- » q"ille, il ne perdra rieu pour attendre, et il dcs- » cendrala garde. Fieschi est un imbécile, il a voulu » se mêler de charger trois fusils , et ce sont ceux-là » justement qui ont crevé 3 c'est moi qui ai charge » tous les autres. J'avais recommandé à Fieschi de » lîien charger son pistolet, et il devait se brûler la « cervelle : ce n'est qu'un bavard 5 il a dit en cer- » tains endroits qu'il y aurait du bruit le jour de la » revue ; il a eu tort... J'ai une malle h vous remet- » tre, elle est chez un de mes amis ; je n'ai pas voulu » l'avoir chez moi, elle aurait pu me compromettre. » Je vais vous la faire envoyer tout de suite ; vous » la ferez ouvrir par un serrurier, vous verrez ce )) qu'il y a dedans 5 mais vous ne vendrez rien à Pa-
)) ris Je vous procurerai, le plus tôt que je pour-
» rai, soixante francs; vous emporterez la malle- » vous partirez pour Lyon, où vous. pourrez , sans » danger, vous débarrasser des effets de Fieschi... )) Je m'en vais vous procurer une chambre , et i'au- )) rai soin de vous jusqu'au moment de votre départ. » — Comment Fieschi , qui n'était pas mécanicien, » a-t-il fait pour arranger cette machine comme » cela? — C'était moi qui avais tracé le plan ; il n'y » a qu'un instant que je l'ai déchiré, sans cela, je » vous l'aurais encore montré. » Morey ajouta que les fusils étaient bourrés de manière à ne pas manquer leur coup, rhais que Fieschi avait rais îe feu trop tard. Il avoua avoir passé avec Fieschi une partie de la nuit du 27 au 285 mais il dit que Fieschi était seul au moment décisif, qu'il avait voulu être seuK Morey dit encore à la fille Lassave : « C'est bien
ig6 PROCÈS DE FIESCHl
)) malheureux que l'affaire n'ait pas réussi ! si elle » avait réussi , vous seriez devenue bien riche 5 vous M auriez au moins vingt mille francs maintenant. On » aurait fait une souscription pour Fieschi ; elle au- » rait été bientôt remplie : c'était chose convenue. »
En revenant, après le dîner, Morey s'arrêta pour jeter, au coin d'un mur, des balles qu'il avait dans sa poche; ensuite, il accompagna la fille Lassave, et ils allèrent ensemble chercher un logement pour elle. Ils trouvèrent d'abord , rue de Fourcy, dans la maison n. 5, une chambre à louer qui leur convint, et ils donnèrent des arrhes, un faux nom et une fausse adresse. Mais Morey réfléchit que cette chambre, se trouvant dans une maison garnie , -pourrait n'être pas un asile sûr, et qu'il valait mieux perdre les arrhes données et chercher un autre appartement. Ils parvinrent à se procurer un cabinet , rue de Long-Pont, dans la maison n. 1 1. Morey ayant témoigné le désir de celer la retraite de la fille Lassave , la maîtresse du logis lui répondit qu'il pouvait être tranquille, que sa maison n'était pas garnie, et qu'elle donnerait la chambre de son propre fils. Morey promit à la fille Lassave de lui faire apporter la malle le lendemain. Il lui remit quinze francs et donna dix francs pour le loyer du cabinet pendant quinze jours. Le lendemain, il revint avec la malle.
La fille Lassave avait cru que Fieschi était mort -, le journal lui apprit qu'il vivait encore : elle parla de cette circonstance à Morey, il lui répondit : « Mal- M heureusement il n'est pas mort -, mais c'est égal , il » n'aura jamais besoin de ses effets , vous pouvez les )) vendre , mais il ne faut pas que ce soit à Paris : at- » tendez que je sois parti pour faire venir un serru- K rier'pour ouvrir la malle ^ je ne veux pas être là.»
Il ajouta que , dans deux ou trois jours , il lui apporterait soixante francs pour qu'elle pût se rendre à Lyon , où était son frère. Elle se plaii^nit de ce procédé. « Ce n'est pas cela, lui dit-elle, que vous avez promis à Fieschi : vous lui avez promis d'avoir » soin de moi, et quand vous m'aurez donné ces )) soixante francs, vous serez débarrasséfdé nroi.»* • Pour la tranquilliser, Morey lui promit de ne la laisser qu'un ou deux ans à Lyon , et de la faire revenir à Paris aussitôt qu'il n'y aurait plus aucune nuneur à craindre.
Il est remarquable qu'il savait parfaitement ce que la malle contenait. La fille Lassave avait laissé chez Fieschi une robe de laine; elle témoii,Mia la crainte de ne pas la trouver dans la malle , Morey affirma qu'elle y était.
Morey revint le soir 5 la malle était ouverte depuis onze heures du matin. Il prit trois ou quatre volumes qu elle renfermait , savoir : trois tomes d'un ouvraiic intitulé la Police dévoilée, et un autre ouvrage intitulé la Femme, par Virey; il s'empara aussi d'un carnet vert , à dos rouge, dans lequel se trouvaient diverses adresses et diverses notes de la main de Fieschi. Selon la fille Lassave , il y avait écùl-.Bua, treize francs . Elle a dit que c'était le prix du bois employé à la construction de la machine. Elle proposa à Morey de déchirer les feuilles de ce carnet sur lesquelles il y avait de l'écriture ; il répondit : « Il a écrit partout ; sur le dos^ il n'y a » pas moyen , je l'emporte, je m'en débarrasserai. » Ace propos, cettejeune fdle rappelaà Morey qu'elle avait laissé sur la cheminée de Fieschi des lettres de son frère, Amédée Lassave: elle craignait que ces lettres ne la fissent arrêter ^ Morey s'efforça de la
igS PROCÈS DE FIESGHI
rassurer^ en lui disant que , la veille de Févénement, il avait fait brûler ces lettres par Ficsclii, ainsi que d'autres papiers , même un papier^ auquel il tenait. Fieschi eut d'abord de la peine à consentir à brûler celui-là , mais il s'y décida, en disant : « Oui^ vous » avez raison, cela ne me sera plus bon à rien. »
Morey njétant plus revenu (^il avait été arrêté), la fille Nuia se crut abandonnée.